Guantanamo 10/11 janvier 2007: cinq ans

Photo: Refuge par Deborah Clem

« La possibilité, pour le pouvoir exécutif, de jeter un homme en prison sans formuler aucune charge reconnue par la loi contre lui, et notamment de lui refuser le jugement par ses pairs, est odieuse au plus haut degré et elle est le fondement de tout gouvernement totalitaire, qu’il soit nazi ou communiste. » Winston Churchill

« Aucune circonstance exceptionnelle que ce soit, ni un état ou une menace de guerre, ni une instabilité politique interne ni aucune autre urgence publique, ne peut être invoquée pour justifier la torture. » Convention des Nations unies contre la torture, Article 2, Section 2

5 ans ce 10/11 janvier que les premiers « combattants ennemis » ont été débarqués dans le premier camp de concentration off shore de l’Empire au terme d’un hallucinant voyage en avion de 24 heures. Longtemps, ils ont ignoré jusqu’à l’endroit où ils se trouvaient. En tout 740 hommes de toutes nationalités, âgés de 15 à 90 ans, sont passés par ce goulag qui choque tout être humain doué de cœur et de raison. Aujourd’hui, ils sont encore environ 400 à végéter dans leurs cages, menacés de mort lente et de folie.

Bien sûr, il faut « fermer guantanamo ».

Bien sûr, il faut « soit les juger, soit les libérer ».

Mais il faut aussi dénoncer l’opération qui est en train de se dérouler et qui consiste à sous-traiter aux régimes des pays d’origine la détention des « suspects ».

Ainsi le Tunisien Hicham Sliti, atteint d’un cancer et dont le tabassage par les gardiens suscita la plus longue grève de la faim de l’histoire du camp de guantanamo, qui est aujourd’hui menacé d’être livré au régime Ben Ali.

Ainsi cet Égyptien non identifié qui a été remis à la police de Moubarak.

Ainsi ces Marocains qui sont passés de guantanamo à Témara, la prison spéciale édifiée par la DST marocaine avec l’aide et les conseils US.

Et il ne faut pas oublier les centaines d’inconnus détenus aux quatre coins de la planète dans des prisons clandestines administrées par la CIA ou par l’US Navy.

Ni non plus Ali Al Marri et José Padilla, détenus sur le sol US, le premier comme « combattant ennemi étranger », et le second comme « combattant ennemi américain ».

Ni non plus les 20 000 (ou plus) Iraquiens détenus, torturés, maltraités, humiliés à Abou Ghraïb, Camp Cropper, à l’aéroport international de Bagdad et une douzaine d’autres prisons « iraquiennes ».

Ni non plus le « Guantanamo du Nord » canadien, ce pénitencier de Millhaven, où trois détenus musulmans sont en grève de la faim (voir leur lettre ci-dessous).

L’Europe officielle a beau jeu de pousser aujourd’hui des cris de vierge effarouchée, après avoir consenti pendant cinq ans aux « transferts extraordinaires » par la CIA de « suspects » détenus illégalement sur ses territoires, à des kidnappings de réfugiés politiques sur ses territoires.

Communiqué du Collectif guananamo,France, 10-11 janvier 2007, 
[email protected]

http://chroniquedeguantanamo.blogspot.com/

 

Lettre ouverte des grévistes de la faim Lettre ouverte à la population du Canada, de la part des détenus du Guantanamo canadien

Nous vous écrivons aujourd’hui parce que le gouvernement du Canada refuse de nous parler. Nous sommes trois hommes musulmans et sommes détenus en vertu d’un certificat de sécurité, sans accusation depuis de 5 à 6 ans et demi, et ce, sans avoir bénéficié d’une libération sous caution.

Plusieurs groupes, incluant Amnistie Internationale, ont décrit les certificats de sécurité comme étant fondamentalement injustes et déficients. Les Nations unies ont critiqué cette pratique. Présentement, la Cour suprême du Canada tente de déterminer ce que le Canada doit en faire.

Nous sommes détenus dans un endroit qui se nomme le Centre de surveillance de l’immigration de Kingston (CSIK), qui se trouve sur le terrain du pénitencier de Millhaven. Certaines personnes ont rebaptisé cet endroit le « Guantanamo du Nord ». Comme les captifs de la prison de Guantanamo à Cuba, nous sommes détenus indéfiniment. Cela constitue une forme de torture psychologique qui est quasi inimaginable. Nous ne savons pas à quel moment, ni même, si un jour nous en serons relâchés.

Nous avons encore plusieurs mois, voire plusieurs années, de prison devant nous, en attendant que nos dossiers cheminent à travers les différentes procédures judiciaires.

Nous avons été très patients et avons fait de notre mieux pour faire face à un processus contre lequel il est impossible de se défendre. Nous resterons patients et espérons qu’au bout du compte nous soyons libérés, car nous sommes des hommes innocents.

Mais il y a cependant une limite à ce que des êtres humains peuvent tolérer. Au-delà de celle-ci, les voix se lèvent et les gens se tournent vers des actes de dénonciation pacifique.

Nous sommes présentement en grève de la faim (nous ingérons uniquement des liquides) pour protester contre nos conditions de détention. Pour Mohammad Mahjoub, ça fait 45 jours. Pour Mahmoud Jaballah et Hassan Almrei, ça fait 34 jours. Nous ne voulions pas être en grève de la faim. C’est une expérience difficile pour nous et nos familles, mais c’est notre seule voix.

Lorsque nous étions détenus à Toronto, il y a eu plusieurs grèves de la faim pour protester contre nos conditions de détention. À cause de cela, la nouvelle prison à Millhaven a été construite, ce qui a fait en sorte que nous soyons maintenant à trois heures de route de nos proches. Plusieurs promesses – telles que la mise en place de programmes de formation et d’une bibliothèque – n’ont pas été remplies. Nous n’avons pas les mêmes droits que les criminels condamnés, comme les visites privées avec nos familles. Et maintenant, comble de malheur, on nous refuse l’accès aux soins médicaux. Dans un cas, les injections contre l’hépatite C n’ont pas été administrées depuis le 2 septembre 2006. Aucune date de chirurgie nécessaire à guérir une blessure au genou et traiter une double hernie n’a encore été fixée, bien que nous soyons ici depuis le mois d’avril 2006.

Nos revendications sont très simples.

Nous demandons qu’un surveillant soit à nos côtés pour tous nos déplacements dans l’établissement. Ceci est particulièrement important pour nos allées et venues entre l’unité de vie et l’autre pavillon, et lorsque nous allons à l’édifice Millhaven pour nos soins de santé. Sans la présence de ce surveillant, un gardien pourrait formuler de fausses accusations à notre égard. Comme nous l’avons trop souvent constaté ici, lorsque notre parole est confrontée à celle d’un gardien, le personnel prend la défense du gardien.

Dans le cas où nous ne serions pas accompagnés par un surveillant dans nos déplacements vers l’édifice administratif, les soins médicaux doivent être prodigués dans l’unité de vie même. Nous n’avons pas refusé l’offre de soins médicaux. Au contraire, nous voulons recevoir des soins médicaux. Des soins nous étaient donnés dans cet endroit avant le 10 septembre 2006, mais maintenant que nous refusons de nous rendre à l’édifice administratif sans la présence d’un surveillant – une décision que nous avons prise pour notre propre sécurité – on utilise cet argument pour nous priver de soins médicaux.

Nous aimerions pouvoir contacter les médias sans que les gardiens soient présents pendant les entrevues. À Metro West, nous avions un accès privé aux médias, et ce, sans nécessiter la permission de la prison.

Nous voulons que le décompte quotidien des prisonniers cesse. Nous ne sommes que trois détenus, et cet exercice est humiliant et inutile.

Nous aimerions utiliser des cartes d’appel pour contacter nos familles à l’étranger. Le KIHC nous oblige à utiliser le plan interurbain le plus dispendieux, celui que nos familles n’arrivent pas à s’offrir parce qu’elles vivent de l’assistance sociale. Puisque nos appels sont de toute façon surveillés, il est absurde que nous ne puissions utiliser des cartes d’appel moins chères.

Nous voulons les mêmes droits que les autres détenus fédéraux : l’accès à une bibliothèque, la possibilité de suivre un programme de formation ainsi que des visites privées avec nos familles, où nous pouvons vivre ensemble pendant trois jours chaque mois.

Notre « cour » est un petit coin de béton. Trois mètres plus loin, il y a un grand espace vert, mais nous ne pouvons pas en profiter. Il est présentement entouré de deux clôtures, et personne ne l’utilise. Il n’y a aucune raison qui justifie le fait de nous empêcher de profiter de cet espace l’extérieur.

Parce que les désagréments persistent ici, nous nous voyons dans l’obligation d’aller à la racine du problème : l’absence d’un corps indépendant ou d’un médiateur neutre et l’absence de traduction lors des réunions avec le personnel (l’anglais n’est pas notre langue maternelle). Toutes nos plaintes au sujet du personnel sont traitées par le personnel lui-même. Ces personnes ne sont pas objectives et par conséquent nos plaintes sont toujours rejetées, sans possibilité de faire appel. C’est une injustice. Il n’y a pas non plus d’ombudsman avec lequel nous pourrions parler. On nous a dit de faire parvenir nos plaintes à la Croix Rouge, mais nous n’avons pas le droit de les appeler. Par ailleurs, la Croix Rouge n’exerce de toute façon aucune autorité sur cette prison.

Finalement, ce que nous voulons, c’est d’être traités comme des humains. Tous les êtres humains ont des droits. Nous désirons retrouver nos proches, mais en attendant ce moment, nous désirons vivre avec dignité, même ici, au Guantanamo Nord. Il n’y a aucun motif lié à la sécurité pour lequel cela ne peut être possible.

Nos cours pleurent en réaction à la souffrance que nous voyons en ce monde. Nous tentons chaque jour de faire face à des vies qui nous ont été volées sur la base de secrets. Dans cette situation, nos familles sont, elles aussi, confinées en prison. Nos enfants veulent que nous soyons à la maison avec eux, pour jouer, pour aider aux devoirs et nous souhaitons les voir grandir. Nous espérons que ce jour viendra bientôt.

À plusieurs reprises déjà, des gens de partout au pays se sont mobilisés pour nos droits et nous aimerions les remercier du fond de nos cours. Nous nous trouvons présentement dans une situation très difficile. Si le gouvernement ne veut pas nous parler, nous espérons au moins qu’il vous entendra, vous.

Contactez vos députés, écrivez aux journaux et appelez Stockwell Day pour lui demander de régler les problèmes au KIHC. La douleur que nous ressentons à cause de cette longue grève de la faim est aussi vécue par nos familles et nos amis. Tous se préoccupent vivement de notre état de santé. Les procès secrets, comme ceux que nous subissons, blessent la démocratie canadienne.

Il n’y a que la justice qui pourra guérir les plaies.

Mahmoud Jaballah Mohammad Mahjoub Hassan Almrei



Articles Par : Collectif Guantanamo

Avis de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.

Le Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) accorde la permission de reproduire la version intégrale ou des extraits d'articles du site Mondialisation.ca sur des sites de médias alternatifs. La source de l'article, l'adresse url ainsi qu'un hyperlien vers l'article original du CRM doivent être indiqués. Une note de droit d'auteur (copyright) doit également être indiquée.

Pour publier des articles de Mondialisation.ca en format papier ou autre, y compris les sites Internet commerciaux, contactez: [email protected]

Mondialisation.ca contient du matériel protégé par le droit d'auteur, dont le détenteur n'a pas toujours autorisé l’utilisation. Nous mettons ce matériel à la disposition de nos lecteurs en vertu du principe "d'utilisation équitable", dans le but d'améliorer la compréhension des enjeux politiques, économiques et sociaux. Tout le matériel mis en ligne sur ce site est à but non lucratif. Il est mis à la disposition de tous ceux qui s'y intéressent dans le but de faire de la recherche ainsi qu'à des fins éducatives. Si vous désirez utiliser du matériel protégé par le droit d'auteur pour des raisons autres que "l'utilisation équitable", vous devez demander la permission au détenteur du droit d'auteur.

Contact média: [email protected]