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Guerre Contre Le Terrorisme
Par Alexandrine Bouilhet
Mondialisation.ca, 06 mai 2003
Le Figaro 1 novembre 2001
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https://www.mondialisation.ca/guerre-contre-le-terrorisme/1506

Directeur des  » Cahiers de l’Orient « , Antoine Sfeir travaille depuis trente ans sur le Moyen-Orient et le Proche-Orient. Il a dirigé l’Atlas des religions et publié plusieurs ouvrages, notamment les L’Argent des Arabes, (1992) et Les Réseaux d’Allah ou les filières islamistes en France et en Europe (2001).

LE FIGARO. Deux mois avant les attentats, Ben Laden a rencontré un agent de la CIA, à Dubaï. Cette information vous étonne-t-elle ?

Antoine SFEIR. Absolument pas. Cela n’a rien d’extraordinaire. Ben Laden a maintenu des contacts avec la CIA jusqu’en 1998. Ces contacts n’ont pas cessé depuis que Ben Laden s’est installé en Afghanistan. Jusqu’au dernier moment, les agents de la CIA ont espéré que Ben Laden retourne dans le giron des Etats-Unis, comme c’était le cas avant 1989. Cela montre à quel point le manque de renseignements humains laissait à désirer entre 1998 et 2001. A cette époque, Al Qaida s’est rapproché puis a fusionné avec le Djihad égyptien, un mouvement très anti-américain.

FIGARO: Quel rôle la ville de Dubaï a-t-elle joué pour Al Qaida ?

SFEIR: Avant le 11 septembre, Dubaï, c’était l’endroit où tout le monde rencontrait tout le monde : un terrain neutre, tranquille, une base arrière sans risques, un peu comme le Portugal pendant la Seconde Guerre mondiale. Dubaï, c’est aussi la Suisse du Moyen-Orient : tant que vous faites de l’argent sans déranger l’ordre public, on ne vous embête pas. Cela étant, Dubaï ne joue pas le rôle de plaque tournante financière que l’on croit pour les réseaux Ben Laden. C’est du fantasme. Il n’y a pas de système bancaire organisé. L’argent de Ben Laden provient d’Arabie Saoudite. Il a aussi sa propre banque à Khartoum. Les grandes familles des émirats n’ont fait que participer à ce système de financement au nom de  » l’aumône « . La Dubai Islamic Bank, dont on parle tant, a des liens avec la banque Daral-Mal Islami à Genève, laquelle est dirigée par un Saoudien.

FIGARO: Les hôpitaux de l’émirat de Dubaï semblent également réputés…

SFEIR: Oui. Quand on a les moyens financiers, n’importe qui peut s’y faire soigner en toute tranquillité. Pour les soins les médecins de l’hôpital américain ont très bonne réputation. Tout le monde sait que Ben Laden avait des problèmes rénaux, après avoir reçu un éclat d’obus. Il devait se faire dialyser, et il a sans doute emporté un appareil de dialyse mobile, avec lui, en Afghanistan.

FIGARO: Quelle est la nature des liens qui unissent les Saoudiens à ces émirats ?

SFEIR: Ce sont des liens d’amitié et de rivalités. Des liens entre tribus. L’Arabie Saoudite a provoqué une réaction de méfiance dans les Emirats, en créant, en 1980, le Conseil de la coopération du Golfe, d’où elle a pris soin d’exclure l’Irak et le Yémen. Les Saoudiens ont vite utilisé cet organisme pour intervenir dans les affaires intérieures des pétromonarchies. Depuis, ils ne sont pas très appréciés dans ces pays. De leur côté, les Saoudiens sont jaloux de la gestion financière du pétrole dans les Emirats. Ces derniers ne sont pas endettés, et disposent d’importantes liquidités, à l’inverse de l’Arabie Saoudite. Il existe enfin une rivalité religieuse. Les Saoudiens veulent s’imposer comme les plus musulmans des musulmans. Et de nombreux pays, y compris les Emirats, contestent cette position.

FIGARO: Cette récente rencontre à Dubaï, entre Ben Laden et la CIA, risque-t-elle de bouleverser l’opinion américaine ?

SFEIR: Non. Je crois que les Américains sont habitués à cette idée. Cela ne fait que confirmer l’implication des Etats-Unis dans la  » bavure Ben Laden « . De toute façon, les services secrets sont mal vus et isolés, surtout depuis le ratage du 11 septembre. Savoir que la CIA a rencontré Ben Laden deux mois avant les attentats montre simplement que la collaboration a duré plus longtemps qu’on ne le pensait. Pour l’opinion américaine, ce n’est pas une révolution. Au niveau politique, en revanche, les Etats-Unis ne semblent toujours pas prêts de reconnaître leurs erreurs. Ce serait une remise en question trop importante. Ils préfèrent s’en prendre à l’Arabie Saoudite et à l’Egypte, en critiquant notamment leurs violations des droits de l’homme. Ce sont des cibles faciles. Quant à leur action militaire ou politique en Afghanistan, on ne sait rien. Ils font uniquement ce qu’ils veulent bien nous montrer.

FIGARO: Quelles seront les conséquences sur les pays arabes ?

SFEIR: Peu importantes. Ils vont rester persuadés que Ben Laden et le régime taliban sont des enfants naturels des Etats-Unis, de l’Arabie Saoudite et du Pakistan. A Dubaï, les autorités vont redoubler de vigilance et prendre conscience que l’on est en guerre. Mais les Emirats ne risquent pas davantage de représailles de la part des Etats-Unis que le gel de leurs avoirs bancaires suspects. Quant à l’Arabie Saoudite, la rupture des autorités avec Al Qaida et Ben Laden est déjà totale. Cela ne changera rien. Depuis les attentats, tout le monde fait allégeance aux Etats-Unis. Le moindre faux pas coûterait trop cher.

FIGARO: Les rivalités entre services secrets sont nombreuses. La guerre des clans n’a pas cessé à l’intérieur de la CIA. Qui a intérêt à ce que cette information sorte aujourd’hui ?

SFEIR: Il y a certainement une volonté de nettoyage interne à la CIA. Ce genre d’information permet de régler quelques comptes en famille. C’est une méthode efficace qui ne porte pas tellement à conséquence. Je ne crois pas, en revanche, à une guerre entre services de renseignements occidentaux. Ils sont tous dans la même barque. Demain, la France peut être la cible d’attentats. Ni la DGSE ni aucun autre service de renseignement européen ne s’amuseraient à ce petit jeu en ce moment. Ce serait trop dangereux. Cette dernière information sur Ben Laden et la CIA circule depuis quinze jours. Elle a été vérifiée. Le pays d’où elle est partie reste à déterminer. Elle peut provenir d’un gouvernement arabe. Avec le message suivant adressé aux Américains : ne frappez pas n’importe où, ni n’importe comment et n’oubliez pas votre responsabilité en Afghanistan, ni vos responsabilités de première puissance mondiale.

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