Guerre et paix sans les femmes

Les femmes d’Afghanistan, déjà réduites à l’état de non-personnes, disparaissent de la scène internationale. Dix millions. Effacées du monde, réduites à l’état de fantômes. Les voilà, frappées de non-existence. Contre les talibans, elles se sont battues avec héroïsme. Dans l’ombre et malgré le danger, elles ont alphabétisé, enseigné – le savoir n’est-il pas en soi une arme ? -, caché, soigné. Le monde faisait alors silence sur leur sort. Murées, recluses, réduites à l’état d’objets informes, muettes, elles réussissaient cependant à nous informer. A nous mobiliser pour la reconnaissance de droits élémentaires, à elles refusés : aller et venir, être scolarisées, consulter un médecin, travailler, etc.

Difficilement et en brèves, leur voix nous parvenait.

Or voici que l’avenir de l’Afghanistan est évoqué. L’après-guerre. Et personne ne les consulte sur le projet concocté par George W. Bush et Colin Powell, son secrétaire d’Etat.

Au centre d’une coalition hétéroclite, les opposants de feu le commandant Massoud, l’Alliance du Nord, dont le règne fut tel que les talibans, en 1996, furent accueillis avec soulagement à Kaboul, sans que fût versée une goutte de sang. Les sévices contres les femmes, les violences sexuelles en particulier, laissèrent des souvenirs d’horreur.

Rafat, la responsable de l’Association révolutionnaire de l’Afghanistan, a déclaré ces jours derniers : « Les femmes afghanes n’oublieront jamais les années 1992 à 1995, quand les moudjahidins de l’Alliance du Nord régnaient… Ils se livraient à toutes sortes de brutalités… le viol était une pratique quotidienne… » (Le Figaro du 22 octobre).

C’est à ce moment, d’ailleurs, que les femmes ont entrepris de se battre contre le fondamentalisme islamique. Car ne vous y trompez pas : les ennemis du fondamentalisme taliban sont des fondamentalistes d’autres tribus. Pour tous, la femme n’a pas droit à la dignité d’être humain.

Rafat et la majorité des femmes afghanes ne veulent pas d’un gouvernement qui aurait à leur égard une même politique de répression.

Colin Powell est même allé jusqu’à conclure un accord avec l’Alliance du Nord et le ministre actuel des affaires étrangères de Kaboul. « Un taliban modèle », dit-il en ajoutant que taliban signifie « régime » (à éliminer), « enseignement et croyance » (à conserver).

Vers quelle solution les Etats-Unis veulent-ils s’orienter ? Et pour qui serait-elle bonne, dans une telle ambiguïté ?

Pas pour les femmes, dans tous les cas, que cette pax americanalivrerait aux carcans de nouveaux chefs islamistes, se répartissant le pouvoir à la tournante.

A quelques aménagements près, le sort des femmes resterait le même. Elles sont écartées de la paix comme elles sont étrangères à une guerre qui dévaste leur pays. Leur avenir ne coïncide peut-être pas avec le projet international masculin de l’après-talibans.

Les liaisons dangereuses de la Maison Blanche et de son allié pakistanais sont lourdes de menaces pour nos sœurs afghanes.

Made in America ou made in Kaboul, une burqa reste une burqa. Un enfermement criminel.

Gisèle Halimi est avocate, présidente de Choisir la cause des femmes.

Copyright Le Monde, 2001. Pour utilisation équitable seulemen.t



Articles Par : Gisèle Halimi

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