Guerre sécuritaire russo-américaine : James Bond n’est pas mort… 

Le « syndrome de La Havane » est un mal mystérieux qui a frappé des diplomates et des agents du renseignement américains ainsi que des membres de leurs familles. Certains y voient un acte de guerre, d’autres se demandent s’il ne s’agit pas de la conséquence d’une nouvelle forme secrète de surveillance, d’autres ont affirmé qu’il s’agit d’agents neurotoxiques utilisés en fumigation [1], alors que pour d’autres la cause la plus probable de ce syndrome serait des ondes basses fréquences hors du spectre de l’audition [2]. 

Cet article ne s’intéresse qu’aux récentes publications et déclarations des tenants de la première hypothèse : un acte de guerre contre l’Occident en général et les États-Unis en particulier. [NdT].

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Dans son ouvrage intitulé « Hollywood, le Pentagone et Washington » et publié en 2004, c’est-à-dire au plus fort de la fameuse guerre contre le terrorisme, le chercheur  français Jean-Michel Valantin attirait l’attention sur la fonction idéologique de l’industrie cinématographique américaine tout en montrant comment elle reflétait les orientations stratégiques dominantes de l’État profond américain et, plus précisément, de  ses institutions sécuritaires et militaires. 

Un rapide tour d’horizon des films et des séries télévisées de cette époque montre comment le « terroriste arabe et/ou musulman » est venu occuper le rôle du méchant précédemment tenu par l’agent soviétique durant la guerre froide. 

C’était le temps des menaces émanant de groupes non étatiques. Aujourd’hui, les circonstances ont changé car, concernant la sécurité, les méchants sont désormais les concurrents stratégiques des services russes d’abord, des services chinois ensuite, tous deux accusés de cibler les institutions et les intérêts des citoyens des États-Unis. 

« Havana and the Global Hunt for U.S. Officers » [3] –[La Havane et la chasse mondiale aux officiers américains]- est le titre d’un article publié le 24 octobre dernier sur le site The Cypher Brief par trois anciens responsables du renseignement américain : Paul Kolbe qui a servi 25 ans à la direction des opérations de la Central Intelligence Agency ou CIA, Marc Polymeropoulos qui a travaillé 26 ans pour la CIA, et John Sipher qui a été membre du service des opérations clandestines de la CIA. 

L’article traite d’une série d’attaques menées depuis 2016 contre plus de 200 agents de la CIA. Les données avancées par ses auteurs suggèrent qu’une véritable guerre sécuritaire se déroule actuellement à l’échelle mondiale. Une guerre plus féroce que celle qui a eu lieu pendant la guerre froide, les deux superpuissances de l’époque ayant préféré la mener par procuration afin d’éviter l’affrontement direct. D’où la grande similitude du récit avec « le monde de James Bond », le légendaire agent britannique qui a toujours battu et vaincu les Soviets dans ses films. Mais désormais, la réalité objective est que toutes les victimes de la guerre sécuritaire hybride, en cours, sont de nationalité américaine. 

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La première déclaration officielle concernant les attaques subies par des officiers et des responsables de la CIA est venue de son directeur, William Burns, et de son directeur adjoint, David Cohen ; lesquels ont affirmé le 21 septembre 2021 qu’un grand nombre d’agents ont été atteints du « syndrome de La Havane », dont l’un des collaborateurs de M. Burns lors d’un voyage en Inde [4]. 

Les symptômes les plus marquants de ce syndrome sont essentiellement des maux de tête sévères, des vertiges, des troubles de la vision et des nausées quasi permanentes. Les examens  paramédicaux auraient montré des lésions cérébrales traumatiques chez les personnes atteintes. Les premiers cas décrits en 2016 concernaient des membres du personnel de l’ambassade des États-Unis dans la capitale cubaine, d’où son appellation ; mais le cercle des responsables américains touchés par ce syndrome s’est élargi à d’autres capitales dont Moscou, Belgrade, Hanoï et Vienne [5]. 

Messieurs Kolbe, Polymeropoulos et Sipher, les trois auteurs de l’article en question, citent la National Academy of Sciences des États-Unis et insistent sur la forte probabilité que des armes à énergie dirigée émettant des vibrations micro-ondes  soient responsables des dommages constatés au niveau du tissu cérébral. C’est donc une technologie possédée par un nombre limité de pays dont les États-Unis, la Russie et la Chine, mais ces officiers de la CIA ont peu de doute sur l’identité des coupables : les Russes !

Étant donné que ces trois auteurs n’ont aucune preuve tangible de la responsabilité de la Russie, ils s’appuient sur des pratiques antérieures pour prononcer leur acte d’accusation : elle a inondé l’ambassade américaine à Moscou de rayonnements micro-ondes pendant des décennies ; d’anciens responsables de l’agence ont confirmé qu’elle a lancé des cyber-attaques sur des infrastructures vitales et des réseaux de production aux États-Unis ; elle a assassiné ses opposants dans la rue en usant de poisons radioactifs et chimiques ; elle a saboté un dépôt de munitions en République tchèque ; elle a été impliquée dans une tentative de coup d’État au Monténégro… Autant d’actions qui font que les trois auteurs sont convaincus que la Russie mène une guerre contre l’Occident. 

Bien entendu, les trois auteurs n’abordent même pas les sujets qui les poussent à exprimer une telle conviction, comme si les États-Unis ne poursuivaient pas leur stratégie d’endiguement et d’encerclement de la Russie par déploiement militaire et prolifération de missiles dans son voisinage, n’insistaient pas sur l’expansion de l’OTAN vers l’Est jusqu’aux frontières russes en cherchant à annexer l’Ukraine et la Géorgie, ne tentaient pas de déstabiliser la Russie de l’intérieur. 

Autrement dit, la Russie fait ce qu’elle fait, bien qu’il n’y ait aucune preuve qu’elle l’ait fait, parce qu’elle est « méchante », non parce qu’elle se trouve notoirement avec la Chine au centre de la cible visée par les États-Unis. 

Une fois l’acte d’accusation prononcé, les trois ex-agents de la CIA passent à une série de recommandations aux décideurs étasuniens, dont la plus importante serait d’activer la clause de défense collective de l’article cinq de l’OTAN vu que la Russie mène une guerre non conventionnelle contre un État membre de l’alliance. De plus, il faudrait augmenter la présence militaire américaine en Pologne, dans les États baltes et dans la région de la mer Noire ; développer l’armement et l’entraînement de l’armée ukrainienne ; réduire le flux de touristes et d’hommes d’affaires russes vers les pays occidentaux car, d’après les auteurs, de nombreux agents du renseignement se trouvent parmi eux ; recourir à des sanctions financières et bancaires sévères contre les entreprises et les individus impliqués dans des activités antioccidentales, qu’elles soient sécuritaires ou médiatiques. 

Il est clair que la logique qui guide une telle approche est que la meilleure réponse à toute action considérée hostile est de passer à un stade supérieur de la confrontation. En d’autres termes : si la Russie cible nos agents parce qu’elle constate que nous cherchons à boucler son encerclement militaire, nous devons aller plus loin encore dans notre stratégie. 

Que les décideurs américains reprennent tout ou partie de ces recommandations, il est certain que le Russe et le Chinois occuperont à nouveau le rôle du méchant dans les films d’espionnage hollywoodiens et que des héros comme James Bond, ou d’autres, excelleront dans la défense de l’Occident contre eux. 

Walid Charara

13/11/2021

Source : Al-Akhbar (Liban)

https://al-akhbar.com/World/323198

Traduit de l’arabe par Mouna Alno-Nakhal pour Mondialisation.ca

Notes :

[1][Des produits chimiques pourraient être la cause du syndrome de La Havane]

[2][Le mystère du « syndrome de La Havane » résolu]

[3][Havana and the Global Hunt for U.S. Officers]

[4][Officer Accompanying CIA Chief Develops ‘Havana Syndrome’ Symptoms]

[5][Le syndrome de La Havane : Le chef de la CIA à Vienne a été renvoyé en raison de son scepticisme]

 

Monsieur Walid Charara est un journaliste libanais. Il est par ailleurs chercheur en relations internationales et consultant pour de nombreux médias arabes et occidentaux. 

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Articles Par : Walid Charara

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