Hausse des tensions régionales après l’absence d’Obama en Asie

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L’absence du président Barack Obama aux sommets asiatiques de la semaine dernière, due au blocage du gouvernement à Washington, est un signe du déclin de la puissance américaine, ce qui ne fera qu’exacerber l’instabilité régionale.

Au fil des quatre dernières années, la réaction d’Obama à la montée économique de la Chine a été caractérisée par une pression diplomatique et militaire contre la Chine – le «pivot» vers l’Asie. L’annulation de la visite d’Obama a déconcerté des alliés américains et soulevé des questions dans les cercles dirigeants concernant la capacité de Washington à maintenir ses engagements stratégiques et économiques.

Les assurances que Washington était voué au «pivot» vers l’Asie, fournies à répétition par le secrétaire d’État John Kerry, le remplaçant d’Obama aux sommets de la semaine dernière, sonnaient plutôt creux. Suite au blocage du gouvernement à Washington et au danger d’une faillite, la question était plutôt: les États-Unis peuvent-ils financer le «pivot»?

Le commentateur du quotidien Financial Times, Philip Stephens, a noté l’évident désarroi de la politique étrangère américaine: «Ces temps-ci ne sont pas les meilleurs pour la puissance et le prestige américains. Les contorsions de monsieur Obama sur la Syrie et sa volonté de discuter avec l’Iran ont mis des alliés arabes traditionnels en colère… Son absence [en Asie] et la farce fiscale qui se joue en ce moment à Washington n’inspire pas confiance en ce qui concerne le fameux « pivot vers l’Asie » de son gouvernement. L’acte de présence est important dans cette partie du monde, et monsieur Obama à laissé la place au président Chinois Xi Jinping.»

En entrevue avec l’hebdomadaire The Economist, un politicien asiatique d’expérience a succinctement décrit l’absence d’Obama aux sommets de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) et de l’APEC (Forum de coopération économique Asie-Pacifique) comme étant du «délire». Le commentaire suivant accompagnait l’entrevue: «Il était difficile de ne pas percevoir cette semaine comme un épisode dans le long drame du déclin relatif américain dans la région d’Asie-Pacifique pendant que la Chine monte. Pendant que Monsieur Obama était coincé à Washington, Xi Jinping était présent aux deux sommets.»

Xi et le premier ministre chinois, Li Keqiang, en plus d’être présents aux sommets de l’ASEAN et de l’APEC, ont fait preuve d’une largesse économique ciblée pour influencer des gouvernements dans le contexte du ralentissement de la croissance économique à travers la région. Xi a annoncé des ententes économiques en Malaisie et en Indonésie qui valent des dizaines de milliards de dollars, ainsi que la formation d’une infrastructure bancaire asiatique, et il a prédit que commerce entre les pays de l’ASEAN allait tripler pour atteindre 1000 milliards de dollars en 2020.

Dans une référence à peine voilée aux tentatives américaines d’alimenter les disputes maritimes entre la Chine et ses voisins, Li a lancé une mise en garde au sommet du sud-est asiatique: «Sans paix et stabilité, tout développement [économique] est hors de question».

Les tensions évidentes entre la Chine et les États-Unis aux deux sommets ne font qu’intensifier le dilemme auquel font face les gouvernements de la région, qui sont fortement économiquement dépendants de la Chine, mais qui dans la plupart des cas reposent sur les États-Unis militairement. Personne ne veut s’attirer le mauvais œil de Washington, alors que le gouvernement Obama fait grimper les tensions avec la Chine et attise de potentiels points chauds de la région, notamment la péninsule coréenne et des disputes dans les mers de Chine méridionale et orientale.

Le marasme économique mondial qui s’approfondit ne fait qu’augmenter la rivalité. Plusieurs indices soulignent la dynamique sous-jacente. L’échange commercial entre la Chine et les pays de l’ASEAN au cours des deux dernières décennies est passé de 8 milliards de dollars en 1991 à 400 milliards de dollars en 2012, pendant que l’échange commercial avec les États-Unis s’est développé beaucoup plus lentement. Résultat, la part américaine des échanges commerciaux en Asie orientale a chuté au fil de la dernière décennie de 19,5 pour cent à 9,5 pour cent, pendant que la part de la Chine a augmenté de 10 à 20 pour cent. La pression agressive d’Obama pour un partenariat trans-pacifique – un bloc commercial pour faire valoir les intérêts américains aux dépens de ceux de la Chine – est une manœuvre désespérée pour renverser cette tendance et réaffirmer la domination économique des États-Unis.

Par contre, l’arme principale du gouvernement Obama dans sa poursuite du «pivot vers l’Asie» a été la puissance militaire américaine. Au cours des deux dernières décennies, l’impérialisme américain a mené une guerre après l’autre – en particulier dans la région du Moyen-Orient riche en énergie – afin d’affaiblir ses rivaux asiatiques et européens et contrecarrer son déclin historique. Le tournant vers l’Asie implique une restructuration massive et le développement des forces américaines dans le bassin indo-pacifique pour accompagner ses provocations diplomatiques de la force militaire et préparer une guerre contre la Chine.

Aux sommets asiatiques de la semaine dernière, la réponse de Kerry à «l’offensive de charme» de la Chine et à ses cadeaux économiques a été une fois de plus d’attiser les disputes dans la mer de Chine méridionale qui sépare la Chine de ses voisins d’Asie du Sud-Est. Une remarque étrange, néanmoins révélatrice, faite par un responsable du département d’État pendant un briefing en route vers le sommet de l’ASEAN à Brunei, anticipait le comportement belliqueux de Kerry à ce sujet. «Les États-Unis et l’ASEAN sont maintenant en accord violent», a-t-il déclaré, «sur les principes de la liberté de navigation et d’une solution négociée aux disputes territoriales».

Le terme «accord violent», que le responsable questionné a répété, ne peut qu’avoir une seule signification: la détermination de Washington à utiliser la force ou la menace de force pour appuyer ses exigences à l’endroit de la Chine. Pour les États-Unis, «la liberté de navigation» signifie le libre accès à des voies navigables stratégiques pour ses navires de guerre. La domination des États-Unis dans la mer de Chine méridionale, une zone immédiatement adjacente au continent chinois, joue un rôle critique dans la stratégie de guerre du Pentagone contre la Chine, qui comprend l’établissement d’un blocus naval visant à étouffer l’industrie chinoise en coupant son accès à l’énergie et aux matières premières.

Les discussions impliquant la semaine dernière le secrétaire américain de la Défense, Chuck Hagel, en Corée du Sud, et Kerry et Hagel au Japon, étaient encore plus inquiétantes. Les deux rencontres avaient pour sujet principal la restructuration des forces militaires américaines, coréennes et japonaises, en vue d’une «guerre préventive» en Asie du Nord-Est. Une longue déclaration conjointe rendue publique par Kerry, Hagel, et leurs homologues japonais décrit le déploiement massif de matériel militaire américain sophistiqué au Japon, incluant des drones longue distance et des avions de surveillance, des systèmes antimissiles balistiques, et des avions chasseurs. Bien qu’ostensiblement dirigés contre la «menace» de la Corée du Nord, ces déploiements font partie des préparatifs américains pour une guerre contre la Chine.

Tôt ou tard, la réaction de l’impérialisme américain à ses échecs au Moyen-Orient et en Asie sera de multiplier les provocations et les menaces, et de lancer de nouvelles interventions militaires pour subjuguer ses rivaux.

Peter Symonds

Article original en anglais, WSWS

 



Articles Par : Peter Symonds

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