Il appartient aux Catalans de décider librement de leur avenir

J’ai des racines catalanes. En 1888, mon arrière-grand-père paternel, quitta son village agricole catalan de Viladesens pour immigrer en Suisse. Il s’installa d’abord dans la ville de Saint-Gall, travailla chez un compatriote dans une bodega et épousa plus tard une cuisinière allemande. Avec elle, il s’installa à Zurich-Oerlikon où il créa une bodega espagnole. Mon grand-père épousa une Espagnole, dont il avait fait connaissance lors d’une de ses nombreuses visites en Espagne. Ils se sont rapprochés l’un de l’autre en dansant la Sardana, une traditionnelle danse populaire catalane. Au temps de la dictature de Franco (1939–1975), cette danse et la langue catalane furent proscrites sous menace de sévères punitions, idem pour le fait de chanter des chansons catalanes. Je me rappelle bien qu’après la mort du dictateur – mes grands-parents étaient entre-temps rentrés en Espagne – tous les noms des localités sur les panneaux furent réécrits à la main – à l’aide de pinceaux et de peintures – de l’espagnol (castillan) en catalan. Dans les cœurs des gens, la langue et la culture catalane, donc leur liberté, étaient restées vivantes.

La nation catalane

La langue catalane s’est formée entre le VIIIe et le Xe siècle exprimant un fort sentiment de communauté et d’indépendance. L’histoire catalane est fortement marquée par la lutte pour la liberté, l’indépendance et l’autonomie. Il suffit de rappeler la situation après la Guerre de la Succession espagnole (1701–1714): les Etats alliés de la Castille et de la France écrasèrent les Catalans alliés à l’Angleterre et à l’Autriche. La Castille, dont la capitale est Madrid, annexa toute la Catalogne, révoqua tous les droits catalans et posa l’interdiction de parler le catalan. Cela se répéta à plusieurs reprises. Albert Sánchez Piñol, écrivain et anthropologue catalan renommé, s’exprima de la manière suivante: «En 1714, l’Espagne cessa d’être une fédération d’Etats et se transforma en ce qu’elle est aujourd’hui: un projet rigoureusement castillan. Chaque fois, qu’une République est proclamée ou qu’un dictateur meurt, lors de chaque redressement démocratique, la Catalogne se trouve à la pointe des aspirations à la liberté collective… jusqu’à nos jours.»

Constitution à lacunes

En 1978, après la dictature de Franco suivie d’une brève étape de transition, l’Espagne se dota de la Constitution démocratique aujourd’hui encore en vigueur. Le peuple espagnol accepta cette Constitution, y compris la majorité des Catalans. Ils obtinrent un «statut d’autonomie» leur offrant certaines libertés politiques. Cependant, la Constitution ne peut être amendée que par décision du gouvernement central espagnol ou par le Parlement de Madrid. Au niveau constitutionnel, l’Espagne ne connaît ni le droit au référendum ni le droit à l’initiative. En 2006, le gouvernement espagnol et le Parlement acceptèrent à la demande du Parlement catalan un statut d’autonomie catalane améliorée et complétée (par exemple dans le domaine fiscal). Le peuple catalan donna son aval par un référendum. Ensuite ce fut précisément Mariano Rajoy avec son parti conservateur, à l’époque en opposition, qui déposa une plainte contre le nouveau statut d’autonomie catalane auprès du Tribunal constitutionnel espagnol. Après quatre ans de délibération, le Tribunal finit par démonter le compromis démocratiquement élaboré en éliminant quatorze articles cruciaux et en en corrigeant vingt autres. Ce fut la naissance du mouvement indépendantiste actuel.

Que faire?

Depuis lors, le gouvernement espagnol s’oppose à toute discussion. Entre-temps, Rajoy est devenu chef du gouvernement. Lui-même et plusieurs membres de son parti conservateur Partito Popular (PP) semblent être impliqués dans divers scandales de corruption. Et précisément ce parti se réfère à l’Etat de droit démocratique. On ne peut rien attendre ni de ce parti ni de son chef de gouvernement. Les juristes ne peuvent généralement pas non plus aider. Dans la plupart des cas, ils traitent les conflits selon le droit positiviste et ne semblent avoir aucune connaissance des principes du droit naturel. De même l’Union européenne (UE), s’immisçant à tout moment dans les affaires internes de ses pays membres, échoue de manière spectaculaire. Elle craint le souhait d’émancipation d’autres populations de la zone Euro. Cela serait en pleine contradiction avec la construction centraliste et antidémocratique de l’UE. Le capital international, suivant sa théorie malsaine du chaos, est déjà prêt à l’attaque.

Face à cette situation, il ne reste plus qu’une chose: la communauté internationale doit contribuer à ce que le peuple catalan puisse bénéficier de ses droits. Une solution serait par exemple le retour au statut d’autonomie de 2006. Il présuppose pourtant que des entretiens entre Madrid et Barcelone puissent se faire sur un pied d’égalité, car – selon le titre d’un article récent de la «Neue Zürcher Zeitung» – «démocratie signifie dialogue».    •

René Roca

Article en allemand :  «Forschungsinstitut direkte Demokratie FIdD»

Traduction Horizons et débats

René Roca, directeur de l’Institut de recherches sur la démocratie directe



Articles Par : René Roca

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