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Il y a quarante ans, la guerre des six-jours ; un conflit sans fin.
Par Claude Cartigny
Mondialisation.ca, 05 juin 2007
AFPS 5 juin 2007
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Le lundi 5 juin 1967 à 7h45, l’aviation israélienne, volant à très basse altitude pour éviter les radars, attaquait les aéroports égyptiens et détruisait au sol la quasi-totalité des avions militaires de ce pays.

Cette victoire écrasante garantit à Israël une supériorité aérienne absolue pour couvrir les opérations terrestres qui allaient suivre et gagner la guerre en un temps record, les opérations se terminant le dimanche 11 juin, soit au bout de six jours seulement.

A l’époque, la guerre était représentée par presque tous les médias occidentaux comme le combat de David contre Goliath. Le mythe de l’encerclement avait pris forme dès le début des années 50 et avait été soigneusement entretenu depuis. Aujourd’hui, cette thèse n’est plus guère sérieusement défendue. Les mémoires d’anciens politiques et militaires israéliens ne laissent pas beaucoup de place au doute. Dès cette époque, les Israéliens savaient bien qu’ils pouvaient battre seuls toutes les armées arabes réunies. Comme Menahem Begin le reconnut en 1982, Nasser n’avait pas choisi d’attaquer Israël, mais c’était Israël qui avait choisi d’attaquer Nasser.

Les prémices du conflit

La situation était cependant restée assez calme dans la région depuis 1956, même si en janvier 1964, le sommet de la Ligue arabe du Caire décida de la création de l’OLP. Le but de la nouvelle organisation était de « libérer la Palestine », mais sous étroite tutelle nassérienne. Le mouvement national palestinien ne s’était pas encore constitué comme acteur autonome.

Le 1er janvier 1965, une organisation plus radicale se voulant indépendante des Etats arabes, le Fath de Yasser Arafat, effectuait sa première opération militaire contre Israël. S’ouvrit alors une période de plus en plus incertaine. Les attaques de fedayins à partir du territoire jordanien se multiplièrent, malgré les inquiétudes du roi Hussein.

Pendant toute la période 1965-1967, les frontières israélo-syrienne et israélo-jordanienne demeurèrent des zones de tensions permanentes. Au cours du premier semestre 1967, le monde fut témoin d’une escalade verbale et militaire. Nasser multipliait les propos provocateurs alors qu’il n’avait ni l’intention ni les moyens de se lancer dans une guerre. Le 7 avril, un incident de frontière dégénéra en bataille aérienne de grande ampleur au-dessus du Golan. L’aviation syrienne y perdit 7 MIG-21 alors que les Mirage israéliens allèrent jusqu’à survoler Damas pour bien montrer leur supériorité. Or depuis un an, la Syrie avait conclu avec l’Egypte une alliance militaire qui engageait réciproquement les deux pays.

Dès lors, tout s’accéléra et un processus d’escalade se mit en place. Le 17 mai, appuyé par la Syrie, Nasser affirma sa volonté de remilitariser le Sinaï, et le lendemain 18, il exigea le retrait des forces onusiennes. Les troupes égyptiennes prirent possession de Charm Al Cheikh et de Ghaza le 21. Le 23 mai, Nasser décida la fermeture du détroit de Tiran, bloquant ainsi l’accès des navires israéliens au golfe d’Akaba et au port d’Eilat. Bien que le port d’Eilat ne représentait qu’environ 5% des échanges israéliens, cet acte d’hostilité fut considéré par l’Etat hébreu comme un casus belli.

Comme l’a reconnu plus tard Itzhak Rabin, alors chef d’état-major de l’armée, Israël était prêt à la guerre dès le 18 mai. L’armée n’attendait plus que la décision du pouvoir politique. Parti pour Washington pour sonder les Américains, le ministre des Affaires étrangères, Abba Eban, y entendit des propos incitant plutôt à la prudence.

Au même moment, le président du Conseil des ministres soviétique, A. Kossyguine, donnait à Nasser les mêmes conseils. Les Soviétiques, forts de leur expérience des années 1956-1958, quand Nasser avait voulu les entraîner plus loin qu’ils ne le désiraient, ne le soutiendraient que s’il n’apparaissait pas comme l’agresseur.

En recevant Abba Eban le 24 mai, de Gaulle avait écarté les arguments israéliens sur le détroit de Tiran : la navigation y était de faible importance et ne valait pas une guerre. « Ne faites pas la guerre, c’est le conseil d’un ami et de quelqu’un qui connaît les conséquences des choses… Surtout n’attaquez pas, vous en supporteriez les conséquences. »

Une « guerre-éclair »

Il fut clair pour les dirigeants israéliens que les Etats-Unis ne s’impliqueraient pas dans une aventure militaire pour rouvrir le détroit de Tiran. Un cabinet dit d’union nationale fut formé avec l’entrée au gouvernement du général Dayan comme ministre de la Défense et du leader de la droite extrême, Menahem Begin.

En trois vagues d’assaut dévastatrices, l’aviation israélienne détruisit l’aviation et les aérodromes égyptiens, ce qui eut aussi pour conséquence de priver les forces terrestres de toute couverture aérienne. Les Israéliens n’avaient laissé chez eux que 18 de leurs chasseurs, ce qui montre à quel point ils croyaient peu à une attaque des pays arabes. Dans le Sinaï, les forces égyptiennes durent battre en retraite dans le plus grand désordre sous les coups de boutoir de l’armée israélienne.

Mais la guerre avait aussi impliqué d’autres Etats de la région. Le 30 mai, le roi Hussein de Jordanie avait conclu avec l’Egypte un traité de défense mutuelle, qui s’ajoutait donc au traité égypto-syrien. Israël fut trop heureux de profiter des circonstances pour concrétiser un vieux rêve, réaliser l’unité de la ville de Jérusalem en conquérant sa partie est. Malgré un combat acharné, les troupes jordaniennes durent finalement abandonner le terrain. Du même élan, Israël fit la conquête de toutes les collines surplombant la ville et occupa la Cisjordanie, c’est-à-dire les territoires situés à l’ouest du Jourdain cédés au royaume de Transjordanie par l’armistice de février 1949.

Deux jours plus tard, le 7 juin, Israël se retourna contre un autre de ses voisins, la Syrie. Pendant 12 heures, les hauteurs du Golan subirent un déluge de feu. Le conflit atteignit alors un degré tel que, surtout dans le contexte de la guerre froide, son internationalisation était inéluctable. L’URSS rompit ses relations diplomatiques avec Israël et avertit qu’elle ne pourrait pas rester sans rien faire si l’agression contre la Syrie se prolongeait. Politiquement et militairement, la Syrie était en effet considérée par les Soviétiques comme un allié plus sérieux que l’Egypte.

Le « message » soviétique fut compris des Américains, qui firent pression sur les Israéliens pour qu’ils cessent leurs opérations. Ceux-ci s’efforcèrent toutefois de gagner du temps afin de conquérir encore quelques kilomètres, car leur but sur le Golan n’était pas tant d’empêcher les tirs syriens que d’ouvrir de nouveaux territoires à la colonisation.

Lorsque Johnson et Kossyguine se rencontrèrent à Glassboro du 23 au 25 juin, ils ne purent se mettre d’accord sur une sortie de crise, mais le Premier ministre soviétique mit en avant une exigence qui serait finalement retenue dans la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU le 22 novembre 1967, à savoir le retrait des territoires occupés pendant la guerre et le retour aux frontières internationalement reconnues.

Un lourd bilan

L’épisode de la guerre des Six-Jours marqua aussi la fin du partenariat privilégié entre la France et Israël, qui avait commencé dès la création de cet Etat. La politique française se tourna dès lors plus résolument vers les pays arabes. La politique française dans la région du Proche-Orient fut complètement réévaluée et il s’ensuivit dans les années à venir un ensemble de pratiques politiques qui fut théorisé sous le vocable de « politique arabe » de la France.

Pour Israël, le bilan paraissait dans l’immédiat positif d’un strict point de vue militaire. Israël multipliait par quatre l’étendue des territoires qu’il contrôlait. Mais cette victoire était lourde de conflits futurs.

Le peuple palestinien connaît une nouvelle nakba – catastrophe – faisant suite à celle de 1948. A nouveau, des centaines de milliers de réfugiés allaient se retrouver parqués dans des camps aux conditions de vie inhumaines, parfois à quelques centaines de mètres, voire de dizaines de mètres de ce qui avait été leurs maisons et leurs villages.

Depuis cette époque, Israël n’a jamais voulu entendre parler d’un « droit au retour », même selon des modalités négociées. Les résolutions de l’ONU restèrent lettre morte. La résolution 242 prévoyait le droit à l’existence et à la sécurité d’Israël, mais aussi « le retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés ». Mais la traduction anglaise « from occupied territories » laisse entendre qu’Israël pourrait se retirer « de » territoires occupés, selon son choix, et non des autres. Les Américains ont évidemment largement abusé de cette interprétation abusive.

La résolution 338 adoptée au lendemain de la guerre du Kippour, le 22 octobre 1973, appelait à nouveau les parties en conflit « à commencer à appliquer la résolution 242 dans toutes ses dispositions ». Dans le même temps, si les dirigeants israéliens avaient eu la sagesse de comprendre qu’ils pouvaient désormais échanger les territoires contre la paix, une issue aurait pu être trouvée. Ce fut là en réalité la base du processus d’Oslo, lancé en 1993.

Depuis cette date, à de multiples reprises, l’OLP et l’Autorité palestinienne ont répété leur reconnaissance de l’Etat d’Israël et leur volonté de construire un Etat palestinien viable et entretenant des relations de bon voisinage avec Israël. L’Egypte et la Jordanie ont signé depuis longtemps des traités de paix avec Israël, qui ne peut plus aujourd’hui se présenter comme « encerclé ».

En dépit de ces gages de bonne volonté, les dirigeants israéliens rejettent toute reconnaissance, sous quelque forme que ce soit, des droits nationaux du peuple palestinien. Le mensonge, l’occupation, l’étranglement économique, l’usage cynique et illimité de la violence restent le lot quotidien du peuple palestinien. Cette situation dramatique est l’héritière directe de la « guerre des Six-Jours », une guerre qui paraît parfois sans fin.

La Palestine après la guerre des Six Jours, juin 1967
La Palestine après la guerre des Six Jours, juin 1967

Claude Cartigny est collaborateur de la revue Recherches internationales.

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