Industrie de l’armement en Europe – Concentration Naval Group – Fincatieri : les leçons de l’opération MBDA

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La société industrielle de l’armement européenne MBDA est l’exemple d’un succès de collaboration à l’échelle européenne, avec bien des leçons à retenir notamment pour l’industrie de défense terrestre mais surtout dans le secteur de la construction navale, avec l’actuel timide rapprochement de Naval Group et Fincantieri. En dépit de ce que pensent nombre de gouvernements, les partenariats au-delà de deux pays sont possibles et fonctionnent. MBDA en est l’illustration, y compris donc dans un domaine stratégique touchant à la souveraineté des Etats.

Le ministre de l’économie Bruno Le Maire a exprimé encore très récemment son soutien à la possibilité de rapprochement entre Naval Group et Fincantieri, les groupes industriels français et italien spécialisés dans la construction navale : « Je crois à cette fusion, je crois au rapprochement de la France et de l’Italie en matière navale et je le dis aussi bien pour STX-Fincantieri que pour le rapprochement de Fincantieri et Naval group, que le gouvernement français estime justifié, utile et nécessaire. » Pour le ministre comme pour de nombreux spécialistes, il s’agit aujourd’hui d’une nécessité et d’une urgence pour l’industrie navale française comme celle de nos voisins transalpins. Cela fait près de deux ans déjà, à l’été 2017, que Bruno Le Maire a officiellement proposé une alliance entre l’Italie et la France dans le naval militaire en admettant toutefois que l’alliance entre Naval Group et Fincantieri était un projet qui mettrait du temps à se construire. Un an plus tard, les gouvernements français et italiens ont affirmé leur détermination dans un communiqué conjoint datant d’octobre 2018.

L’objectif affiché est « la mise en place, dès 2019, d’une joint-venture à parts égales, dont l’objectif est de mettre en œuvre des synergies commerciales et industrielles » ont expliqué les ministres de l’économie et de la défense français et italiens. Si des deux côtés des Alpes, le projet enthousiasme, c’est d’une part parce qu’il faut en finir avec les guerres commerciales intra-européennes, mais aussi parce qu’il existe un précédent en termes de rapprochement efficace : MBDA

MBDA : une genèse européenne

L’Europe a une longue histoire de collaboration dans l’industrie aéronautique et de défense. Celle-ci remonte aux années 50 avec des avions de transport militaire développés conjointement entre l’Allemagne et la France. Plus tard les années 80 verront la naissance de l’Eurofighter, avion de combat développé par le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne. Quant au MBDA, leader européen dans la conception et la fabrication de missiles, sa genèse remonte à la fin des années 90.

C’est en 1996 que le Français Matra Défense, entreprise d’aéronautique, aérospatiale et défense, a fusionné avec BAE Dynamics, son équivalent britannique. Plus exactement la fusion portait sur leurs activités missiles, cette union a donné naissance à Matra Bae Dynamics. Deux ans plus tard, en 1998, l’Italien Aliena Defesafusionne avec la filiale de défense du Britannique GEC-Marconi pour donner Alenia Marconi Systems. Puis les Français Aerospatiale s’unissent avec ces deux nouvelles entités pour donner naissance à EADS qui deviendra Airbus en 2014. MBDA est une filiale commune d’Airbus, de Bae Systems et de Leonardo, groupe industriel italien. En 2006, l’Allemand LFK ; groupe industriel de défense, est lui aussi cédé à MBDA et prend le nom de MBDA Germany en 2012. Fruit direct de toutes ses unions, la société MBDA est donc parfaitement européenne.

Un précédent encourageant

L’objectif de cette collaboration européenne était double. D’abord il s’agissait d’unir les forces économiques et industrielles d’entités nationales, afin d’être capable de rivaliser avec les géants américains. Grâce à cela, en 2011, MBDA s’est même payée le luxe d’acquérir l’activité de production du missile air-sol Viper Strike, auprès de la société américaine Northrop Grumman, permettant au conglomérat européen d’être un fournisseur officiel du Pentagone. A l’époque son PDG Antoine Bouvier confirmait, non sans enthousiasme « MBDA est désormais un missilier complet aux Etats-Unis ! » Ensuite, par l’échange de compétences, MBDA a pu maintenir une activité de Recherche et Développement très poussée qui lui permet aujourd’hui d’être présente dans tous les types de missiles, héritage des spécialités des différentes sociétés fusionnées.

Aujourd’hui, alors qu’elle fête ses 18 ans, la société emploie plus de 10 000 personnes en Espagne, Italie, Allemagne, Royaume-Uni et France, ainsi qu’aux Etats-Unis. L’année dernière a été une année exceptionnelle pour la société européenne qui a atteint un niveau record de son carnet de commande, seul européen apte à résister aux avances des chinois et des russes. D’après des informations recueillies par La Tribune, MBDA aurait en effet obtenu près de 4 milliards d’euros de commandes en 2018, pour un total de 17 milliard dans son portefeuille. En vendant des missiles en Europe, au Moyen Orient et en Asie, MBDA a bel et bien réussi son pari de devenir la référence européenne dans la conception de missiles et de systèmes de missiles.

Encore du chemin pour l’Europe de la défense

Pourtant, malgré des chiffres plus qu’encourageants, MBDA ne peut se reposer sur ses lauriers. Entre le Brexit d’un côté et l’Allemagne qui durcit ses règles d’exportation de l’autre, « l’environnement est plus compliqué et plus difficile » a admis Antoine Bouvier mi-mars, lors de la présentation des chiffres du groupe européen. En tout état de cause, il est essentiel pour les acteurs européens, industriels et gouvernants, de réaliser que l’Europe de la défense ne peut se faire de manière éclatée et sans une collaboration étroite entre les entités nationales.

De ce point de vue l’alliance Naval Group et Fincantieri ne pourrait que renforcer l’industrie navale européenne et lui donner les capacités d’innovation dans les nouveaux projets et d’exportation nécessaires à sa survie dans un contexte international de plus en plus compétitif. L’exemple de MBDA est éloquent au sens où il prouve que si de telles collaborations sont souhaitables, elles sont aussi tout à fait réalisables par étapes successives, d’autres industriels européens du secteur naval pouvant en effet rejoindre à leur tour ce noyau dur franco-italien ainsi créé.

Vincent Legrand
Image en vedette : Vue des chantiers de l’Altantique à Saint-Nazaire, en Loire-Atlantique, depuis la terrasse de la base sous-marine. Business Insider France/Elisabeth Hu
Source :
https://www.businessinsider.fr/enquete-commission-europeenne-rachat-chantiers-atlantique-fincantieri-concurrence/
Vincent Legrand : Retraité, ancien cadre supérieur de l’industrie de défense, précédemment officier d’artillerie.


Articles Par : Vincent Legrand

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