Inquiétudes sur l’Amérique latine

Entretien avec Éric Toussaint

Le Belge Eric Toussaint craint que les gouvernements progressistes latino-américains ne soient en train de laisser passer leur chance historique de changer le sous-continent.

Malgré une majorité de gouvernements progressistes et des mouvements sociaux dynamiques, l’Amérique latine émet des signaux préoccupants. La récente tentative de coup d’Etat en Equateur, le 30 septembre passé ainsi que les résultats électoraux au Venezuela, quatre jours plus tôt, doivent être correctement interprétés, souligne Eric Toussaint. Coordinateur du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM) qui a son siège en Belgique, membre du Comité international du Forum social mondial, Eric Toussaint est, de plus, un analyste perspicace de la réalité latino-américaine. Entretien exclusif, réalisé cette semaine durant sa visite en Suisse. «L’étape que vit actuellement l’Amérique latine me donne de grandes inquiétudes, parce que j’ai l’impression que la situation se dégrade», déclare M. Toussaint. Dernier signe avant-coureur, la rébellion policière contre le président Rafael Correa en Equateur, à la fin septembre. «Il s’agit d’une véritable tentative de coup d’Etat, promue par la police et un secteur de l’armée, et comptant avec l’appui de la principale force d’opposition, regroupée autour de l’ancien président Lucio Gutierrez», estime-t-il.

Faible résistance

Même si la tentative a échoué, en particulier du fait d’une très mauvaise organisation, elle a mis au jour des faiblesses politiques significatives du gouvernement. La principale, selon M. Toussaint (qui a conseillé il y a quelques années le président Correa sur le thème de la dette extérieure), «a été la faible mobilisation populaire pour s’opposer au coup». Même s’il y a bien eu une mobilisation pendant les heures durant lesquelles M. Correa a été «séquestré» par les rebelles dans l’hôpital où il était soigné, «avec 5000 à 10 000 personnes à Quito, la réaction populaire a été beaucoup plus faible que, par exemple, lors de la tentative de coup d’Etat contre Hugo Chávez en 2002 au Venezuela, qui avait réunit des centaines de milliers de personnes».

«Nous l’avions déjà signalé à Correa, pas seulement moi, mais également quelques-uns de ses conseillers ainsi que des personnes de gauche qui l’appuient de manière critique. Il commet une erreur grave en marginalisant les mouvements populaires importants, ce qui inclut des organisations indigènes puissantes, parce qu’il les considère ‘corporatistes’ et manquant d’une vision globale de société.»
S’il est certain que les indices de popularité de M. Correa ont augmenté après la tentative de coup d’Etat – pour se situer actuellement à plus de 70% –, ces enquêtes n’impliquent pas nécessairement «une capacité de mobilisation réelle et populaire afin de défendre le processus en marche».

«Défaite» de Chavez

Le deuxième signal préoccupant, selon l’analyste, est constitué par les dernières élections au Venezuela, qui constituent la deuxième «défaite» («et j’insiste à utiliser le mot ‘défaite’ entre guillemets», souligne Eric Toussaint) du chavisme lors de la quinzaine de votations auxquelles il a participé.

Même si la coalition du président Hugo Chavez a obtenu 98 des 165 députés – et conserve ainsi la majorité simple au parlement –, «en termes réels cela représente 50% de l’électorat, un chiffre nettement inférieur au 60% qu’a obtenu le président en 2006». «La base la plus ferme et populaire est entrée dans une phase de déception», faisant notamment le jeu de l’abstention, affirme-t-il. Pour le président du CADTM, ces faits confirment ce «nous disons depuis deux ans: en Amérique latine, les gouvernements progressistes perdent un temps précieux».

ALBA en panne

L’ALBA (Alliance bolivarienne pour l’Amérique), traité commercial alternatif, n’a pas avancé et reste pour le moment lettre morte. Il n’existe pas de Banque de l’ALBA ni de programme d’intégration des économies de ses membres, souligne Eric Toussaint.

Ce qui existe, explique-t-il, ce sont des accords bilatéraux importants, comme celui entre Cuba et le Venezuela pour l’échange de pétrole contre des services de santé et des médecins, un traité commercial entre le Venezuela et la Bolivie, ou encore la politique vénézuélienne de vente de pétrole à un prix inférieur à celui du marché aux pays qui intègrent Petrocaribe.

La Banque du Sud – qui pourrait être un instrument financier de grande importance pour la région – est resté sur le papier depuis 2007, dans l’attente de la ratification par au moins quatre parlements des sept pays participants. En attendant, le projet n’avance pas vraiment.
Les causes sont multiples. Fondamentalement, pour cause de manque d’intérêt, «comme c’est le cas du Brésil, qui possède, avec sa propre banque de développement, la Bendes, un portefeuille de prêts très important, qui sert à appuyer les investissements et les contrats des grandes multinationales brésiliennes. Le Brésil voit le projet de la Banque du Sud comme concurrent de sa propre institution, et pour cette raison ne stimule pas son avance», évalue-t-il.

L’Amérique latine semble donc vivre un printemps démocratique couvert par de croissants nuages. Plus précisément, aux dires d’Eric Toussaint, «par le risque d’accumuler des frustrations. Ces processus, ces expériences en marche, ces programmes stratégiques et ces alternatives non concrétisées – comme l’ALBA et la Banque du Sud – peuvent amener à une nouvelle frustration.»

«Les dernier événements en Equateur et au Venezuela, les énormes attentes populaires reléguées au Brésil durant les huit dernières années de présidence de Lula, le coup d’Etat au Honduras l’année passée, l’élection de la droite au Chili avec Sebastian Piñera, sont des signaux qui ne peuvent pas ne pas nous préoccuper», conclut-il. (1)

Note : Traduction Mathieu Glayre
Collaboration E-CHANGER

(1) La coalition gouvernementale PSUV-PCV a obtenu la majorité simple, 98 des 165 sièges, bien qu’elle a perdu la majorité qualifiée des deux tiers qu’elle possédait depuis 2005. De son côté, l’opposition, regroupée dans la coalition “Table de l’Unité”, a obtenu 33 députés de moins que le chavisme, bien que la différence de votes entre les deux forces a été inférieure à 1%. Il faut également souligner le bloc indépendant de “Patrie Pour Tous”, ex-allié de Chavez. Il a gagné deux députés et il pourra appuyer ou empêcher l’approbation de lois qui requièrent les trois cinquièmes de l’Assemblée, c’est-à-dire, la majorité absolue de 99 députés.



Articles Par : Sergio Ferrari

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