IRAK : Brûlez, les Hommes en Noir, brûlez !

Allons droit au but ! Comme dans une course à la collection d’été de Zara, comprenant des fusils d’assaut ultramodernes, des baskets Nike blanches dernier cri et les toutes nouvelles Toyota à kilométrage illimité traversant le désert irako-syrien. J’ai nommé : les grands méchants Djihadistes en noir.

Il était une fois (tout récemment), un gouvernement aux Etats-Unis qui n’aidait que les « bons terroristes » (en Syrie) et non pas les « mauvais terroristes ». Ça rappelle une époque (moins récente) où il ne soutenait que les « bons Talibans » et non les « mauvais Talibans ».

Alors, que se passe-t-il lorsque les soi-disant « experts » de la Brookings Intitution commencent à déblatérer en disant que l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) est vraiment la pire formation djihadiste de la planète (après tout, ils ont été chassés d’al-Qaïda) ? Sont-ils si méchants qu’en toute logique tordue, la langue de bois dit qu’ils sont maintenant devenus la nouvelle norme ?

Depuis la fin de l’année dernière, toujours dans la langue de bois du gouvernement américain, les « bons terroristes » en Syrie sont cette bande, dérivée d’al-Qaïda, du Jabhat al-Nosra et du Prince (tombé en disgrâce) Bandar ben Sultan, alias Bandar Bush, le Front Islamique (essentiellement un réseau à filiales multiples de Jabhat al-Nosra). Et pourtant, le Jabhat et l’EIIL avaient fait allégeance au « bon docteur » Ayman al-Zawahri, le sempiternel talent qui n’arrête pas de produire des capos d’al-Qaïda.

Cela ne répond toujours pas à la question suivante : que sont vraiment en train de faire les Hommes en Noir de l’EIIL, ces membres de sections d’assaut coupeurs de têtes et soucieux de défiler impeccablement en passant pour un assortiment de Sunnites tribaux pur et durs et de « vestiges » du parti Baas (vous rappelez-vous Rumsfeld en 2003 ?).

Nous interrompons ce défilé de mode pour annoncer qu’ils n’envahiront PAS Bagdad. D’un autre côté, ils sont très occupés à accélérer la balkanisation – et finalement la partition – de la Syrie et de l’Irak. Ce ne sont PAS des rejetons de la CIA (comment se fait-il que Langley n’y ait pas pensé ?), ce sont en fait les enfants bâtards nés des largesses de Bandar Bush (tombé en disgrâce).

Le fait que l’EIIL ne fasse PAS directement partie des effectifs de Langley n’implique pas que leur programme stratégique diffère radicalement de celui de l’Empire du Chaos. L’administration Obama peut bien envoyer quelques Marines pour protéger les piscines de la plus grande ambassade de la planète, à la dimension du Vatican, plus quelques « conseillers militaires » pour « ré-entraîner » l’armée irakienne en dissolution. Mais c’est une goutte de Coca Zéro dans le désert irakien occidental. Rien n’indique qu’Obama s’apprête à autoriser un « soutien cinétique » contre l’EIIL, même si Bagdad a déjà donné son feu vert.

Et même si Obama choisissait l’option balistique (une « action militaire ciblée »), et/ou fabriquait une nouvelle liste de personnes à éliminer qui serait établie par ses drones, ce ne serait guère plus qu’une petite diversion. Ce qui importe est que le programme convergent EIIL/Washington reste le même : se débarrasser du Premier ministre al-Maliki (non pas par accident, comme le chantent en chour les médias dominants américains), réduire l’influence économique et politique que l’Iran exerce sur l’Irak, effacer une fois pour toutes Sykes-Picot et promouvoir « l’accouchement dans la douleur » (vous vous souvenez de Condi ?) de vastes terres désertiques contournant le pouvoir central et dirigées par des Sunnites tribaux pur et durs.

Pour l’Empire du Chaos, l’EIIL est l’agent provocateur qui est tombé du ciel (d’Allah ?) ; le parfait instrument encagoulé pour maintenir la Guerre Mondiale contre le Terrorisme (GMT) en mode Enduring Freedom Forever [opération « Liberté Immuable » éternelle].

La cerise (pourrie) sur le gâteau est que la Maison des Saoud a officiellement nié soutenir l’EIIL. Cela veut évidemment dire que c’est vrai, même par-dessus la carcasse de Bandar Bush. Selon le récit de la Maison des Thani [Qatar] et de la Maison des Saoud à propos de l’EIIL, ils ne sont pas responsables de ce qui se passe en Irak. Tout est organisé par les « vestiges » baasistes.

Apportez plus de changement de régime

Regardons maintenant les choses sous l’angle iranien englobant tout, parce que tout ce théâtre, comme d’habitude, concerne surtout « l’endiguement » de l’Iran. Tout ce qui est nécessaire est de lire jusqu’au bout [l’article de Michael Doran et de Max Boot dans le Washington Post, The United States should not cooperate with Iran on Iraq (Les Etats-Unis ne devraient pas coopérer avec l’Iran à propos de l’Irak) ]: la même vieille rengaine sur la « preuve » que « l’Iran et ses alliés syriens » ont coopéré avec l’EIIL. Et n’oubliez pas cet alarmisme : ce qui nous attend est un « Iran nucléaire » contre un « monde arabe sunnite » dans lequel le grand croquemitaine reste al-Qaïda.

La propagande des néocons dénonçant le gouvernement américain qui fricoterait avec Téhéran contre l’EILL est, une fois encore, de la désinformation.

Le commandant du Bassidj (la force de résistance) iranien, le Général General Mohammed Reza Naqudi, était très proche de la vérité lorsqu’il a dit, « Les groupes takfiris et salafistes de différents Etats de la région, en particulier en Syrie et en Irak, sont soutenus par les Etats-Unis », et que « les Etats-Unis manipulent les terroristes takfiris pour ternir l’image de l’Islam et des Musulmans ». La même chose s’applique au président du Majlis (le parlement iranien), Ali Larijani : « Il est évident que les Américains et les pays de son entourage ont effectué de telles manouvres [.] Le terrorisme a grandi pour devenir un instrument des grandes puissances en vue de faire avancer leurs objectifs ».

Ce que tout cela implique est que Téhéran a identifié le défilé-parade de l’EIIL pour ce qu’il est : un piège. En outre, ils sont également convaincus que Washington ne rompra pas avec ses vassaux de la Maison des Saoud. Comprendre : Washington reste engagée dans la vieille école de la GMT. De son côté, Téhéran, en pratique, soutient déjà – aussi avec des « conseillers » sur le terrain – une myriade de milices chiites qui sont en cours de déploiement pour sécuriser Bagdad et en particulier les villes saintes chiites, Nadjaf et Karbala.

En attendant, les morts-vivants néocons qui sont de retour aux Etats-Unis insistent pour régurgiter leur thème favori : Maliki, Maliki, Maliki. Rien de ce qui se déroule en Irak n’a quelque chose à voir avec Choc et Effroi (>Shock and Awe), avec l’invasion, l’occupation et la destruction de presque tout le pays, Abou Ghraib, ou la violente guerre sectaire à l’instigation de Washington (Diviser pour Régner, encore et toujours). C’est la faute de Maliki. Par conséquent, il faut le chasser. Lorsque tout rate – pour un coût de plusieurs milliers de milliards de dollars – le répertoire des tactiques des néocons se réinitialise par défaut : changement de régime.

Nonchalamment vers un Sunnistan pur et dur

Tout ce qui se rapporte au dirigeant de l’EIIL est très, très louche. Abou Bakr al-Baghdadi, alias Abou Dua, né à Samarra (Irak) en 1971, est un « vestige » de Saddam mais, ce qui est le plus important, il est un ancien prisonnier du gouvernement américain à Camp Bocca, de 2005 à 2009, de même qu’un ancien chef d’al-Qaïda en Irak. Ce n’est un secret pour personne dans le Levant que les Hommes en Noir de l’EIIL ont été formés en 2012 par des instructeurs américains dans une base secrète située à Safawi, dans le désert septentrional de cette fiction déguisé en pays, la Jordanie, afin qu’ils puissent plus tard combattre en Syrie en tant que « rebelles » approuvés par l’Occident.

Ce fut al-Baghdadi qui envoya en Syrie un contingent d’Hommes en Noir établir le Jabhat al-Nosra (les « bons terroristes », vous vous souvenez ?). Il a peut-être quitté le Jabhat à la fin de 2013, mais il a toujours en charge une vaste étendue désertique qui s’étend du nord de la Syrie à l’ouest de l’Irak. Il est le nouvel Oussama ben Laden (le très talentueux qui continue, toujours, de produire des capos), l’Emir quasi-assuré d’un califat désertique islamiquement correct au cour du Levant.

Oubliez Oussama dans l’Hindou-Kouch, la nouvelle version est tellement plus sexy

Un Sunnistan pur et dur entre le nord de l’Irak kurde et le sud chiite, nageant dans le pétrole, s’étendant jusqu’à Alep, Raqqa et Deir ez-Zor en Syrie, entre les deux fleuves – le Tigre et l’Euphrate – et Mossoul pour capitale, retrouvant ainsi son rôle ancestral de pivot entre les deux fleuves et la Méditerranée. Sykes-Picot, souffrez en silence !

Il est évident qu’al-Bagdadi n’aurait pas pu réaliser cette impressionnante prouesse tout seul. Entre en scène son acolyte, un « vestige » de premier choix de Saddam, le théoricien extraordinaire du parti Baas, Izzaat Ibrahim al-Douri, qui se trouve être originaire de la ville stratégique de Mossoul. Et surtout, arrive le Conseil Militaire Général des Révolutionnaires irakiens – une organisation redoutablement « secrète » qui a eu l’astuce de dribbler, à l’instar d’une sorte d’hybride de Lionel Messi et de Luiz Suarez, tout l’appareil des services de renseignements occidentaux, y compris l’orwellienne-panoptique NSA.

Eh bien, pas vraiment ! Parce que cette coalition EIIL/baasiste des bonnes volontés a été négociée par nul autre que Bandar Bush, lorsqu’il était encore actif, avec l’aide cruciale et latérale du Premier ministre turc Erdogan. Impossible de retracer tout ça jusqu’à Washington.

Ce que le Conseil Militaire Général est parvenu à assembler n’était rien de moins que les « vestiges » de la bonne vieille résistance irakienne du début des années 2000, les chefs tribaux de premier rang, fusionnant avec l’EIIL, et créant ce qui pourrait être renommé une « armée de résistance » – ces impitoyables Djihadistes en noir dans leurs Toyota, désormais l’étoffe dont on fait la légende, accomplissant le miracle d’être intraçables par le dédale de satellites de la NSA. Ils sont tellement à la page qu’ils ont leur propre compte facebook, avec plus de 33.000 « mentions J’aime ».

Balkanisez ou dégagez !

Pendant ce temps, le programme de l’Empire du Chaos s’est poursuivi sans répit. La balkanisation est déjà un fait. Le ministre irakien des Affaires étrangères, Hoshyar Zebari, fondamentalement kurde, a promis la « coopération » des Peshmergas kurdes avec l’armée irakienne pour maintenir Kirkuk, riche en pétrole, hors de portée de l’EIIL. Les Peshmergas, pour toutes les raisons pratiques, ont annexé Kirkuk les doigts dans le nez. Le Grand Kurdistan se profile.

De son côté, le Grand Ayatollah Sistani, lui aussi pour toutes sortes de raisons pratiques, a lancé un djihad chiite contre l’EIIL. Pour sa part, le chef du Conseil Suprême Islamique d’Irak, Sayyid Ammar al-Hakim, a presque fini de ressusciter le Corps Badr – très proche du Corps des Gardiens de la Révolution Iranienne. Ce sont de vrais durs à cuire, contre lesquels l’EIIL n’a pas la moindre chance. Et Muqtada al-Sadr lance les « Brigades de la Paix » pour protéger les villes saintes chiites et également les églises chrétiennes. La guerre civile règne.

En attendant, en Australie, le Pentagone sera certainement capable de soutirer des fonds supplémentaires pour son éternelle croisade visant à sauver la civilisation occidentale de la terreur islamiste. Après tout, il y a un néo-Oussama ben Laden (encagoulé) qui rôde dans les bois.

Bien que la majorité des Irakiens rejettent la balkanisation, les Sunnites continueront d’accuser les Chiites d’êtres les pions des Iraniens, et les Chiites continueront d’accuser les Sunnites d’être la cinquième colonne de la Maison des Saoud. L’EIIL continuera d’obtenir des montagnes de cash de la part de riches « donateurs » saoudiens. Le gouvernement américain continuera d’armer les Sunnites contre les Chiites en Syrie et conduira (peut-être) des « frappes militaires ciblées » modérées contre les Sunnites en Irak pour le compte des Chiites. Bienvenue au Diviser pour Régner devenu complètement dingue.

Pepe escobar

Article original en anglais: « Burn, Men in Black, burn », Asia Times Online, le 20 juin 2014

Traduction : JFG pour Questions Critiques



Articles Par : Pepe Escobar

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