Israël fait monter les enchères dans sa guerre de propagande

A la suite de son invasion du Liban, l’été dernier, Israël a été considéré par l’immense majorité des observateurs comme le perdant dans sa bataille de relations publiques, le grand vainqueur étant le Hezbollah. Mais aujourd’hui, Israël réplique, avec une offensive impressionnante sur le ouèbe…

Amir Gissin est à la tête de ce qu’il qualifie lui-même de « ministère israélien de l’Explication ». Ceci explique notre surprise de le voir reconnaître que beaucoup d’Israéliens pensent que « tout le problème tient au fait que nous sommes incapables de nous expliquer correctement »…

La semaine passée, tandis qu’Al-Jazeera lançait la diffusion du point de vue arabe, en anglais, en direction des foyers anglophones dans le monde entier, Gissin était un homme sous pression. A la Conférence David Bar Ilan consacrée aux médias et au Moyen-Orient, il s’est trouvé face à un public d’Israéliens mécontents de la manière dont la guerre de propagande contre le Hezbollah avait été menée – et perdue – durant la guerre au Liban. Ils voulaient savoir comment mieux faire la prochaine fois – la prochaine fois, car, en effet, la plupart des gens, en Israël, semblent penser qu’il y aura une prochaine fois, avec le Hezbollah, très bientôt…

Gissin expliqua que les paroles de ses porte-parole anglophones ne pouvaient, de toute manière, contrebalancer la force des images de ces civils tués lors d’une attaque israélienne contre des villes libanaises, en particulier Kafr Qana. Et le parlement israélien n’est pas prêt à dépenser d’argent afin de financer une téloche concurrente d’Aljazeerah.

Mais Gissin n’était pas désespéré. Il a déclaré qu’il allait y avoir « une guerre sur le ouèbe », dans laquelle Israël disposera d’une arme nouvelle, un programme informatique (software) appelé : le « mégaphone de l’internet »…

« Pendant la guerre, nous avons eu l’opportunité de faire des choses très intéressantes avec les fans du mégaphone », a-t-il révélé lors de la conférence en question. On leur doit, a-t-il affirmé, un rôle indéniable dans le fait que l’agence Reuters ait reconnu qu’une photographie de destructions à Beyrouth avait été tripatouillée par un photographe libanais, qui avait augmenté la quantité de fumée, sur ce cliché [grâce au logiciel Photoshop, NdT]. Le premier à l’avoir repéré fut un blogger américain, Charles Johnson, qui a été récompensé d’un prix « pour la promotion [de l’image] d’Israël et du sionisme ».

Afin de me rendre compte par moi-même de la puissance de ce mégaphone virtuel, je me suis branché sur un site ouèbe appelé GIYUS [acronyme pour ‘Give Israel Your United Support’ – ‘Soutenez, Israël, unis et tous en chœur !’], mercredi dernier, dans l’après-midi. Plus de 25 000 utilisateurs enregistrés de ce site [à l’adresse URL http://www.giyus.org  ] ont chargé [sur leur ordi perso] le logiciel ‘Megaphone’, qui leur permet de recevoir des alarmes leur demandant de s’activer sur le ouèbe, ‘online’…

Ma première ‘alarme’ n’a pas tardé… Un porte-parole du ministère britannique des Affaires étrangères (Foreign Office], Kim Howells, avait publié un communiqué de presse condamnant l’attaque palestinienne de ce jour, par roquette, qui a tué une femme âgée israélienne et blessé plusieurs civils. GIYUS demandait aux aficionados du site qu’ils « fassent savoir qu’ils avaient apprécié la réponse du Royaume-Uni »…

Un simple clic de ma souris m’a amené sur un mél pré-rédigé et pré-adressé au Dr. Howells, avec un blanc à remplir, afin de personnaliser [un minimum…] ma réaction. Un test déjà effectué confirmait que mon mél arriverait bien au bureau du porte-parole britannique, comme si j’avais repéré ses commentaires sur un site d’information – dans le cas d’espèce, Yahoo – et comme si je le lui réexpédiais, avec mon message d’appréciation et de soutien. Dans les méls, il n’y a jamais la moindre indication concernant l’implication de GIYUS, même si Howells a sans doute été surpris par le fait que tellement de gens, dans le monde entier, aient lu la même info Yahoo à son sujet, et aient décidé de lui envoyer un mél, mais enfin, passons… Le Foreign Office confirme avoir reçu quantité de méls, mercredi dernier, mais qu’il ne donnerait pas plus de détails à ce sujet. Invasion, par Ben Heine, Tlaxcala

La cible privilégiée des propagandistes sionistes branchés, c’est les médias étrangers, en particulier la BBC, cet organisme d’information qu’ils aiment haïr. Il y a quelques mois de cela, j’ai fait partie d’un panel indépendant réuni par les gouverneurs de la BBC afin d’analyser la couverture faite par la BBC du conflit israélo-palestinien. Nous avons fait état du grand nombre de méls que nous avions reçus de l’étranger, principalement d’Amérique du Nord, ainsi que de l’évidence de l’intervention de certains groupes de pression. Une majorité des correspondants via internet estimaient que la BBC était anti-israélienne ; alors que si on mettait à part les méls pouvant être identifiés avec certitude comme provenant de l’étranger, c’est exactement le contraire qui était vrai : la plupart des gens considérait la BBC anti-palestinienne (ou pro-israélienne)…

Les responsables de la BBC ont d’ores et déjà rencontré GIYUS – dans une tentative visant à exercer une influence sur le résultat d’un sondage online. La revue BBC History a remarqué une augmentation considérable du nombre de participants à un vote portant sur la question de savoir si le négationnisme de l’holocauste devait, ou non, être considéré à l’égal d’une infraction pénale en Grande-Bretagne. Toutefois, la date limite avait déjà été dépassée, le vote était forclos et les résultats avaient déjà été publiés, si bien que nombre de ces votes furent quoi qu’il en soit invalidés. Les pom-pom boys de GIYUS revendiquent un succès, en revanche, dans l’ « équilibrage » d’un sondage d’opinion réalisé par un site ouèbe arabe, retournant totalement un vote destiné à condamner l’agression israélienne contre le Liban, en le transformant en plébiscite d’approbation…

Pour certains tifosi d’Israël, un des objectifs premiers de leur guerre sur le ouèbe, c’est de tout faire afin de discréditer ce qu’ils considèrent des reportages hostiles de médias étrangers, en particulier ceux qui contiennent des images choc.

Une de leurs cibles privilégiées fut un correspondant très respecté de la télévision française, Charles Enderlin, dont le cameraman palestinien avait filmé la scène où le jeune Mohammed Al Doura, âgé de douze ans, a été tué par des tirs [israéliens, NdT] dont son père tentait désespérément de le protéger de son corps, au début de la deuxième Intifada. Enderlin accusa les troupes israéliennes d’avoir visé, et tiré délibérément afin d’abattre le jeune garçon palestinien. Des thuriféraires d’Israël français se sont répandus sur le ouèbe afin d’affirmer que ce reportage était une distorsion des faits, fondée sur une vidéo fallacieuse. La chaîne du journaliste français, France 2, a répliqué en portant plainte et, le mois dernier, pour la première fois, dans quatre procès différents du même type, un tribunal français a condamné le gestionnaire d’un site ouèbe personnel de « vigile médiatique » [il s’agit de Philippe Karsenty et de son site Media-Ratings, NdT].

Autre cible : la couverture télévisée du bain de sang sur une plage de Gaza, voici quelques mois. Une fillette palestinienne avait été filmée, hurlant à la suite de la découverte des corps de ses proches tués par le tir, disent les Palestiniens, d’un obus de char israélien. Quand j’ai évoqué ces images, lors de la séance de la semaine passée, des membres de l’auditoire ont crié : « Arrêtez votre cinéma ! »

A la fin, une personne est venue me voir pour me suggérer que cette famille avait dû périr autre part, et que les corps avaient été amenés sur la plage afin qu’on les y filme. Ainsi, entre autres choses, où était passé le sang ? Je fis remarquer que j’avais vu absolument tout le rush du cameraman, et que certains passages étaient absolument trop horribles pour être montrés à la télé.

Une chose est claire : le gouvernement israélien est déterminé à rendre les coups, après l’impact qu’ont eu des images diffusées par des médias étrangers, telles celles-ci. Amir Gissin a évoqué, la semaine passée, des projets visant à diffuser un maximum de documents vidéo israéliens sur des sites tels YouTube, qui, a-t-il dit, sont consultés par des « faiseurs » d’opinion. Quant à son cousin du même nom, le Dr. Ra’anan Gissin, ex-conseiller d’Ariel Sharon en matière de médias, il a fait sienne l’idée qu’il fallait que le pays ait le pouvoir de l’image à sa disposition en vue de futurs conflits. Faisant allusion aux détracteurs d’Israël, il n’a pas mâché ses mots, conformément à son habitude :

« Ce qu’il faut, c’est prendre les photos AVANT de les buter ».

Stewart Purvis est professeur de journalisme télévisuel à la City University de Londres. Il a exercé les fonctions de directeur et rédacteur en chef de la chaîne ITN.

The Guardian

Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de toute reproduction, à condition de respecter son intégrité et de mentionner auteurs et sources.



Articles Par : Stewart Purvis

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