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Israël et le Hezbollah: la politique de dissuasion se confirme
Par Elijah J. Magnier
Mondialisation.ca, 25 avril 2020
ejmagnier.com
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Les dirigeants israéliens tentent constamment de changer la règle d’engagement établie avec le Hezbollah depuis leur défaite en 2006, dans l’espoir d’éliminer cette organisation aux capacités militaires similaires à celles d’un État (auxquelles s’ajoutent ses compétences médicales, comme l’ont démontré ses préparatifs en vue de contrer la COVID-19). Israël tente de frapper des cibles à l’intérieur de la Syrie pour que cessent les convois en direction du Liban chargés d’armes perfectionnées. Cependant, après avoir mené une politique de non-provocation avec le Hezbollah pendant des années, Israël a décidé d’improviser et de lancer une attaque sournoise sur Beyrouth à l’aide de drones, dans l’espoir d’établir une nouvelle règle d’engagement lui permettant de frapper des cibles du Hezbollah. Sauf que celui-ci a retourné la situation en établissant un nouvel équilibre de la dissuasion, qui a eu pour effet de mettre dans l’embarras et de ridiculiser Israël et son armée. Mais il semble bien que cela n’ait pas suffi à décourager Israël, qui cherchait d’autres moyens de briser la règle d’engagement existante. La faille s’est produite à la frontière nord. La tension ainsi créée entraînera-t-elle une recrudescence des hostilités entre Israël et le Hezbollah?

Depuis le début de la guerre syrienne en 2011 et la participation du Hezbollah à cette guerre dans l’ensemble du territoire syrien depuis 2013, Israël n’a pas lancé de frappes contre le Hezbollah ayant fait des victimes dans ses rangs, à deux exceptions près. La première fois c’était en 2015, lors d’une frappe visant deux voitures roulant à Quneitra, dans le Golan occupé, qui a tué un officier du Corps des gardiens de la Révolution iranienne et la personne chargée de la protection des VIP du « Hezbollah », Jihad Imad Mughniyeh, ainsi que leurs compagnons. Le Hezbollah a riposté par une frappe contre un convoi israélien dans le secteur des fermes de Chebaa, qui a tué un capitaine et sergent israélien et a blessé 7 autres personnes. Tel-Aviv a accepté la contrepartie en se gardant de renchérir.

La même année, Israël a assassiné Samir al-Quntarin dans la capitale syrienne, Damas. Al-Quntar était en charge de l’organisation et du recrutement parmi les Druzes de Suweida et du Golan occupé. Après ces deux incidents, chaque fois qu’Israël voulait prendre pour cible un camion en route vers le Liban, il bombardait la route à l’avant du camion pour le forcer à arrêter et laisser le temps à ses occupants de s’éloigner à bonne distance avant de frapper la cargaison. Il s’est ainsi établi une règle d’engagement acceptable entre Israël et le Hezbollah qui ne causait pas de victimes, seulement des pertes matérielles qui finissaient par être remplacées.

À son retour de Washington, le ministre de la Défense israélien Naftali Bennet avait d’ailleurs admis que « quand Israël frappe un camion du Hezbollah rempli d’armes, il en laisse passer cinq autres sans les intercepter ». Ces propos indiquent qu’Israël est conscient de son impuissance à réduire les capacités du Hezbollah et à empêcher la livraison d’armes perfectionnées et de missiles de précision. Israël souhaite éliminer en permanence le Hezbollah et travaille encore fort pour y parvenir, mais n’arrive pas à trouver le moyen de briser « l’équation de la dissuasion » imposée par le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, sans pour autant élargir un conflit dans lequel Israël n’est pas prêt à s’engager.

La dernière tentative remonte à octobre dernier, quand Israël a envoyé des drones suicide en banlieue sud de Beyrouth. L’un des drones a explosé et un autre a connu des ratés et a été intercepté. Cette violation israélienne inhabituelle méritait une riposte du « Hezbollah » et son secrétaire général a promis, fait sans précédent, de frapper non seulement dans le secteur des fermes de Chaaba occupées, mais aussi le long des 125 km de frontière entre Israël et le Liban.

Cela a humilié Israël et sa puissante armée, qui a retiré et évacué ses militaires et ses postes d’observation à une profondeur de 5 km le long de la frontière. Israël a même fourni au Hezbollah de fausses cibles pour mettre fin à la « détresse » de Tel-Aviv et à une situation embarrassante qui affligeait le leadership politique et militaire de l’entité israélienne.

S’en est suivi un équilibre qui a effectivement découragé Israël de s’en prendre au Hezbollah à l’issue d’une expérience aussi douloureuse qu’humiliante. Le Hezbollah voulait prévenir l’établissement de la nouvelle équation qu’Israël recherchait, c’est-à-dire le lancement d’opérations menées par des drones contre des cibles multiples. Ce nouveau cycle s’est brisé avant même de s’établir.

Récemment à Jdeidet Yabous, à l’intérieur du territoire syrien, un véhicule Cherokee appartenant à des membres du Hezbollah dont l’unité est active à Quneitra s’est arrêté devant le poste d’Al-Haidari. Il n’est pas exclu qu’Israël ait frappé devant le véhicule pour avertir les passagers de sortir. Une autre méthode souvent employée par Israël consiste à pirater les téléphones mobiles du personnel à l’intérieur de la voiture et d’envoyer un message en arabe appelant les occupants à sortir de leur véhicule avant qu’il ne soit détruit. La voiture était arrêtée devant le poste et les occupants, qui n’ont pas paniqué, sont sortis parce qu’ils connaissaient la méthode qu’utilisent les Israéliens depuis des années, afin d’éviter les pertes humaines et ainsi empêcher une riposte symétrique.

Après confirmation que tous les occupants avaient évacué le véhicule et retiré leurs effets personnels et leurs armes individuelles, l’opérateur du drone a lancé un missile afin de le détruire. Le missile n’a toutefois pas touché le véhicule directement en raison des vents forts qui soufflaient alors dans la zone frontalière entre la Syrie et le Liban.

Le Hezbollah, qui n’a pas encore revendiqué la responsabilité de l’opération, s’est gardé de tout commentaire. Sauf que le lendemain, Israël a découvert trois brèches dans sa clôture frontalière à trois endroits différents relevant de trois bataillons israéliens distincts à la frontière avec le Liban. Trois sacs bleus rattachés par des fils électriques ont aussi été mis de l’autre côté de la clôture pour que les Israéliens les trouvent.

Le but de l’opération n’était pas d’amener Israël à demander à des snipers de tirer sur les sacs (qui contenaient un vieil aspirateur, une boîte vide et un sac d’eau) ou à recourir à des robots et à des drones pour s’en occuper. L’objectif était plutôt de dire à Israël que les tunnels traversant la frontière découverts l’an dernier seraient inutiles. Le Hezbollah a démontré qu’il était simple et facile de traverser la frontière à de multiples endroits, sous le nez des appareils de surveillance électronique et des caméras sensibles installées par Israël.

Le deuxième message est clair : toute provocation contre le Hezbollah entraînera une riposte non seulement dans le secteur des fermes de Chabaa occupées, mais aussi à l’intérieur de ce qu’il appelle la « Palestine occupée ».

Le troisième message est que toute tentative de transformer une menace en possibilité de changer la règle d’engagement entraînera une réponse directe proportionnée à l’importance de la frappe israélienne. De plus, toute nouvelle agression israélienne sera suivie d’une attaque possible contre des colonies à proximité, ou du recours à d’autres mesures planifiées, préparées et prêtes à être mises en œuvre contre une cible faisant partie de la banque d’objectifs du Hezbollah.

Le Hezbollah a démontré qu’il avait plus d’un tour dans son sac et qu’il dispose de nombreuses possibilités de répondre de façon appropriée à toute agression israélienne. Le prix du véhicule Cherokee détruit par Israël tourne autour de 4 000 $, ce qui n’est rien comparativement au prix du missile lancé par Israël et des mesures prises pour déceler une possible faille.

Israël croit-il vraiment être une superpuissance capable de contrer le coronavirus et sa propagation tout en poursuivant ses frappes en Syrie, au Liban et en Irak (pendant que ce pays est en crise), alors qu’il est mal préparé sur le plan intérieur face au Hezbollah dont l’expérience et les capacités gagnent en force? Si c’est le cas, Israël se trompe.

Elijah J. Magnier

 

Traduit de l’anglais par Daniel G.

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