Jean Ziegler pourfend les affameurs

L'ancien rapporteur spécial de l'ONU parle de son dernier «livre de combat»

Jean Ziegler présente son dernier essai comme un «récit» et un «bilan» des neuf années (2000 à 2008) passées en qualité de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation. Il le décrit aussi comme un «livre de combat». On est tenté de dire «un autre?», car, depuis la publication en 1976 d’Une Suisse au-dessus de tout soupçon, M. Ziegler dénonce divers pouvoirs, surtout financiers, avec une vigueur qui lui a déjà valu neuf procès en diffamation, tous perdus.

Dans Destruction massive: géopolitique de la faim (Seuil, 2012), Jean Ziegler a des mots très durs à l’endroit des «malfaiteurs» qu’il tient responsables de la sous-alimentation dont souffrent encore et toujours un milliard d’êtres humains, alors que les derniers rapports de la FAO affirment que l’agriculture mondiale pourrait nourrir normalement 12 milliards de personnes.

«Aujourd’hui, au début du millénaire, il n’y a aucune fatalité, il n’y a aucun manque objectif. Cela existait il y a deux cents ans, quand les gens émigraient de Bretagne pour échapper à la misère. Mais aujourd’hui, un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné», lance-t-il en entrevue. Or des enfants qui meurent de faim, il y en aurait un toutes les cinq secondes, selon les statistiques très officielles citées par M. Ziegler.

L’universitaire, politicien et polémiste se dit libéré de son devoir de réserve depuis qu’il a quitté ses fonctions de rapporteur spécial. Comme il est actuellement vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme, il demeure toutefois couvert par l’immunité de l’ONU, donc à l’abri de nouveaux procès…

La faim est de «très loin» la cause principale des décès sur la planète, poursuit Jean Ziegler, ajoutant que «ce massacre quotidien se fait au vu et au su de tous, dans une normalité glacée». Il voit même dans le manque d’accès à la nourriture «le scandale de notre temps».

Dans son ouvrage, l’ancien député fédéral suisse attribue à cinq causes la triste situation alimentaire dans le monde: spéculation sur les aliments de base; production de biocarburants; dumping de produits agricoles subventionnés; endettement des pays pauvres; achats et locations à long terme de terres arables africaines, sud-américaines et sud-asiatiques par des fonds souverains et des sociétés transnationales.

Spéculateurs coupables

«La pire de ces causes, et en même temps la plus absurde, c’est la spéculation boursière sur les aliments de base, soutient Jean Ziegler. En 2008 et 2009, les prédateurs, les hedge funds [qui] ont détruit 85 000 milliards de valeur patrimoniale […], ont migré vers les bourses des matières premières et, notamment, vers les Bourses des matières premières agricoles»

«Tout à fait légalement, avec des instruments boursiers, ils ont réalisé des profits astronomiques, ce qui a fait exploser les prix des aliments de base tels que le maïs, le riz et le blé, qui couvrent 75 % de la consommation mondiale», poursuit-il. Et ce qui a fait que, dans les bidonvilles du monde, les femmes ne peuvent plus acheter suffisamment de nourriture, et que des centaines de millions d’êtres humains de plus sont jetés dans l’abîme de la sous-alimentation.»

Selon lui, les spéculateurs sont une deuxième fois responsables du «meurtre collectif» parce que le Programme alimentaire mondial (le PAM, responsable de l’aide humanitaire d’urgence) a perdu presque la moitié de son budget quand les pays industriels ont réduit leur contribution, préférant renflouer leurs banques, et une troisième fois parce que ce même PAM doit maintenant acheter ses denrées «à des prix exorbitants».

Résultat, selon M. Ziegler: «Le PAM refuse tous les matins des centaines de personnes parmi celles qui se présentent devant les camps et les centres de distribution de nourriture dans la Corne de l’Afrique et au Sahel.»

«Les spéculateurs sur les aliments devraient être traduits devant un tribunal de Nuremberg pour crime contre l’humanité», lance l’ancien rapporteur spécial, pour qui seule une mobilisation populaire permettrait de faire interdire cette forme de spéculation. «Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres», dit-il en citant Georges Bernanos.

Un droit de vie ou de mort

«On connaît les raisons du meurtre collectif, on connaît les victimes, qui ne sont séparées de nous que par le hasard de la naissance, et on connaît les malfaiteurs, soit les hedge funds et les dix sociétés transcontinentales privées qui contrôlent 85 % du commerce des aliments dans le monde. Cette oligarchie décide chaque jour, en fixant les prix, qui va vivre et qui va mourir», poursuit Jean Ziegler.

«Il faut désendetter les pays les plus pauvres pour qu’ils puissent investir dans l’agriculture vivrière», ajoute-t-il après avoir critiqué l’acquisition par des intérêts étrangers d’immenses terres dans ces pays.

Dans son dernier ouvrage, Jean Ziegler avoue avoir à l’occasion «trahi l’attente des gens». «Je vous donne un exemple: au Guatemala, où moins de 3 % de la population possède plus de 60 % des terres arables, je suis allé dans la sierra où se sont réfugiés les Indiens mayas chassés de leurs terres. Tout à coup, j’ai vu l’espérance s’allumer dans leurs yeux. Pour la première fois, ils voyaient un Blanc qui les écoutait, raconte-t-il. Au moment où je voyais cette espérance s’allumer, je savais déjà parfaitement ce qui allait se passer à l’Assemblée générale des Nations unies. Ma première recommandation concernait évidemment la réforme agraire. L’ambassadeur américain (et l’ambassadeur canadien aussi, je regrette de le dire) me sont tombés dessus en disant qu’il s’agissait d’une intervention intolérable dans le marché.»

M. Ziegler prononcera des conférences demain à la Faculté de droit de l’université Laval, et jeudi au Coeur des Sciences de l’Université du Québec à Montréal, à l’invitation de la Coalition pour la souveraineté alimentaire, un regroupement de 80 organisations syndicales et professionnelles québécoises.



Articles Par : Claude Lévesque

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