Kofi Annan nous a quittés. Un diplomate « lumineux » dans un grand « machin »?

«J’ai essayé de placer l’être humain au centre de tout ce que nous entreprenons: de la prévention des conflits au développement et aux droits de l’homme.» Kofi Annan

Kofi Annan, décédé samedi à l’âge de 80 ans, a marqué de son empreinte les Nations unies, à la tête de l’organisation pendant dix ans, devenant le seul ancien dirigeant de l’ONU à avoir, jusqu’ici, accédé au rang de vedette de la diplomatie mondiale. Ce diplomate de carrière a contribué à rendre l’ONU plus présente sur la scène internationale pendant ses deux mandats, de 1997 à 2007. Premier secrétaire général issu de l’Afrique sub-saharienne, le Ghanéen a dirigé l’organisation pendant la période troublée suivant les attentats du 11-Septembre, puis de la guerre en Irak, avant de voir son bilan terni par des accusations de corruption dans l’affaire «pétrole contre nourriture». (1)

«Lorsqu’il dirigeait le département du maintien de la paix, l’ONU a également connu deux des épisodes les plus sombres de son histoire?: le génocide rwandais et la guerre en Bosnie. À son départ du secrétariat général, il était cependant un des dirigeants de l’ONU les plus populaires. Conjointement avec l’organisation, il a reçu en 2001 le prix Nobel de la paix pour ses «efforts en faveur d’un monde mieux organisé et plus pacifique». avait-il déclaré. (…) Il a aussi créé une fondation consacrée au développement durable et à la paix et faisait partie du groupe des Elders (les anciens), créé par Nelson Mandela pour promouvoir la paix et les droits de l’homme» (1).

«Malgré l’ombre jetée par le Rwanda et Srebrenica, Annan s’est vite adapté à son nouveau rôle de diplomate en chef, multipliant les apparitions à la télévision et les participations aux dîners mondains. Jusqu’à devenir une vedette, qualifié par certains de «rock star de la diplomatie». Alors, quand en 2005 un scandale de corruption lié au programme «pétrole contre nourriture» en Irak éclaboussa Kofi Annan et son fils Kojo, certains commentateurs y virent une vengeance. Une commission d’enquête innocenta Kofi Annan, mais découvrit des lacunes dans la gestion du programme: Kojo Annan était en relation avec une société suisse qui avait conclu de juteux contrats dans le cadre du programme.» (1)

Les dates marquantes de sa carrière à l’ ONU

 S’il est connu que le métier de diplomate n’est pas de tout repos à ce niveau de responsabilité de la paix du monde, il n’en demeure pas moins que Kofi Annan ne fut pas exempt de tout reproches. Ce qui ne diminue en rien son apport à la paix La contribution suivante du journal Le Monde trace les dates marquantes de son parcours.:

«En 1992, pendant la guerre en Yougoslavie, Kofi Annan est chef adjoint des opérations de maintien de la paix, spécifiquement chargé de cette région. L’ONU, qui est incapable de mettre fin à la guerre, y connaît l’un de ses principaux échecs: le massacre de Srebrenica. Un événement qui suscitera un mea culpa de la part de Kofi Annan et des Nations unies: «Par nos graves erreurs de jugement et notre incapacité à comprendre l’ampleur du mal auquel nous étions confrontés, nous avons échoué à faire notre part pour protéger les habitants de Srebrenica face aux campagnes planifiées de massacres par les forces serbes, écrit le diplomate ghanéen en 1999.»(2)

Deux ans après en 1994 nouvel échec de celui qui est devenu le responsable des opérations de maintien de la paix: le génocide du Rwanda. On parle de 1 million de morts. Il n’y eut jamais d’enquêtes sérieuses Là encore, Kofi Annan reconnaîtra quelques années après les erreurs commises par l’ONU, lors d’un discours devant le Parlement rwandais, en 1998 «Kofi Annan démarre son premier mandat en janvier 1997. Dès son discours d’investiture, il annonce qu’il aura pour objectifs d’«assainir les Nations unies, les rendre plus présentes et plus efficaces, plus sensibles aux souhaits et aux besoins de ses membres et plus réalistes dans leurs buts et engagements.» (2)

Troisième échec selon nous, celui de créer la Cour pénale internationale qui ne juge que les faibles, mais pas ceux qui les arment ainsi en juillet 1998, La Cour pénale internationale est chargée de juger les personnes accusées de génocide, de crime contre l’humanité, de crime d’agression et de crime de guerre. Mais trois membres importants ne la ratifient pas «En juin 2001, Kofi Annan est réélu par acclamation de l’Assemblée générale. En décembre, il obtient le prix Nobel de la paix, conjointement avec l’ONU, en hommage à leur action commune pour la paix et la justice dans le monde.» (2)

Un autre grand échec sera celui de n’avoir pas pu empêcher l’invasion de l’Irak en 2003 par les Etats-Unis. Les Etats-Unis et leur valet anglais ont fait fi des exhortations du SG des Nations unies et encore moins du discours de De Villepin an nom de la France. «Autre échec en 2005. Le secrétaire général est mis en cause dans une enquête sur les errements du programme onusien «Pétrole contre nourriture». L’opération devait permettre au régime irakien de vendre du brut en échange de biens de consommation, pour atténuer les effets de l’embargo sur les civils irakiens. Selon l’investigation, Kojo Annan, le fils de Kofi Annan, a pour sa part «tenté d’intervenir dans la passation de marché». Il aurait aussi utilisé le nom de son père pour acheter à prix réduit une Mercedes à 39.000 dollars» (2).

Une des rares actions positives à mettre à l’actif de Kofi Annan est le Rapport du Millénaire «qui fait de la lutte contre la pauvreté et contre les inégalités la priorité du début du nouveau millénaire, «Après avoir quitté la tête de l’ONU fin 2006, Kofi Annan nommé, le 23 février 2012, médiateur de l’ONU et de la Ligue arabe en Syrie, mais en démissionne quelques mois plus tard, le 31 août, estimant ne pas avoir «reçu tous les soutiens que la cause méritait». «La militarisation croissante sur le terrain et le manque d’unanimité au Conseil de sécurité ont fondamentalement changé mon rôle», expliquait-il» (2).

Les zones d’ombre concernant sa position sur la Palestine

 Dans les grands dossiers où la parole de l’homme est engagée en dehors de toute contrainte et circonvolutions diplomatiques, il nous faut signaler le comportement énigmatique de monsieur Kofi Annan qui s’est permis de dénoncer une résolution des Nations unies classant le sionisme comme une forme d’apartheid. Sous la plume de Al Faraby nous lisons:

«Kofi Annan était-il sincère quand il applaudissait l’abrogation de la résolution 3379 intitulée: «Élimination de toutes les formes de discrimination raciale», et qui considérait que «le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale»? Si c’est le cas, c’est une bonne chose qu’avant sa mort il ait pu voir la véritable nature du sionisme inscrite dans la loi d’apartheid votée récemment par la Knesset. A moins que pour lui, le suprématisme racial, pourtant bien visible depuis la création d’Israël, ne soit pas du racisme. L’occasion de revenir sur la résolution «3379». Titrée «Élimination de toutes les formes de discrimination raciale», elle avait été adoptée un an après la résolution «3236» de 1974, et considérait que «le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale». Elle a été révoquée le 16 décembre 1991 par la résolution «46/86?. Le 21 juin 2004, à l’occasion de l’ouverture de la première conférence des Nations unies sur l’antisémitisme, Kofi Annan, secrétaire général des Nations unies de l’époque, déclare: «Il est déplorable que l’Assemblée générale ait adopté en 1975 une résolution dans laquelle elle assimilait le sionisme au racisme et je me félicite qu’elle soit depuis revenue sur sa position.» Une question reste posée: «Quel Nobel de la paix rétablira la 3379?» Il y a urgence». (3) (4)

Pétrole contre nourriture: la responsabilité de l’ONU

Le programme «pétrole contre nourriture» affamait de façon scandaleuse la population irakienne et empêchait le développement du pays. Malgré ses efforts louables, l’ONU reste ternie par son incapacité à agir, la faute aux vetos des membres permanents qui empêchent toute action véritable. En lisant entre les lignes on voit le rôle très limité des Nations unies et une quasi-incapacité à faire quoi que ce soit de tangible. Une institution à réformer et réinventer.

L’ONU ayant «moralement» démissionné au profit de l’Empire. Que reste-t-il, en effet, de l´ONU qui a légitimité le scandale du «pétrole contre nourriture?» scandale dans lequel les dirigeants de l´ONU se sont enrichis sur la ration de survie: le lait des malheureux enfants irakiens. Nous avions dénoncé à l’époque cette non-assistance à peuple en danger. Souvenons-nous, le programme «pétrole contre nourriture» a été créé par le Conseil de sécurité en fait par le forcing américain, le 14 avril 1995. Environ 3,4 milliards de barils de pétrole irakien, estimés à près de 65 milliards de dollars, ont été exportés dans le cadre de ce programme entre décembre 1996 et le 20 mars 2003, date de la «libération» de l´Irak. L´équivalent de près de 31 milliards de dollars de fournitures et de matériel humanitaire a été livré à l´Irak entre le 20 mars 1997 et le 21 novembre 2003 ». (5)

« Le solde a été consacré: aux réparations afférentes à la guerre du Golfe, l´indemnisation du Koweït et des «alliés», aux dépenses administratives de l´ONU au titre du programme; et aux dépenses afférentes au programme d´inspection des armes. Moins de la moitié a été consacré au fonctionnement de l´Etat irakien. C´est un gigantesque racket qui ne veut pas dire son nom. De plus, entre 1996 et 2003, le programme «pétrole contre nourriture» aurait permis a certains hauts fonctionnaires des Nations unies d´empocher des commissions substantielles, notamment le responsable du programme, M.Benon Sevan. De plus, le président de la Commission d´enquête a souligné que le secrétaire général, Kofi Annan, n´est pas exonéré de toute responsabilité dans cette affaire. Il pourrait y avoir eu un trafic d´influence de Kofi Annan dans l´attribution de contrats de l´ONU en faveur de la société qui employait son fils, Kojo Annan. Le programme était donc sous contrôle étroit et non seulement les enquêtes ont été étouffées en condamnant quelques lampistes, mais plus grave encore, l´ONU recevait le prix Nobel pour ses actions humanitaires!(5)

A quoi sert l’ONU: un «grand machin» impossible à réformer?

 L´ONU «ce grand machin» pour paraphraser De Gaulle, est devenue, de fait, une chambre d´enregistrement où cinq compères -les membres du Conseil de sécurité- s´occupent de leur sécurité et de leurs intérêts par veto interposé. Souvenons-nous des 500.000 enfants irakiens morts des sanctions économiques infligées à leur pays: sont-ils morts pour rien? Pour Madeleine Albright,: «Ce n´est pas cher payé si c´est le prix à payer pour faire partir Saddam.» Saddam est parti et les enfants irakiens6meurent toujours.(6)

L’ONU impossible à réformer?

 Pourtant Koffi Annan a su naviguer pour avoir les deux mandats à la suite de Boutros Ghaly dont les Américains ne voulaient plus. Annan a toujours su d’où venait le vent en s’y adaptant, notamment en créant la Cour pénale Internationale qui ne juge en définitive que les faibles. Les Américains ayant refusé d’y adhérer partant du fait qu’un Américain ne peut être jugé qu’aux Etats-Unis quelles que soient ses fautes hors des Etats-Unis.

Pour l’analyste Nicolas parlant des déboires de l’ONU :

«Le cas syrien n’est que l’un des nombreux échecs de l’organisation, incapable de répondre aux défis internationaux: génocides au Sud-Soudan, au Rwanda et en Serbie, massacres dans de nombreux pays africains, conflit israélo-palestinien. A côté de ces échecs faute d’intervention efficace, l’ONU s’est parfois caractérisée par de mauvais agissements. Evidemment, tout n’est pas de la faute de l’organisation. Déjà, force est de constater que le maintien des membres permanents au Conseil de sécurité qui disposent toujours d’un droit de véto continue de paralyser le fonctionnement de l’institution. Ainsi, aux vetos américains pour Israël répondent les vetos russes et chinois pour la Syrie et le Soudan. (…) En l’état actuel, l’ONU souffre de son incomplétude. (…) Les rares organes supranationaux n’ont pas de réels pouvoirs. Le secrétaire général des Nations unies est totalement dépendant du bon vouloir du Conseil de sécurité, lui-même paralysé par les positions des uns et des autres. (…) Certes, l’ONU constituait une réelle avancée par rapport à la Société des Nations, mais, l’ONU est encore trop imparfaite pour représenter une construction durable et un forum adéquat aux nombreuses nations de notre monde.» (7)

Conclusion

Quand il est arrivé à la tête de l’Organisation des Nations unies, en janvier 1997, tous les conflits paraissaient solubles et la paix avait le vent dans les voiles, dans la foulée de la fin de la Guerre froide. Quand il a quitté ce poste, une décennie plus tard, la planète vivait plutôt dans un climat de peur et de crispation généré par les attentats du 11 septembre 2001. Il n’a par exemple jamais réussi à réformer le Conseil de sécurité de manière à y faire mieux entendre la voix des pays en voie de développement – ce qui était l’un de ses grands objectifs.

Pour la juriste canadienne Louise Arbour, qui a été haute-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU vers la fin du règne de Kofi Annan: «Il a vraiment mis le paquet pour mettre plus d’équité dans cette organisation, mais ça n’a pas fonctionné.» (…) Quel legs Kofi Annan a-t-il donc laissé à l’ONU, malgré ce changement de climat mondial? Il a lancé le dialogue avec les organisations non gouvernementales et a ouvert l’ONU à la voix de la société civile. Il a placé le développement et les luttes contre les inégalités économiques au coeur de la mission de l’ONU.» (8)

Un diplomate flamboyant une – «Rock star de la diplomatie» – qui a honoré l’Afrique, s’en est allé. Dans son autobiographie, il affirme que l’ONU doit servir «non seulement les Etats, mais les peuples» et qu’elle doit être «l’enceinte où les gouvernements rendent des comptes sur la façon dont ils traitent leurs propres citoyens». Ces échecs «m’ont confronté à ce qui allait devenir mon défi le plus important comme secrétaire général: faire comprendre la légitimité et la nécessité d’intervenir en cas de violation flagrante des droits de l’homme», a écrit Kofi Annan dans son autobiographie.

A son crédit, son message actuel aux Objectifs du Développement Durable -continuité des Objectifs du millénaire qui étaient d’éliminer l’extrême pauvreté et la faim et d’assurer l’éducation -: «Je travaille pour créer un monde stable, c’est-à-dire pacifique; où, en tant qu’êtres humains, nous réalisons que nous ne pouvons pas consommer les ressources du monde, comme nous le faisons, comme s’il n’y avait pas de lendemain… ce serait un désastre pour nos enfants et nos petits-enfants… si rien n’est fait sur le taux d’épuisement des ressources mondiales et la préservation de la terre. Nous devons créer un monde équitable, stable et un monde où nous gardons à l’esprit les besoins des autres et pas seulement ce dont nous avons besoin immédiatement.»

Reposez en paix «Sit tibi terra levis» «Que la Terre vous soit légère».

Pr. Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

Notes

1.Carole Landry (AFP)   https://www.la-croix.com/Monde/Afrique/Kofi-Annan-homme-paix-2018-08-18-1200962557

2.https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2018/08/18/mort-de-kofi-annan-les-dates-marquantes-de-sa-carriere-a-l-onu_5343828_3382.html

3.AlFaraby: https://assawra.blogspot.com/2018/08/la-3379.html

4.https://reseauinternational.net/kofi-annan-lhomme-qui-deplorait-que-le-sionisme-qui-vient-de-voter-une-loi-dapartheid-soit-assimile-au-racisme/

5.C.E.Chitour: Pétrole sans nourriture. L´Expression. août 2005

6.C.E.Chitour: Qu´est-ce qu´une guerre juste? L´Expression du 23-03-2003.

7.https://regardseuropeen.org/2016/12/20/onu-symbole-echec-etats-veto/

8.Agnès Gruda http://www.lapresse.ca/international/201808/18/01-5193498-kofi-annan-succes-et-echecs-dun-fin-diplomate.php

Article de référence  http://mobile.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur _chitour/298535-un-diplomate-lumineux-dans-un-grand-machin.html



Articles Par : Chems Eddine Chitour

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