L’année 2008 – Le rôle de l’Allemagne dans un monde fragile

A l’approche de Noël, la fondation allemande Bertelsmann-Stiftung a présenté une étude dans laquelle les populations de neuf pays différents avaient exprimé leurs observations quant au rôle de leurs pays propres, mais aussi des autres dans l’ordre mondial actuel et futur.

Il en ressort que 49% des Allemands interrogés tiennent leur pays pour une puissance mondiale et 46% estiment que l’Allemagne pourra jouer à l’avenir un rôle déterminant dans le monde.
Cette façon de voir ne se recoupe toutefois pas avec celle des autres pays sur l’Alle­magne. On considère son rôle comme nettement moins important.

Un troisième résultat de l’enquête montre que le rôle des Etats-Unis dans le monde est en déclin.

Il est vrai que cette fondation n’est pas neutre, mais qu’elle marque par ses activités la politique allemande. Bertelsmann peut être considérée comme la plus puissante fondation allemande. De ses activités ressort la conception politique suivante: l’Union européenne, notamment sous la direction de l’Allemagne, doit prendre le relais et remplacer les Etats-Unis comme première puissance mondiale. Cependant, toujours selon Bertelsmann, ni l’Allemagne ni l’Union européenne n’y sont préparées – ce qui n’est un mystère pour personne dans le monde, au désavantage de l’Allemagne et de l’UE. C’est pourquoi la fondation se prononce pour une orientation politique nettement plus en direction d’une puissance mondiale. C’est à quoi doit servir le traité de l’UE signé le 13 décembre par les chefs d’Etats et de gouvernements des pays de l’UE, mais aussi la propagande désagréable de «Merkel mène une politique mondiale».

Les craintes des autres pays européens confirmées

Depuis l’entrée de la RDA dans le giron allemand, la politique allemande s’est efforcée de répondre aux plans de la fondation Bertelsmann-Stiftung. Ce qui a confirmé les craintes de l’étranger. En effet, une Allemagne avec une économie puissante et une population atteignant 80 millions d’individus au milieu de l’Europe se distancerait de la politique encadrée de l’ancienne Allemagne fédérale pour passer petit à petit à une politique de grande puissance.

Grâce à l’extension vers la RDA et les pays d’Europe centrale et orientale, certaines entreprises de l’Allemagne de l’ouest ont pu étendre leur expansion dans le monde entier. Et dès les années quatre-vingt le ministre de la défense d’alors, Volker Rühe (CDU), avait pu mettre en place les aiguillages nécessaires à des engagements militaires dans le monde entier et par là rompu le principe fondamental («plus jamais la guerre!») du pays. Il a fallu qu’un gouvernement rose-vert apparaisse en 1998 pour pouvoir tromper les forces de paix, surtout dans les rangs des leurs, les tranquilliser et les neutraliser, pour mener en 1999 l’Allemagne dans la première guerre d’agression de l’OTAN depuis sa fondation en 1949. Ce fut la guerre contre la Serbie. On n’en resta pas là, le Tribunal constitutionnel fédéral allemand atteignant le sommet en accordant, en été 2007, les pleins pouvoirs en matière de belligérance, rompant ainsi les dernières digues.

Les «intérêts» allemands

En fait, les interventions guerrières allemandes ne font que suivre la volonté des Etats-Unis. L’Allemagne avait pris la tête dans l’intervention en Yougoslavie, lors du démantèlement du pays et de la préparation à la guerre. En Afghanistan, l’Allemagne tente de suivre «une voie propre» comme nouvelle puissance coloniale. Le gouvernement allemand se vante d’avoir su imposer la «nouvelle» stratégie, même à l’OTAN, lors du sommet de Riga fin 2006: soit progresser avec d’une part le «bâton de violence» américain et d’autre part les «douceurs de la reconstruction» particulièrement allemandes. Il est vrai que cette partie de la gauche allemande qui se veut d’avant-garde – se présente en réalité comme hypocrite, moralisante et pédante –, qu’on trouve dans le parti socialiste et chez les Verts, s’imagine toujours que l’Afghanistan se régénérera grâce à l’esprit allemand. De plus, une nouvelle cam­pagne est lancée pour envoyer encore plus de soldats en Afghanistan, après l’assassinat de ­Benazir Bhutto.

Sans aucune sensibilité …

Tout ceci sans ressentir la moindre sensibilité pour les dégâts incommensurables causés au pays, aux populations et à la dignité humaine. De plus, en parfaite ignorance du droit international, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La «Conférence commune Eglise et Développement» (GKKE), une organisation commune des églises réformée et catholique a publié le 17 décembre un rapport de 90 pages sur les exportations d’armes de l’Alle­magne («Rüstungsexportbericht 2007 GKKE, www3.gkke.org) et dénoncé l’augmentation considérable des exportations de matériel de guerre par l’Allemagne. En 2006, l’Alle­magne a exporté pour 7,7 milliards d’euros de matériel de guerre (contre 6,2 milliards en 2005). Si l’on ajoute les achats de la Bundeswehr qui se montèrent en 2006 à 8,3 milliards d’euros (qui ne proviennent pas tous de l’industrie allemande), on atteint une somme énorme de 16 milliards d’euros. Cela semble peu par rapport au produit intérieur brut de 2300 milliards dans cette même année. Il faut cependant tenir compte que ces achats ne représentent pas toute la production des entreprises travaillant pour la production d’armement, pour laquelle on n’a pas de chiffres. On sait cependant que la technique allemande dans la production d’armements est très demandée dans le monde entier.

«Reprise» grâce à l’économie de guerre?

Adolf Hitler et les nationalsocialistes avaient obtenu, après la crise économique mondiale, la «reprise» grâce à l’économie de guerre. L’économie des Etats-Unis est aujourd’hui une véritable économie de guerre – comme l’avait reconnu le FMI en 2004 déjà; elle vit de la guerre et des menaces de guerre. Qu’en est-il de l’Allemagne?

Il y a un an Horizons et Débats avait présenté le journaliste du Spiegel, Gabor Steingart, comme porte-parole allemand du néolibéralisme et du néoconservatisme. A la fin de l’année, ce même Steingart, maintenant correspondant du Spiegel aux Etats-Unis, a publié un article intitulé: «2007 – un désastre pour l’Occident». On y trouve pour commencer une prise de distance de la politique du président Bush, encore en fonction, mais aussi quelques formulations et «leçons» intéressantes.

La première leçon précise que le conflit avec l’Islam reste en place.

La deuxième leçon: «Bush ne pourra plus apporter grand’chose à la solution de ce conflit. Il est un président de guerre, de plus d’une guerre en échec.»

La troisième leçon: «L’intervention militaire classique – la recette de Bush contre la menace terroriste – a été jusqu’à présent un échec et le restera.

«L’Amérique en est incapable»

Faut-il croire que Steingart s’est converti? Rien de moins sûr. Certes, il parle de «sang-froid», de «plus de modération», de «plus de patience», de «retenue» et de «détente» et s’oppose à la conception de Bush d’une «démocratie apportée à la pointe des baïonnettes». Mais il tient ferme: il y a un conflit avec l’Islam. Toutefois, il ne précise pas que c’est là que se trouve l’essentiel des ressources en énergie dans le monde, que se dessine la plus grande résistance contre la politique occidentale de mondialisation et que s’exprime le plus fortement la critique contre la politique de violence d’un petit Etat aux confins orientaux de la Méditerranée.

Ce qu’il apporte de nouveau n’est autre que la conception, développée aux Etats-Unis, de «Soft Power» (cf. Joseph S. Nye: Soft Power. The Means to Success in World Politics, 2004, ISBN 1-58648-225-4, avec une inscription en première page de l’ancien stratège de domination mondiale Brzezinski qui parle d’une conception de «politique étrangère plus avisée»), autrement dit l’idée banale d’un «impérialisme intelligent»: on aura toutefois toujours besoin d’une armée et de services secrets. Mais: «Ils doivent se recycler et être menés dans ce conflit vers des opérations ciblées contre les nids du terrorisme. Seule l’intervention de type traditionnel s’est révélée être un échec.»

Il poursuit: «peut-être que ce sont les politiciens européens qui seront appelés à éclairer la lanterne des Américains quant à une nouvelle vision des choses.» Finalement, il cite Winston Churchill: «L’Amérique en est incapable. Le pays est très puissant, mais trop lourdeau.»

A présent, l’UE et l’Allemagne se sont engagés sur une «nouvelle voie» en Afrique. La chancelière Angela Merkel a, sous le couvert de «partenariat», cru bon, lors de la rencontre de Lisbonne avant Noël, de donner aux hôtes africains des leçons en matière de démocratie et de droits humains. En oubliant toutefois le rôle meurtrier joué par l’Allemagne coloniale en Afrique et sans se préoccuper du fait que les prétendus «démocratie et droits humains» ne sont plus que des poncifs, au vu des guerres menées par les Etats occidentaux, de même que du pillage et de l’exploitation séculaires de l’Occident.

Le monde n’a pas besoin d’impérialisme

Le monde n’a pas besoin d’impérialisme, qu’il soit ancien ou nouveau, «stupide» ou «intelligent». L’Afrique n’a plus à être menée. Le monde a changé. Les Etats-Unis, et leurs alliés actuels en Europe qui tentent de fuir le bateau en détresse, mais seulement dans l’espoir de continuer sur le même chemin par d’autres moyens, n’ont plus rien à dire dans le monde. La volonté de domination a fait son temps pour les Etats-Unis, mais aussi pour l’Europe de l’UE. En fait, pour tous les pays du monde.

Ce dont on a besoin, c’est d’une réflexion sur la Charte des Nations Unies, fondées après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale: la «foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits […] des nations, grandes et petites». Ce n’est que dans ce cadre que l’Allemagne peut trouver sa place.

Retour à une économie de paix …

Ce serait déjà un grand succès si l’on arrivait à remettre l’économie allemande dans une perspective de paix.

Cela d’autant plus que la politique étrangère d’un pays est aussi le reflet de la situation civile de la société. L’Allemagne s’est développée en un premier temps avec l’hypothèque de la Seconde Guerre mondiale et comme reflet de la politique des vainqueurs; puis, par la suite et insensiblement dans la perspective d’une nouvelle classe dominante en économie et en politique, dans des associations d’intérêts, dans le domaine de la culture, chez les médias et en politique, c’est-à-dire une classe dominante allant de la gauche à la droite et étalant sa volonté de mainmise et son mépris des valeurs sur lesquelles repose la communauté. Tout cela l’empêchant de s’épanouir en une démocratie. Ce n’est pas le peuple qui détient la souveraineté, comme l’exige la constitution et il n’y a pas d’égalité des droits pour tous. L’Allemagne est devenue un pays de privilèges, la modernité n’empêchant pas l’absolutisme. S’il est vrai qu’en principe tous sont égaux, dans la pratique il y en a quand même qui le sont plus que d’autres.

… et à plus de justice

L’étendue démesurée de l’injustice sociale dans le pays exprime bien ce développement. L’Allemagne est devenue un maître dans la compression des salaires des travailleurs, dans l’augmentaion des revenus des cadres et dans le jeux boursier avec des sommes aux montants vertigineux. On profite depuis des années de façon éhontée de l’infinie patience et de la volonté de paix sociale du monde du travail allemand, des chômeurs du pays et des couches marginalisées. Si la roue continue de tourner c’est grâce à l’assiduité et à la conscience du devoir de la population. Mais ils sont nombreux à être exténués et on commence à s’agiter.

… et à plus d’humanité

Que faut-il pour déclencher un changement en Allemagne? Il faut naturellement se prendre en mains. Y a-t-il un moteur sain pour une autre Allemagne? Un moteur qui remettrait l’Allemagne en place tout en étant solide et démocratique?

Dans la résistance à la dictature il s’est toujours trouvé des gens capables de penser par eux-mêmes et de réaliser ce qu’ils ressentent, suivant leur conscience et leur sens social. Ce sont des êtres humains venus de différents horizons, et qui savent rester humains.

Nombreux sont ceux qui ont payé de leur vie dans les dictatures. Nous n’en sommes pas encore là. Il faut donc moins de courage pour s’affirmer comme être humain. En fait, il n’est pas nécessaire d’avoir du courage. Il suffit d’être capable de réfléchir et de suivre le chemin tracé par la compassion.



Articles Par : Karl Müller

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