L’assassinat de Pierre Gemayel : cui bono (à qui profite le crime) ?


« Nous allons continuer à militer et à mourir en martyrs pour le Liban » : c’est ainsi que le site web des Kataeb commente le 22 novembre la mort de leur ministre.

Pierre Amine Gemayel, 38 ans, était ministre de l’Industrie dans le gouvernement de Fouad Siniora, où il représentait le parti fondé par son grand-père Pierre et dirigé par son père Amine, ancien Président de la République, qui avait lui-même pris la place de son frère Bachir, assassiné en 1982, peu après son entrée en fonctions.

Pierre Amine Gemayel a été victime d’un attentat le mardi 21 octobre à Beyrouth, alors qu’il se trouvait au volant d’une KIA que son garde du corps venait de louer la veille au soir. Craignant pour sa vie, Gemayel changeait de voiture de location tous les deux jours. Seul son garde du corps était au courant de ce genre de détails. Et Pierre Gemayel lui avait justement donné congé ce jour-là. 

Avec la mort de Gemayel, on approche du fameux « quorum ». Ce quorum inscrit dans le pacte issu des Accords de Taëf, qui fait office de loi fondamentale, stipule que toute décision gouvernementale engageant l’avenir de la nation ne peut être prise si un tiers des membres du gouvernement, soit huit ministres, s’y oppose. Or, la décision du gouvernement libanais d’entériner la proposition au Conseil de sécurité des Nations unies d’établir un tribunal pénal international pour juger l’assassinat de Rafic Hariri a été prise de manière illégale, puisque ce quorum n’était pas atteint et que de surcroît, la réunion avait été boycottée par le Président de la République Émile Lahoud. Six ministres ont en effet démissionné : deux appartenant au mouvement Amal, trois proches du Hezbollah et un, le ministre de l’Environnement, proche du Président Lahoud. Il n’y avait donc plus de représentant de la communauté chiite dans le gouvernement. De plus, le principal parti chrétien, le Courant patriotique du général Michel Aoun, n’est pas représenté au gouvernement, et le Hezbollah n’a eu de cesse de réclamer son intégration, jugée nécessaire pour mobiliser toutes les énergies dans le travail de reconstruction consécutif à la guerre israélienne contre le Liban.

Logiquement, Fouad Siniora aurait du démissionner, laissant au Président Lahoud le soin de former un nouveau gouvernement. Mais il n’en fera sans doute rien, vu l’émotion suscitée par l’assassinat de Gemayel. Une émotion on ne peut mieux venue pour paralyser l’ensemble de la classe politique et des faiseurs d’opinion libanais, qui se rendront évidemment tous aux funérailles de Pierre Gemayel, ce jeudi 23 novembre. 

En frappant le « petit » Pierre Gemayel, les assassins ont bien visé : c’était, dans le clan Gemayel, le plus innocent et le moins malin. S’ils avaient frappé Amine, on aurait pu mettre cela au compte des règlements de compte de la guerre civile, évoquer les luttes pour la prise de contrôle du « trésor de guerre » des Kataeb ou la figure plus que sombre d’Amine. Mais le « petit » Pierre, par sa mort, aura permis de bétonner encore plus l’impasse libanaise, que le Hezbollah avait, par sa résistance, essayé de transformer en une avenue. Même si le Hezbollah a été le premier à demander une enquête sur la mort de Gemayel, il aura du mal à se dépêtrer des accusations qui fusent tous azimuts contre la Syrie et donc contre lui. 

« L’ombre de la Syrie derrière le meurtre de Pierre Gemayel », « le crime est signé », « c’est à l’Europe de réagir enfin, sans complexes, en faveur des minorités chrétiennes de plus en plus menacées, dans l’ensemble du Moyen-Orient » : ces quelques réactions de la presse française du 22 novembre 2006 se retrouvent dans toute la presse européenne et américaine. 

Dès que la nouvelle est tombée, Saad Hariri, l’héritier millionnaire à l’intelligence pâteuse, et toute la smala des politiciens beyrouthins ont entonné la litanie lancinante : c’est encore un coup de Damas. Et aussitôt la presse française et européenne s’est déchaînée avec une touchante unanimité : haro donc sur la Syrie, accusée de tous les maux qui accablent le Liban. Oublié le Blitzkrieg israélien de 34 jours. Oubliés les deux réseaux d’espionnage israélien démantelés en un an au Liban. Oubliés les paquets d’armes avec silencieux saisis à Beyrouth et destinés à …l’ambassade US.  

Il y a juste un détail qui cloche : quel serait l’intérêt de la Syrie à assassiner l’insignifiant Pierre Gemayel ? Et est-ce vraiment dans l’intérêt de la Syrie de réveiller les démons d’une guerre civile au Liban ? Il faut être idiot, mal informé ou mal intentionné pour oser croire cela. En revanche, si quelqu’un à intérêt à briser le front patriotique qui s’est formé autour du Hezbollah à l’occasion de l’agression israélienne, c’est bien… Israël. C’est à Israël seul que le crime pourrait profiter.

Comme par hasard, cet assassinat survient alors que

–      la Syrie vient de rétablir des relations diplomatiques avec l’Iraq, interrompues depuis 25 ans

–      l’Iran vient de proposer un sommet à 3 avec la Syrie et l’Iraq pour régler les problèmes de la région SANS les USA

–      le gouvernement libanais a avalisé la création d’un tribunal pénal international sur l’assassinat de Rafic Hariri, en l’absence de 6 ministres et du Président de la République

–      Le Hezbollah venait d’appeler à un mouvement non-violent de désobéissance civique pour protester contre les manœuvres des factions pro-occidentales. 


Ça ne vous rappelle rien ? Rassurez-vous, cet emblème des Phalanges libanaises a été remplacé par ce logo, plus neutre

On comprend bien sûr l’émotion des Libanais, qu’on serait même tenté de partager, si…S’il n’y avait l’histoire, récente et plus ancienne. Non, tous les Libanais chrétiens ne sont pas des Phalangistes et les Phalanges libanaises ne sont ni une organisation démocratique ni une organisation patriotique. Il faut rappeler un peu d’histoire : c’est après son voyage à Berlin, où il assiste aux Jeux Olympiques de 1936, que Pierre Gemayel, un grand féodal, crée les Kataeb, ces Phalanges, inspirées des chemises brunes nazies, des chemises noires franquistes et des chemises bleues franquistes (voir ci-contre l’emblème des Kataeb, qui ne laisse aucune doute sur leur idéologie). Les Kataeb se rendront coupables de crimes contre l ’humanité pendant les 15 années de la guerre civile libanaise, de 1975 à 1990. Elles collaboreront étroitement avec les occupants israéliens en 1982. Mais tout cela, dans la rhétorique « chrétienne », est gommé, au profit d’un délire lyrique, dont nous donnons un échantillon ci-dessous, tiré du quotidien francophone L’Orient-le Jour du 22 novembre 2006

Il a rejoint la légende des héros de l’indépendance

L’article de Michel HAJJI GEORGIOU 

 « C’est Pierre que l’on abat à la veille du 22 novembre, et c’est Béchir que l’on revoit, toujours souriant, fougueux, inébranlable comme un cèdre, fort comme un roc, déjà mythique, mais humain, trop humain.
C’est Pierre qu’on assassine, sauvagement, pour prouver que les lâches resteront toujours lâches et que les criminels sont tous des lâches… et c’est cheikh Pierre que l’on revoit, imposant dans sa stature, la tête haute, le front grisonnant, le regard fier, marchant à travers Gemmayzé pour faire cette indépendance de 1943 que les Assassins du 21 novembre 2006 ne pourront jamais détruire.

C’est Pierre qui est parti, trop tôt, trop vite, comme une étoile filante, et c’est le regard de Maya, éclatant d’innocence et de beauté avant que de quitter un monde sans pitié, qui ressurgit dans les esprits, encore plus vivace. C’est Pierre que des barbares ont transfiguré dans le martyre, et c’est Amine Assouad ou Manuel Gemayel, adolescents rêveurs et intrépides, tombés sous les tirs à Beyrouth et au Chouf, qui rejaillissent des profondeurs de la mémoire de la guerre.

C’est Pierre qui s’en va, les yeux pleins de malice, le regard prêt à défier la terre entière de toute la jeunesse de ses 34 ans, et c’est l’image du jeune Amine Gemayel, fraîchement élu député du Metn en 1970 face à Antoine Achkar, qui revient, lancinante. C’est Pierre qui part, et ce n’est pas seulement un certain inconscient collectif chrétien qui se réveille, mais un sentiment de sacrifice pour un Liban différent, réuni, celui pour lequel sont déjà partis René Moawad [1], Rafic Hariri [2], Samir Kassir [3], Georges Haoui [4], Gebran Tuéni [5].

Il s’appelait Pierre Gemayel, nom et prénom lourds d’un héritage ancestral, d’un poids historique incontestable et si souvent contesté au nom de l’abolition du féodalisme politique. Ce que c’est que de s’appeler Gemayel quand on a eu un grand-père patriarche absolu pour plusieurs générations, un grand-oncle, Maurice, réformateur entre tous reconnu, un oncle devenu, vivant comme mort, une icône absolue et éternelle, un père d’une intelligence aiguë et très tôt promu aux premiers rôles… Ce que c’est que de s’appeler Gemayel quand il faut se montrer à la hauteur de cet héritage et prouver qu’on mérite bien le nom qu’on a. Ce que c’est que de s’appeler Gemayel quand on a déjà quatre martyrs dans la famille, tous arrachés à la vie dans la fleur de l’âge, quand donner son sang pour la patrie devient presque une fatalité, presque un devoir, inévitable, quand l’histoire du pays dans lequel on vit et on grandit finit par fusionner totalement avec le nom que l’on porte. » 

NDLR Quibla

1 – René Moawad : Président chrétien du Liban du 5 au 22 novembre 1989, date de son assassinat.

2 – Rafic Hariri : Premier ministre sunnite de 1992 à 1998 et de 2000 à 2004, assassiné le 14 février 2005

3 – Samir Kassir : journaliste et historien d’origine syro-palestinienne, assassiné le 2 juin 2005

4 – Georges Haoui : secrétaire général du Parti communiste libanais de 1979 à 1993, assassiné le 21 juin 2005

5 – Gebran Tuéni : fils de la poétesse Nadia Tuéni et du propriétaire du quotidien An Nahar Ghassan Tuéni, rédacteur en chef du même quotidien et député grec orthodoxe sur la liste du Martyr Rafic Haririri, assassiné à Beyrouth le 12 décembre 2005.



Articles Par : Global Research

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