L’autonomie réelle du dalaï-lama

Entretien avec Jean-Paul Desimpelaere

L’autonomie réelle du dalaï- lama, c’est carrément détacher un gros morceau à la Chine et la diviser, a fait remarquer Jean-Paul Desimpelaere, président de l’association Europe-Chine, dans une interview accordée récemment à l’agence Xinhua.

Voici le texte intégral de cette interview —

Xinhua : Le dalaï-lama prétend toujours qu’il ne voulait qu’une autonomie réelle au Tibet. Quelles sont ses vrais intentions ?

Jean-Paul Desimpelaere : Quand on regarde de près ce que le dalaï-lama entend par « autonomie réelle », on constate que ça va très loin. Il veut que l’armée chinoise se retire complètement d’une région plus grande que le double du Tibet actuel (+/-‘un quart de la Chine). C’est ce qu’il appelle le « Grand Tibet » ou le « Tibet Culturel » ou « mon pays ». Il faut savoir que les dalaï-lamas n’ont jamais régné sur ce « double territoire » et que les Tibétains n’ont jamais été majoritaires dans cette immense étendue. Puis, il veut « expulser les Chinois Han » de cette grande région, des millions selon ses dires. Mais ce n’est pas fini, il veut aussi une propre « constitution » pour cette région, basée sur le bouddhisme. Un texte provisoire de cette constitution a été écrit par lui-même en 1992. Et il ajoute comme condition : il faut plusieurs partis politiques – sans doute pour dire « surtout pas le PCC ». L’ancienne élite tibétaine – en exil en Inde – reviendrait et occuperait des postes de direction dans l’administration. Et comme « dessert  » il offre à l’occident : « l’instauration du marché libre » au Tibet. Tout cela mis ensemble n’a plus rien à voir avec une « autonomie au sein d’un pays ». C’est carrément détacher un gros morceau à la Chine et la diviser. Au service de qui? Pas au service des Tibétains, ni aux service des autres peuples de Chine. Mais au profit de l’ancienne élite du Tibet. Je pense qu’ils se sentent fortement soutenus par des intérêts importants géostratégiques.

Xinhua : Les émeutes de Lhasa menacent sérieusement la vie et la stabilité sociale au Tibet. M. Jean-Paul Desimpelaere, vous qui avez voyagé une vingtaine de fois en Chine, dont 5 fois au Tibet, vous connaissez certainement un peu le Tibet. Est-ce que vous pouvez nous décrire la vie quotidienne des Tibétains ? Par exemple, vont-ils à l’école ? Est-ce qu’ils peuvent pratiquer librement les activités religieuses ?

Jean-Paul Desimpelaere : Je crois que le Tibet est une des régions au monde où la pratique religieuse est omniprésente. Il y a en moyenne un établissement religieux pour 1.500 personnes. J’en ai visité peut-être des centaines et assisté à de nombreux rituels et prières. De ce côté-là, je ne vois pas de répression. Les gens n’ont pas non plus besoin de cacher leur religiosité dans la rue non plus, il y a plein de pèlerins vers les grands monastères et on voit des moines partout. Chez eux à la maison, beaucoup de gens mettent un petit autel avec leur Bouddha ou déité préféré. Tout cela ne pose pas problème. Les problèmes commencent là où religion et séparatisme politique se mêlent. Quand la religion déborde sur une lutte ethnique, alors ça devient dangereux pour le bien-être des deux côtés. Et à propos des écoles au Tibet : j’en ai vu beaucoup aussi. Même dans la lointaine campagne ou près des villages sur le haut plateau des bergers. Rien qu’à voir les bâtiments et leur équipement – en comparaison aux maisons d’habitation des environs – on se rend compte que les autorités des villages et des villes attachent une grande importance à l’enseignement. En parlant avec les Tibétains, j’ai pu constater qu’ils sont fiers quand leurs enfants étudient. Ce n’est pas encore généralisé partout, surtout les enfants des familles de bergers ne finissent pas toujours l’école primaire. Mais par rapport à ma première visite au Tibet – il y a vingt ans – le niveau d’enseignement de la population a considérablement augmenté. Et je dirai : le « savoir » est quand même très important pour ne pas se perdre dans le monde actuel.

Xinhua : Certains médias occidentaux accusent le gouvernement chinois de « piller les matières premières » au Tibet. Est-ce la réalité ? Pourriez-vous nous expliquer en détail les liens économiques entre le Tibet et le gouvernement central de Chine ?

Jean-Paul Desimpelaere : Le Tibet est une « région autonome » en Chine. Son économie et ses finances le sont aussi. Toute chose qui est produite au Tibet profite au gouvernement local du Tibet, par exemple, à travers les taxes sur les industries et les commerces. Le gouvernement régional est impliqué dans tous les investissements au Tibet. Ce sont « leurs » sources de revenu. Bien que le budget régional connaisse un déficit énorme, 90 % pour l’instant est comblé par le gouvernement central de Chine. Pourquoi un déficit ? Parce que les paysans et les bergers ne paient pas de taxes du tout et qu’ils représentent plus que 80% de la population. Une deuxième raison, c’est que l’Etat central a décidé de donner beaucoup d’aide au développement du Tibet depuis une vingtaine d’années. Une aide qui se matérialise dans des grands projets d’infrastructure, d’énergie, de télécommunications, d’enseignement, de culture et j’en oublie. A propos des matières premières : A part le chrome, le cuivre et le fer, il y en a peu qui sont exploitées au Tibet. Il y a beaucoup de réserves de minerais, non-exploités jusqu’à maintenant. Mais de toute façon, une exploitation éventuelle dans le futur ne fera que profiter au Tibet, vu le statut d’autonomie régionale. Et en plus : le Tibet, c’est la Chine. Si une région à l’intérieur d’un pays possède des choses que le restant du pays peut utiliser, pourquoi pas ? Devrait-on interdire aux Chinois du Nord de manger du riz, parce que le riz vient du Sud ? Absurde.

Xinhua : Des médias occidentaux parlent aussi du génocide au Tibet, alors quelle est la réalité d’après ce que vous voyez personnellement au Tibet ?

Jean-Paul Desimpelaere : Je ne vois pas où serait le génocide quand une population a triplé en 50 ans. Je sais que c’est une théorie qui circule en Occident : « 1,2 million de morts au Tibet ». Cette théorie a été répandue par les Tibétains « en exil  » depuis les années 1970, avec le dalaï-lama et ses frères en tête. Des chercheurs internationaux et surtout la « pyramide des âges » de la population actuelle au Tibet montrent que c’est une grossière accusation non fondée. Confronté à cela, le dalaï-lama a changé un peu le ton et parle de « génocide culturel » au lieu de « génocide » tout court. Mais même là, je crois qu’il a tort. Ces dix, quinze dernières années il n’y a jamais eu autant d’attention en Chine pour la culture tibétaine. Des recherches, des livres, des films, des fêtes traditionnelles, etc.. Même au point qu’à Beijing et dans d’autre villes en Chine, c’est devenu une « mode bien vue » d’afficher ses liens avec la culture tibétaine. Pareil pour le tourisme intérieur en Chine : nombreux sont les Chinois des autres régions à vouloir découvrir de leurs propres yeux l’héritage culturel du Toit du Monde. Et n’oublions pas les nombreux projets « d’aide au développement » du Tibet, qui viennent d’entreprises ou de villes ailleurs en Chine.

Xinha, 13 avril 2008.



Articles Par : Global Research

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