L’histoire que la presse israélienne ne peut pas (encore) raconter

La lecture de la presse israélienne ressemble ces derniers jours à un véritable jeu de piste. Dans l’édition du 1er avril du Yediot Aharonot, le plus gros tirage quotidien, un encadré intitulé « Ce que les services secrets ne veulent pas que vous sachiez » conseillait de taper sur un moteur de recherche Internet les mots « journaliste, israélien, censure » pour en savoir plus sur une histoire dont les médias étrangers ont parlé mais que les journalistes locaux n’auraient pas le droit d’aborder. Poisson d’avril ? Pas du tout. Quelques jours plus tôt, c’est le tabloïd Maariv qui se livrait aux mêmes contorsions, dans un bandeau où était écrit en lettres rouges : « Du fait d’un ordre de censure, nous ne pouvons pas vous dire ce que nous savons. Pour cause de paresse, d’apathie et de foi aveugle dans l’institution militaire, nous ne savons rien. »

Ces allusions sibyllines renvoient à l’affaire Anat Kamm, un nom encore méconnu en Israël mais qui promet de défrayer la chronique dans les prochaines semaines, voire dès le 12 avril. Ce jour-là, la justice israélienne statuera, à la demande de plusieurs médias, sur l’interdiction de publication qui pèse sur cette histoire. Une prohibition devenue largement désuète depuis qu’un blogueur, aux Etats-Unis, suivi par une agence de presse juive américaine et la propre station en arabe de Radio Israël ont dévoilé tous les détails, générant un trafic énorme sur Internet. Donc voici : journaliste de 23 ans, Anat Kamm est assignée à son domicile de Tel-Aviv depuis trois mois. Elle est poursuivie pour trahison et espionnage et encourt une peine de quatorze ans de prison pour avoir transmis à un enquêteur du quotidien Haaretz des documents « top secret » qu’elle se serait procurés durant son service militaire.

En novembre 2008, ce journal avait publié un article, autorisé au préalable par la censure militaire, qui accusait l’armée israélienne d’avoir délibérément enfreint une décision de la Cour suprême limitant les liquidations extrajudiciaires (assassinats ciblés) de combattants palestiniens, pratique courante durant la seconde intifada, aux cas où ceux-ci ne pouvaient pas être arrêtés. Haaretz avait cité un ordre écrit, datant de mars 2007 et signé du général Yaïr Naveh, alors commandant de la région Centre – celle-ci englobe la Cisjordanie -, qui autorisait les troupes à ouvrir le feu sur des militants du Djihad islamique, même s’ils ne représentaient aucun danger apparent. Quelques mois plus tard, l’un d’eux était tué par des soldats israéliens dans des échanges de tirs, selon la version officielle.

« Faire un exemple »

L’auteur de l’article, Uri Blau, qui était en Chine au moment de l’interpellation d’Anat Kamm, n’a pas remis les pieds en Israël depuis cette date. La direction d’Haaretz, qui redoute une arrestation, a jugé préférable de le muter à Londres. Les avocats d’Anat Kamm de leur côté s’efforcent de négocier avec le bureau du procureur pour éviter un procès – dont la date a été fixée au 14 avril. Cette perspective ainsi que l’exil forcé d’Uri Blau inquiètent le milieu médiatique israélien. « L’armée israélienne veut faire un exemple », dit un journaliste sous réserve d’anonymat. Elle soupçonne Anat Kamm d’avoir photocopié des centaines de documents sensibles et redoute donc que Blau ait à l’avenir les moyens de publier des dizaines d’autres enquêtes embarrassantes. Aux journalistes et aux soldats , l’armée dit très clairement : « Regardez ce qui peut vous arriver si vous fouinez un peu trop ».



Articles Par : Global Research

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