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L’instant de vérité pour Obama à Moscou
Par M. K. Bhadrakumar
Mondialisation.ca, 04 juillet 2009
Asia Times 4 juillet 2009
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Dans les annales de la diplomatie russo-américaine basée sur les rencontres au sommet, Moscou n’avait jamais chorégraphié de cette manière une cérémonie de bienvenue pour la visite du président des Etats-Unis. La préparation spectaculaire pour l’arrivée du Président Barack Obama lundi prochain à Moscou souligne les complexités du contexte que vont traverser ces deux pays lors de ce sommet.

Pour recevoir Obama, la Russie a déroulé son tapis de bienvenue qui mène depuis le Caucase accidenté, le théâtre d’événements qui intéressent au plus haut degré les relations russo-américaines, jusqu’à la capitale russe. C’est un tapis dont le dessin est intrigant, chargé de légendes fascinantes sur les racines du conflit et qui ont agi comme des barrières à une coexistence pacifique entre les deux puissances et de la sagesse et de la bravoure à prendre les armes en toute saison sans la moindre unité d’objectif.

Obama ne s’est rendu qu’une seule fois en Russie – lors d’un voyage parlementaire américain pris en main par Richard Lugar. Pourtant, un homme d’Etat comme Obama, qui a un sens aigu de l’histoire, ne manquera pas de prendre note de l’excursion qui l’attend la semaine prochaine. Cela n’amuse pas Washington. Le Vice-président Joseph Biden a programmé une visite en Ukraine et en Géorgie juste après le sommet russo-américain à Moscou.

Tensions dans le Caucase

Lundi dernier, la Russie a commencé un exercice militaire massif, « Caucase 2009 », dans la zone septentrionale du Caucase qui borde la Géorgie. Cet exercice qui durera tout le week-end doit se terminer le jour de l’arrivée d’Obama à Moscou. L’agence de presse Itar-Tass a cité le Ministre adjoint de la Défense de la Russie, Alexander Kalmykov, qui aurait dit que ces exercices sont conduits sur une échelle similaire aux exercices de l’ère soviétique.

Impliquant 8.500 militaires, 450 véhicules blindés de transport de troupes et 250 canons d’artilleries, ainsi que des unités de l’armée de l’air, de la force anti-aérienne, de troupes aéroportées, la flottille de la Caspienne et la Flotte de la Mer Noire, ces manœuvres couvrent un vaste territoire comprenant les régions de Krasnodar et de Rostov, ainsi que l’Ossétie du Nord et la Tchétchènie.

Tandis que les signes croissants de l’agitation islamique dans le Nord du Caucase peut expliquer en partie la logique de ces exercices, un objectif évident est de démontrer la puissance de feu de la Russie pour prévenir tout aventurisme de la part de la Géorgie contre les régions séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. Il est clair que Moscou ne laisse rien au hasard et répond aux exercice de l’OTAN quoi se sont déroulés en Géorgie en mai dernier et dont le Président Dimitri Medvedev a dit qu’il s’agissait d’une « provocation ». La Russie n’a pas invité les observateurs de l’OTAN aux jeux de guerre « Caucase 2009 ».

Il est inutile de dire qu’il y a un scepticisme envahissant parmi les analystes occidentaux sur le fait que la « réinitialisation » des relations russo-américaines promise par l’administration Obama et que les deux présidents avaient soutenue lorsqu’ils se sont rencontrés à Londres en avril dernier en marge de la réunion du G20, pourrait vraiment commencer dans les circonstances actuelles.

Les analystes politiques russes sont encore plus sceptiques. Sergueï Karaganov, le président influent du Conseil pour la Politique Etrangère et de Défense de la Russie, ressent que la nature sous-jacente du concept même de « réinitialisation » est « extrêmement fragile ».

« Du côté russe, il y a plus de scepticisme, alors que la Russie ne voit pas de réel changement dans la politique des Etats-Unis et qu’elle croit que ceux-ci sont plutôt de nature cosmétique », a-t-il déclaré. Le sentiment russe, a ajouté Karaganov, est que les Etats-Unis « ne sont pas disposés à entreprendre des changements significatifs dans leur politique » sur des questions comme l’expansion de l’OTAN ou la sécurité pan-européenne. Un rapport publié à Moscou le week-end dernier soulignait qu’une « simple réinitialisation » ne suffira pas pour la relation russo-américaine, mais qu’une « reconfiguration » d’ensemble est nécessaire.

Est-ce juste de la sémantique ? Pas exactement. Pendant ce temps, les analystes américains ont leur propre litanie de réclamations concernant la Russie – « ce sens renouvelé de fierté [russe] » et « l’arrogance, l’impudence, l’assurance et même l’agressivité » qui s’ensuivent « et qui sont combinées en même temps à la paranoïa, à l’insécurité et à l’hypersensibilité », selon David Kramer, un haut responsable américain au Département de la Défense depuis plus de huit ans.

Ce qui émerge sans aucun doute est qu’il ne faut s’attendre à aucun progrès dans ce sommet à Moscou. Mais alors, pourquoi Obama poursuit-il cette « visite de travail » ?

Engagement sélectif

Washington a un besoin pressant d’engager le dialogue avec la Russie en particulier et, sélectivement, sur certaines questions. Une carotte est tendue à Moscou, que si Moscou pouvait accepter quelques-unes ou toutes ces avancées spécifiques que Washington a sur sa liste, il y a une possibilité que ces accords puissent alors être tenus de manière à ce que la relation puisse se diriger dans une direction plus positive dans la période à venir.

En bref, On peut douter qu’Obama appuiera sur le bouton de la réinitialisation de la relation russo-américaine moribonde durant le sommet de Moscou, mais la promesse de le faire reste sur la table.

Dans un « lever de rideau » exceptionnellement pénible à la visite d’Obama, Michael McFaul, haut dirigeant au National Security Council for Russian and European Affairs [Conseil national de sécurité pour les affaires russes et européennes], a fait savoir clairement que le président des Etats-Unis ne se fait « aucune illusion sur la division criante » entre les deux pays. Il a dit que les officiels russes pensent au monde en « termes à somme nulle. Les Etats-Unis sont considérés comme un adversaire … et ils pensent que notre objectif numéro un dans le monde et d’affaiblir la Russie, d’encercler la Russie, de faire des choses qui nous renforcent et qui affaiblissent la Russie. »

Il a ajouté qu’Obama expliquera clairement et « de façon très explicite » les intérêts nationaux des Etats-Unis sur des questions comme l’expansion de l’OTAN. « Nous allons leur parler de ces choses très franchement … et nous allons voir s’il y a des moyens d’obtenir que la Russie coopère sur des choses que nous définissons comme relevant de nos intérêts nationaux. »

Les « choses » que McFaul a mentionnées comme étant principales aux intérêts nationaux étasuniens se limitent essentiellement à trois questions prioritaires dans la politique étrangère d’Obama : le contrôle des armes stratégiques avec la Russie, la situation autour de l’Iran et la guerre en Afghanistan. Toutefois, il n’y a aucune certitude non plus que ces questions soient « faisables ». Ceci explique en partie toute la mise en scène d’avant sommet dans les deux camps.

Il est désormais clair que des blocages sérieux pourraient se mettre en travers du chemin en ce qui concerne la négociation d’un nouvel accord pour le contrôle des armes nucléaires, en vue de remplacer le Traité de Réduction des Armes Stratégiques qui expire le 5 décembre prochain. La Russie s’oppose fermement au déploiement planifié par les Etats-Unis d’un bouclier antimissile en Europe Centrale et aux plans américains à long terme de construire un bouclier global. La question n’est pas de savoir quel objectif actuel le bouclier antimissile cherche à atteindre sur le plan technologique, mais ce qu’il peut devenir au fur et mesure que les Etats-Unis continueront d’améliorer la technologie et rapprocheront le bouclier d’une efficacité à 100%.

Un bouclier antimissile efficace sape fondamentalement la parité nucléaire entre les deux puissances et fait pencher de façon décisive en faveur des Etats-Unis l’équilibre stratégique qui a prévalu pendant soixante ans. Mais il est impossible pour Obama de jeter par-dessus bord l’ensemble du programme étasunien de bouclier antimissile.

Au mieux, il peut le retarder pendant deux ou trois ans (ce qui est de toute manière garanti par la crise financière que traversent les Etats-Unis en ce moment). De la même manière, un problème a fait surface sur ce que l’on appelle le « potentiel de riposte » que les Etats-Unis souhaitent préserver même s’ils acceptaient la réduction du nombre de têtes nucléaires. Cela revient à dire que les Etats-Unis souhaitent garder en stock les quelques 4.000 têtes nucléaires démantelées et garder également les 1.200 véhicules actuels de lancement (missiles balistiques basés au sol ou lancés depuis les sous-marins, ainsi que les bombardiers stratégiques) comme partie des ses forces conventionnelles pour être utilisées dans le cadre d’une guerre.

Il n’est pas surprenant que les Russes ne soient pas d’accord. Pour le dire simplement, la Russie craint un énorme et double désavantage en fonction de ses propres stocks de têtes nucléaires et de missiles, puisque que son « potentiel de riposte » est beaucoup plus faible. Cela revient à dire que la réduction proposée d’armes nucléaires ne fera que renforcer la prédominance militaire des Etats-Unis de façon exponentielle. Avec une telle supériorité déjà existante des forces conventionnelles américaines, c’est sur son arsenal nucléaire que compte la Russie pour maintenir sa stratégie militaire d’ensemble.

En même temps, la Russie manque de ressources pour construire son propre bouclier antimissile. La Russie a donc tracé une « ligne rouge », à la fois vis-à-vis du déploiement du bouclier antimissile étasunien et de l’expansion de l’Otan. La Stratégie de Sécurité Nationale de la Russie Jusqu’en 2020, qui a été dévoilée le 12 mai dernier, déclare explicitement :

Le potentiel pour maintenir une stabilité mondiale et régionale sera substantiellement réduit avec le déploiement d’éléments du bouclier antimissile global américain en Europe … Le caractère inacceptable pour la Russie de ces plans destinés à faire avancer l’infrastructure militaire de l’Alliance [l’OTAN] vers les frontières russes, ainsi que les tentatives de lui conférer des fonctions mondiales, qui vont à l’encontre des normes de la loi internationale, resteront le facteur qui définit les relations avec l’OTAN.

Il n’y a aucun doute que le sommet de Moscou, la semaine prochaine, annoncera quelques sortes de “progrès” – le plus probablement, un « état des lieux » – dans les négociations conduisant à un nouveau pacte de contrôle des armes nucléaires. Il est même possible qu’un cadre de travail pour un nouvel accord soit annoncé, puisqu’il est habituel que les sommets russo-américains produisent des résultats. Mais un accord final pourrait tout de même être entravé.

Des différences concernant l’Iran

Au regard des troubles récents en Iran et de la position adoptée par Obama à ce sujet, tous les yeux seront tournés sur ce que produira le sommet de Moscou sur cette question. Il n’y a aucun doute que les Etats-Unis ont désespérément besoin de la coopération de la Russie s’ils veulent faire efficacement pression contre Téhéran dans la période à venir. Mais il est extrêmement peu probable que le sommet de Moscou parviendra à engendrer une réelle convergence russo-américaine sur la situation iranienne.

L’impression communément partagée pourrait être que la position russe sur l’Iran se soit récemment modifiée. La déclaration des ministres des affaires étrangères, lors du G8 de Trieste, en Italie, le 26 juin dernier, condamnant la violence à Téhéran, a été interprétée comme signifiant que la Russie avait rejoint les rangs des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. Mais la Russie n’a seulement accepté l’opinion de consensus qui est habituelle dans la diplomatie multilatérale.

En fait, le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré aux médias à Trieste que, tandis que la Russie exprimait sa « préoccupation la plus sérieuse » vis-à-vis de l’utilisation de la force contre les protestataires à Téhéran et la perte de vies humaines, « en même temps, nous n’interfèrerons pas dans les affaires intérieures de l’Iran », puisque la Russie « présume » que la discorde « sera réglée en ligne avec les procédures démocratiques et les lois existant pour cela. »

A vrai dire, Lavrov a exprimé de la compréhension pour la position du régime iranien. Une fois encore, sur la question nucléaire, Lavrov a réitéré « qu’en toutes circonstances » la Russie insiste sur un règlement pacifique – même s’il y a « le moindre changement dans la position de la direction iranienne » – et que la communauté internationale doit « montrer de la patience et suivre notre politique de concertation ». C’était dans ce sens que Lavrov a évalué les déclarations du G8 comme étant « dans l’ensemble … bien équilibrées et utiles dans tous les sens. »

Jeudi dernier, le ministre russe des affaires étrangères a fait une déclaration qui prévient visiblement toute tentative de la part des Etats-Unis de présenter quelque mesure que ce soit pour faire pression contre l’Iran, lors du sommet de Moscou. Voici ce qu’elle dit : « Nous [la Russie] pensons que les sanctions contre l’Iran sur ses problèmes intérieurs seraient illégales et contre-productives. Elles pourraient provoquer des développements fâcheux dans la situation en Iran et dans la région. » Cette déclaration réaffirmait la croyance à Moscou que la situation qui émerge de l’élection contestée en Iran devrait être normalisée « par des moyens légaux » (ce qui est également la position de Téhéran).

Reflétant la pensée officielle, le quotidien gouvernemental Rossiskaya Gazeta a également publié une interview du politicien de premier plan proche du Kremlin, Mikhaïl Margelov, qui détient la position de président de la commission parlementaire aux affaires étrangères du Conseil de la Fédération. Margelov a déclaré : « En apparence, ces [troubles à Téhéran] ressemblent beaucoup à la progression des ‘révolutions de couleur’ … Dans tous les cas, le plus probable est que la communauté internationale devra traiter avec ‘l’intraitable’ [Président Mahmoud]Ahmadinejad pour un nouveau mandat présidentiel… Je pense qu’il ne faut s’attendre à aucun changement radical dans la politique russe à ce sujet. »

Un expert moscovite de tout premier plan sur l’Iran, Radzhab Safarov, directeur du Centre aux Etudes Iraniennes, a été très explicite en disant que l’Ouest, « mené par les Etats-Unis », cherchait un changement de régime en Iran et que les protestataires à Téhéran « recevaient effectivement des financements et toutes sortes d’idées de la part de l’Ouest afin de les faire sortir dans la rue », mais en vain. Dans une interview donnée à la chaîne TV Centrale, contrôlée par le gouvernement [russe], Safarov a affirmé que les tentatives occidentales « ne menacent pas le système politique iranien qui n’a jamais été aussi fort et affermi. »

Pas de deux dans l’Hindou Kusch

En contraste avec les perceptions divergentes des Américains et des Russes concernant l’Iran, les deux puissances se sont beaucoup plus rapprochées sur la guerre en Afghanistan. Ainsi que l’a dit dernièrement le plus haut conseiller du Kremlin à la politique étrangère, Sergueï Prikhodko, « Nous accueillons favorablement la politique étasunienne de plus en plus transparente sur l’Afghanistan et le Pakistan. L’espace de coopération avec l’Ouest sur l’Afghanistan peut être plus large. » Moscou voit la coopération sur l’Afghanistan comme un élément clé dans tout effort pour réinitialiser les relations russo-américaines.

Prikhodko a souligné ceci en disant que l’Organisation de la Coopération de Shanghai (OCS) « n’essayerait pas de prendre le contrôle de l’initiative » en réglant le conflit généré par la coalition menée par les Etats-Unis. Cependant, la Russie cherche à obtenir un plus grand rôle. Par exemple, l’efficacité de la lutte contre le trafic de drogue depuis l’Afghanistan se réduit plutôt qu’elle ne se renforce. « Un rôle plus fort signifie une plus forte responsabilité. Si nous réclamons un rôle plus fort, cela nous amènera au bout du compte à prendre part à la force internationale. Nous n’allons pas envoyer des troupes en Afghanistan. Pour l’instant, la responsabilité principale concernant l’Afghanistan repose sur les pays qui forment les forces internationales. Nous allons là-bas essentiellement pour prendre part à la construction. »

Evidemment, c’est une vaste simplification de la politique russe. Moscou s’inquiète de ce que Washington s’efforce d’étendre la présence de l’OTAN en Asie Centrale. De la même façon, les Etats-Unis ont fermé fermement la porte à toute forme de coopération entre l’OTAN d’un côté et l’Organisation du Traité Collectif de Sécurité de l’OCS de l’autre. Washington n’a pas non plus permis à Moscou de jouer le moindre rôle significatif dans la recherche d’une solution au conflit en Afghanistan. Washington continue d’engager le dialogue avec les pays membres de l’OCS individuellement sur la coopération relative à l’Afghanistan. La Chine et le Kazakhstan ont été invités à déployer des troupes.

Pour l’essentiel, la Russie a pris l’initiative de baliser son chemin en créant une formule trilatérale avec l’Afghanistan et le Pakistan. Les présidents de ces trois pays ont tenu une réunion conjointe en marge de l’OCS à Yekaterimburg en Russie, le mois dernier. Une réunion au niveau des ministres des affaires étrangères a eu lieu depuis à Trieste, vendredi dernier.

Moscou voit des potentiels en développant cette coopération tripartite. Les trois ministres des affaires étrangères se sont mis d’accord pour intensifier leur coopération mais « en ligne avec d’autres initiatives de la communauté internationale ».

Ils ont décidé d’explorer les potentiels de coopération dans certains domaines spécifiques, comme le contrôle des frontières, l’échange de renseignements en relation au terrorisme international, l’entraînement de personnels antiterroristes et anti-drogue, entre autres choses. Mais, ce qui est intéressant, est qu’ils encourageront également les relations de bon voisinage et de stabilité régionale et rechercheront la coopération économique, en plus d’étendre leur « interaction sur des sujets d’intérêt mutuel » aux Nations-Unies, à l’OCS et à l’Organisation de la Conférence Islamique. Les trois ministres des affaires étrangères se sont également mis d’accord pour « étudier et développer une vision et une perspective communes pour la paix en développement dans la région. »

En résumé, tout en ne froissant pas les Américains, la Russie a développé une voie indépendante de son côté, vis-à-vis des deux principaux protagonistes dans la stratégie « AfPak » des Etats-Unis.

Moscou a travaillé avec habileté sur l’enthousiasme extrême du Pakistan à développer une voie politico-militaire menant à Moscou. Le chef de l’armée pakistanaise, le Général Ashfaq Kiani, a été reçu à Moscou le mois dernier lors d’une visite très protocolaire. Cette visite a été programmée avec en toile de fond la montée de la présence de troupes américaines en Afghanistan et le commencement d’opérations militaires attendues depuis longtemps contre les Taliban.

Ce qui semble se passer est qu’Islamabad a rendu la monnaie de sa pièce à Washington pour ses tentatives continues d’impliquer l’Inde dans le problème afghan, comme une puissance régionale concernée, malgré les objections pakistanaises. Que Moscou ait pris le risque d’agacer New Delhi en créant une formule régionale exclusive avec le Pakistan démontre les rivalités géopolitiques aiguës dans l’Indou Kusch !

Une approche similaire russe est visible dans la décision de Moscou de ne pas s’opposer aux Etats-Unis avec acharnement dans l’effort de ces derniers à maintenir une sorte de base arrière à Manas, au Kirghizstan. Ceci a conduit à une nouvelle formule dans laquelle les Etats-Unis auront la permission d’opérer un « centre de transit », avec l’infrastructure existante de transport qui sera préservée, tandis qu’en même temps cela triplera le montant des droits qu’ils versent au gouvernement kirghiz.

Coupant court aux spéculations des médias selon lesquelles Bichkek a agi de son propre gré sans l’accord de la Russie (ce qui est improbable au regard des obligations du Kirghizstan en tant que pays membre de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective), Medvedev a déclaré ouvertement que la Russie considérait la base arrière de services de Manas comme faisant partie intégrante de la lutte contre le terrorisme international.

Déjà, une autre trajectoire est apparue depuis un moment dans la nature de la décision russe de permettre le transit de matériels militaires non destinés à donner la mort pour les forces de l’OTAN en Afghanistan. La veille du sommet russo-américain, les commentateurs russes ont indiqué que « Moscou ne pouvait faire plus en permettant le transport de chargements militaires vers l’Afghanistan transitant par son territoire », à part un trafic accru de cargaisons le long de ce que l’on appelle la route du nord.

Le ministre adjoint russe des affaires étrangères, Alexander Grouchko, a déclaré après cette réunion officieuse du Conseil Russie/OTAN à Trieste dimanche dernier, « Quant aux transits militaires, nous avons signé des accords avec l’Allemagne, la France et l’Espagne. Nous prenons également en considération une demande de la part de l’Italie. » Moscou estime que les Etats-Unis sont confrontés à des difficultés aiguës dans la distribution de chargements militaires et civils vers l’Afghanistan qui transitent par le Pakistan, alors que les Etats-Unis et leurs alliés perdent actuellement jusqu’à 200 camions par mois dans ce transit, à cause des attaques des partisans contre les convois.

La Russie estime également que les Américains ont beau continuent de parler de développer une route de transit passant par la Géorgie, une telle route est plus facile à dire qu’à faire alors que de nouveaux terminaux de transport devront être construits ou au moins modernisés le long de la côte de la Caspienne ; le nouvel itinéraire inclura un double transbordement et il devra également utiliser des voies ferrées de l’ère soviétique en piteux état. La construction en cours du couloir ferroviaire Bakou/Tbilissi/Akhalkalaki/Kars pourrait réduire le temps nécessaire à l’expédition, mais, d’un autre côté, un besoin se fait de plus en plus sentir pour la traversée de la Mer Caspienne et le transport jusqu’en Afghanistan, ce qui signifie que cet itinéraire ne peut au mieux être qu’auxiliaire.

Des porte-parole russes ont donné l’interprétation que dans un monde mondialisé où la sécurité est indivisible et où l’interdépendance entre les nations est la réalité criante, les intérêts de Moscou et des Etats-Unis non seulement ne sont pas en confrontation en Afghanistan, mais, en fait, coïncident. Cet argument suit l’idée que l’époque actuelle « n’est en aucun cas une époque et un lieu pour un jeu à somme nulle, tandis qu’un retrait précoce des forces étasuniennes [d’Afghanistan] poseront une menace aux intérêts nationaux de la Russie dans la région stratégique d’Asie Centrale. »

Par conséquent, Moscou doit profiter de cette occasion en tant que puissance mondiale responsable et « aider de façon tangible » Washington à résoudre le problème afghan.

Cet argument n’est pas un simple sophisme. L’humeur générale de Moscou vis-à-vis de la menace du terrorisme tourne ces jours-ci à la colère. Les attaques terroristes dans la région du Caucase Nord, ces derniers temps, montrent une augmentation radicale en nombre et en férocité. Plus de 300 incidents de terrorisme ont eu lieu dans le Nord Caucase depuis le début de l’année, faisant 75 victimes parmi les personnels de sécurité, incluant quelques assassinats de personnalités comme le ministre de l’intérieur du Daghestan, Adilgereï Magomedtagirov, début juin.

Medvedev a rendu une visite surprise au Daghestan, vêtu d’une veste en cuir et de lunettes noires et, avec une allure très redoutable, le jeune président a adopté une rhétorique très primaire, habituellement associée au Premier ministre Vladimir Poutine. « C’est un extrémisme qui nous est asséné depuis l’étranger alors que divers tarés viennent foutrent la merde sur notre territoire », aurait déclaré Medvedev dans des commentaires qui ont été diffusés sur la télévision d’Etat. « Le travail de ramener l’ordre, de détruire cette foule de terroristes devraient se poursuivre », a-t-il insisté.

Curieusement, il est parfaitement possible de replacer ce que Medvedev a déclaré dans le contexte de ce à quoi les Etats-Unis sont confrontés en Afghanistan. Il a dit :

C’est la pauvreté de la population, le taux de chômage élevé, le niveau énorme de la corruption et les déformations systémiques dans l’administration du gouvernement [local] lorsque son efficacité tombe, qui conduisent à la perte de confiance dans l’autorité de l’Etat. Cela ne peut être toléré … Les activités anti-drogue vont essentiellement de pair avec la lutte contre le terrorisme. Nous comprenons que l’argent de la drogue sert au bout du compte à alimenter les terroristes. Nous sommes aujourd’hui dans la situation où nos voisins, malheureusement, nous apportent des problèmes de ce genre. Nous devrions combattre ces menaces avec eux. Bien sûr, ceci a également complexifié la situation dans le Caucase.

A travers ces manœuvres labyrinthiques, qui trouvent sans aucun doute leur origine dans les dures réalités de la vie réelle, la Russie espère créer un levier dans les relations russo-américaines en offrant une plus grande coopération à Obama sur l’Afghanistan. Il est entièrement dans le domaine du possible qu’à un stade où la relation d’ensemble entre les Etats-Unis et la Russie oscille dangereusement vers une rupture, la coopération dans l’Hindou Kusch pourrait apporter exactement un leitmotiv très nécessaire pour le sommet de Moscou.

Comme Medvedev l’a fait remarquer dans un commentaire publié sur le site internet du Kremlin jeudi dernier, « La nouvelle administration des Etats-Unis sous le Président Obama montre sa bonne volonté à changer la situation et à construire des relations plus efficaces, plus fiables et en fin de compte plus modernes. Nous y sommes prêts. »

Le calcul de Moscou est que cela paye d’aider Obama à adoucir la souffrance là où elle se fait le plus durement sentir et où la gangrène menace. La bonne volonté qui en résulterait sera utile pour dépeindre que les relations russo-américaines peuvent encore s’améliorer d’une façon sérieuse et durable.

L’Ambassadeur M K Bhadrakumar a servi en tant que diplomate de carrière dans les services extérieurs indiens pendant plus de 29 ans. Parmi ses affectations : l’Union Sovétique, la Corée du Sud, le Sri Lanka, l’Allemagne, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Ouzbékistan, le Koweït et la Turquie.

Article original en anglais, A moment of truth for Obama in Moscow, Asia Times, le 4 juillet 2009.

Traduction : JFG-QuestionsCritiques.

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