L’Italie comme bouclier

L’Italie risque de finir en série B. C’est le secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, qui l’a dit, parlant non pas de championnat (scudetto = écusson, et métonymiquement, vincere lo scudetto = gagner l’écusson – du championnat, NDT), mais du « bouclier » (scudo, NDT) antimissile que les Etats-Unis veulent étendre à l’Europe.  Dans une interview au Financial Times, hier (12 mars 2007, NDT), il a déclaré  qu’ « en matière de défense balistique, il ne doit pas y avoir dans l’OTAN de pays de série A et de pays de série B : pour moi l’indivisibilité de la sécurité est le principe directeur ».

Pourquoi l’Italie serait-elle, avec la Turquie et la Grèce, en série B ? Parce que le système actuel projeté par les Etats-Unis qui prévoit l’installation  de 10 missiles  intercepteurs en Pologne et une station radar en République Tchèque, ne couvrirait pas ces pays. Des fonctionnaires de l’OTAN ont cependant déclaré  au Financial Times, que « ce serait faisable et défendable d’étendre la protection à des pays exposés autrement comme l’Italie, la Turquie et la Grèce ».

L’Italie, donc, pourrait aussi être « protégée » par le « bouclier » antimissile made in Usa. Le Pentagone a déjà installé sur le territoire étasunien 17 missiles intercepteurs : 14 en Alaska, qui augmenteront jusqu’à 21 en 2007,  plus 3 autres en Californie. Les intercepteurs, dont la fonction est de détruire les missiles balistiques ennemis, devraient devenir opératifs en 2011. L’échec de plusieurs tests montre cependant qu’ils ne sont pas encore fiables. Mais si un jour les Etats-Unis arrivaient  à réaliser un « bouclier » antimissile fiable, ils disposeraient d’un système non pas défensif mais offensif : ils seraient de fait en mesure de lancer un first strike contre un pays doté lui aussi d’armes nucléaires, en faisant confiance à la capacité de leur « bouclier » de neutraliser ou d’atténuer les effets d’une éventuelle riposte. C’est justement à cause de cela que les Usa et l’Urss avaient établi en 1972 le Traité Abm qui interdisait ces systèmes, mais l’administration Bush l’a enterré en 2002.

Alors que le « bouclier » est encore en phase expérimentale, les Etats-Unis  veulent l’étendre à l’Europe. Officiellement, il devrait servir à protéger les Etats-Unis et l’Europe contre les missiles balistiques de la Corée du Nord et de l’Iran. Mais ces pays, ni d’autres « états voyous », n’ont pas de missiles en grade de menacer les Etats-Unis et l’Europe, et l’Iran ne possède même pas d’ogives nucléaires. En réalité, en installant des missiles intercepteurs  en Pologne et autres pays d’Europe (le gouvernement ukrainien a déjà annoncé sa disponibilité), les Etats-Unis acquerraient un avantage stratégique ultérieur sur la Russie.

En même temps, ils renforceraient leur leadership face aux alliés européens : le « bouclier » déployé en Europe serait en fait inséré dans un système de commandement et de contrôle étasunien. Et, en plus, les Usa déchargeraient sur les alliés une partie des coûts de développement du système, qui se montent pour le moment à 10 milliards de dollars annuels.

La Russie a cependant annoncé qu’elle prendra des contre-mesures, en adoptant « des méthodes adéquates et asymétriques », et prévenu qu’elle pouvait aussi se retirer du Traité Inf de 1987, traité qui a permis d’éliminer les missiles à moyenne portée en Europe. Ce ne sont pas que des mots. Au dernier sommet  de l’Ue, le président français Chirac a prévenu que le plan étasunien d’installer le « bouclier » anti-missiles en Europe pourrait  « briser le continent et provoquer une nouvelle guerre froide ».

En prévision de ces difficultés, Washington n’a pas tout de suite demandé le consensus de l’OTAN mais, passant par-dessus l’Alliance transatlantique, a essayé  de gagner d’abord celui de pays singuliers à travers des négociations bilatérales. Le consensus des gouvernements polonais et tchèque semble dorénavant acquis. Washington, de toutes faons, continue à faire pression : le 21 février, des journalistes de la radiotélévision polonaise ont été amenés en visite à Fort Greely, en Alaska,  où sont installés les premiers missiles intercepteurs, de façon à donner « une information soignée » au public polonais. En outre, le président Bush en personne pourrait visiter Varsovie l’été prochain,  pour mettre au point le projet. Les gouvernements britannique et danois ont aussi annoncé leur disponibilité.

C’est alors, dans un timing parfait, qu’arrive l’interview du secrétaire général de l’OTAN. Celui-ci réaffirme avant tout que la perception de la Russie, d’être encerclée, est erronée : elle ne peut pas, de fait, être préoccupée par le fait que « la démocratie, la stabilité et le principe d’égalité s’approchent ainsi de ses frontières ». Il déclare donc que « l’OTAN en tant que telle ne doit pas prendre une position qui influence  en aucune manière les négociations des Etats-Unis avec la République Tchèque et la Pologne ». Il rappelle enfin qu’« en matière de défense balistique, il ne doit pas y avoir de pays de série A et de pays de série B » et que l’OTAN a déjà réalisé une étude de faisabilité de 10 mille pages selon laquelle « il est possible de développer un système de défense balistique de toute l’Europe, fondé sur le plan étasunien ».

Il suggère donc que celui-ci pourrait être intégré avec les systèmes que l’OTAN est en train de développer pour « protéger les forces déployées », c’est-à-dire projetées sur des théâtres d’opérations guerrières éloignés comme l’Afghanistan. L’OTAN  est donc en train de se préparer à accepter le « bouclier » étasunien.

Que fera à ce moment là le gouvernement Prodi ? (On peut aussi poser la question en France à tous les candidats à l’élection présidentielle, NDT). Le ministre des Affaires étrangères D’Alema (partisan de l’intervention Otan de bombardements « humanitaires », en Ex-Yougoslavie, NDT) a déjà déclaré partager l’opinion du secrétaire général de l’OTAN, en souhaitant que la proposition des Usa soit discutée par l’OTAN et l’Union européenne. Mais ne devrait-elle pas d’abord être discutée au parlement italien ? (Même question pour chaque pays membre de l’Ue, NDT).

Edition de mardi 13 mars de il manifesto

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio



Articles Par : Manlio Dinucci

A propos :

Manlio Dinucci est géographe et journaliste. Il a une chronique hebdomadaire “L’art de la guerre” au quotidien italien il manifesto. Parmi ses derniers livres: Geocommunity (en trois tomes) Ed. Zanichelli 2013; Geolaboratorio, Ed. Zanichelli 2014;Se dici guerra…, Ed. Kappa Vu 2014.

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