L’OTAN et le nouvel unilatéralisme

On connaît peut-être le bon mot de Bertrand Russell sur les religions:« On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»

Pour résumer ce que je pense qu’il convient de dire sur l’OTAN, on pourrait parfaitement utiliser une formule similaire. Pour les quatre premières décennies de son existence, cela donnera: «On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer à l’OTAN parce que l’OTAN nous défend contre les attaques du Bloc de l’Est. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»

Depuis deux décennies, la formule serait : « On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer à l’OTAN parce que l’OTAN nous défend contre les terroristes et répand la démocratie. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»

L’OTAN réel derrière l’OTAN proclamé : première version

«Keep Russians out, Americans in and Germans down» : tel était le slogan par lequel en 1949, au moment de sa création, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, définissait, par la voix de son premier Secrétaire Général, sa triple mission — la première, de défense mutuelle contre l’URSS étant donnée comme étant, de loin, la plus importante.

Il a fallu une bonne dose de propagande pour faire croire que l’URSS, en 1949, représentait une  menace réelle contre laquelle la nouvelle organisation allait nous défendre. Face à une URSS affaiblie et dévastée par la guerre, on trouvait en effet des Etats-Unis dont cette même guerre avait relancé l’économie et en possession exclusive de l’arme atomique, dont ils venaient de faire l’usage deux fois plutôt qu’une.

L’OTAN, d’emblée, eut donc une autre mission que celle qu’elle mettait en avant. Au cœur de cette mission réelle figuraient en bonne place, d’une part la lutte contre les multiples formes de «subversions internes» que représentaient les avancées des politiques et des partis européens de gauche et que la guerre avait renforcés, d’autre part la déstabilisation de l’URSS.

À ces fins, durant les quatre premières décennies de son existence, l’OTAN multiplia en Europe les mesures contre la gauche, y appuya les régimes de droite et d’extrême-droite ainsi que des groupes terroristes, et alimenta une course aux armements sur fond de Guerre Froide et de destruction mutuelle garantie (Mutually Assured Destruction, ou MAD).

Herman, qui rappelle tout cela dans un récent article, résume parfaitement la situation qui prévaut jusqu’au début des années 90 quand il écrit de l’OTAN de cette époque qu’elle est: «une organisation offensive et non défensive, opposée à la paix et à la diplomatie, engagée dans des opérations terroristes et d’autres formes d’interventions politiques non-démocratiques et qui représentent, en fait, autant de menaces pour la démocratie (1)».

Avec la chute de l’URSS, en 1991, la raison avancée pour fonder l’OTAN devenait manifestement intenable, même aux yeux des plus fervents idéologues : et si cette raison n’avait pas été un simple prétexte, l’OTAN aurait été démantelée cette année-là, ou peu de temps après.

Mais si l’OTAN officielle avait perdu toute raison d’être, l’OTAN réelle restait pertinente et elle n’allait pas tarder à trouver de nouvelles justifications à son existence.

L’OTAN réel derrière l’OTAN proclamé : deuxième version

En avril 1999, le 50e anniversaire de l’organisation sera l’occasion pour ses membres d’adopter un Nouveau concept stratégique, mis de l’avant par les Etats-Unis et en vertu duquel l’OTAN s’autorise des interventions militaires sans mandat de l’Organisation des Nations Unies — des interventions militaires dont la guerre des Balkans, entreprise justement sans l’accord du Conseil de sécurité de l’ONU, donnait, précisément à ce moment, un parfait exemple.

Les nouveaux mots d’ordre, aussi creux et improbables que les anciens, seront cette fois la lutte au terrorisme, la promotion de la démocratie et la lutte contre les menaces à la sécurité — et c’est d’ailleurs encore  à des impératifs de «sécurité» que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel en ont conjointement appelé en avril dernier pour demander un renforcement des liens entre l’OTAN et l’UE (2).

L’idéologie du nouvel impérialisme, appelé humanitaire ou libéral, a pu se déployer à partir de là, le Kosovo ayant été le premier ballon d’essai de sa crédibilité.

Ce mouvement se poursuit aujourd’hui, alors que l’OTAN accueille de nouveaux pays — à l’origine, l’organisation ne comprend en effet que douze pays (3): avec l’ajout, en avril dernier, de l’Albanie et la Croatie, elle réunit à présent 28 pays, dont plusieurs ex-membres du Pacte de Varsovie.

Le nouvel unilatéralisme militaire : EU, OTAN,UE

Je pense pour ma part que ce que nous vivons actuellement est une époque charnière et de transition entre un monde unilatéral dominé par une superpuissance militaire incontestée, et un monde multilatéral, aux contours certes encore imprécis mais qu’annonce déjà l’émergence de nouvelles puissances économique et,ou nucléaires et où pourrait se dessiner le début de la fin de la domination complète de l’Occident. L’OTAN sert notamment à lutter contre ce scenario.

Elle entretient d’abord une nouvelle forme d’unilatéralisme, à la stabilité incertaine, celui du triumvirat EU, OTAN, UE, qui s’exerce en sapant  les fondements déjà bien fragiles du droit international érigés à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale.

Comme l’écrit Rick Rozoff : «Bien qu’il leur arrive de faire appel aux Nations Unies dans le cas d’une offensive contre un état ciblé ou pour justifier une guerre, en amont ou en aval, les dirigeants occidentaux ne reconnaissent aucun rôle à des organisations comme le Mouvement des Non-Alignés (114 membres), l’Union africaine (53 membres), l’Organisation des États Américains (33 membres), la Ligue Arabe (23 membres), l’Organisation de la Conférence Islamique (57 membres), la Communauté des États Indépendants et l’Organisation du Traité de Sécurité Collective, l’organisation de Coopération de Shangaï ou encore l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (4).»

C’est ce nouvel ordre OTAN- ÉU- UE qui a une fois de plus été affirmé et qui a vu ses orientations précisées lors du récent sommet réuni pour le 60 ans de l’OTAN à Strasbourg-Kehl et qui signait le retour de la France dans l’organisation que De Gaulle lui avait fait quitter en 1966.

C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier un phénomène aussi remarquable que terrifiant, mais trop peu discuté et qui permet la persistance et le renforcement de l’OTAN, à savoir la relance et l’intensification de la course aux armements — l’OTAN incitant ses nouveaux membres à s’approvisionner auprès des fournisseurs — il faut savoir que les dépenses militaires des pays de l’OTAN représentent environ 70% des dépenses mondiales.

Or, au moment où des coupures ont été annoncées dans le budget de la défense aux Etats-Unis — leur budget militaire total, pour 2009, est estimé à plus de $651  milliards (5), ce qui représente près de 50% des dépenses militaires mondiales  — les compagnies américaines d’armements seront incitées à explorer plus encore ces nouveaux marchés.

Mais cet équilibre reste précaire, y compris sur ce plan militaro-industriel, puisqu’on assiste, depuis quelques années, à la montée en puissance et à la consolidation des entreprises européennes de ventes d’armes, concurrentes des entreprise américaines (6). Il est donc très malaisé de prédire si cet équilibre résistera ou non. D’autant, et il faut le noter, que les ententes relatives au commerce des armes cherchent à soustraire ces ventes au regard des parlementaires et du public, comme on le constate avec le Framework Agreement Concerning Measures to Facilitate the Restructuring and Operation of the European Defense Industry, signé par la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Italie et les Pays-Bas (7).

Quoiqu’il en soit, une chose est certaine : l’existence de l’OTAN, aujourd’hui comme hier, est une menace pour la paix et la sécurité dans le monde et ce pitbull des Etats-Unis, comme le nomme Herman, demeure «une organisation offensive et non défensive, opposée à la paix et à la diplomatie, engagée dans des opérations terroristes et d’autres formes d’interventions politiques non-démocratiques et qui représentent, en fait, autant de menaces pour la démocratie»

L’OTAN, a dit sans rire ni faire rire de lui Konrad Adenauer (1876-1967), est une institution vouée à la défense de «l’héritage de la civilisation occidentale». Si c’était bien le cas, il faudrait désespérer définitivement de la civilisation occidentale.

Si on n’en désespère pas tout à fait, c’est du côté de ceux et celles qui luttent pour obtenir l’abolition de l’OTAN qu’on trouvera de quoi renforcer notre espoir.

 

Notes

1. HERMAN, E. « NATO: the Imperial Pitbull», Z Magazine, Février 2009.

2. MERKEL, A. et SARKOZY, N., «La sécurité, notre mission commune», Le Monde, 03.02.09. Consulté à : [ http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/02/03/la-securite-notre-mission-commune-par-angela-merkel-et-nicolas-sarkozy_1150337_3232.html ]

3. Ce sont les signataires du traité de Bruxelles (Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, France et Royaume-Uni) ainsi que le Canada, les Etats-Unis, le Danemark, l’Islande, l’Italie, la Norvège et le Portugal

4. ROZOFF, R., « L’UE, l’OTAN et les États-Unis : l’Alliance du XXIe siècle pour une domination mondiale». Texte paru sur le site de Global Research et traduit par Thomas Jamet. Lu à: [ http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=13587 ]

5. [ http://www.gpoaccess.gov/usbudget/fy09/pdf/budget/defense.pdf ] Comment ne pas noter que, de manière tout à fait orwellienne, ce budget est imputé à la … défense?

6. JONES, S.G., et LARRABEE, S.F., «Arming Europe», The national Interest, 82, Hiver 2005. Page 62.

7. On peut le consulter à : [ http://www.fco.gov.uk/resources/en/pdf/pdf14/fco_ts33-01_frameworkagreement1 ]

Normand Baillargeon est professeur en sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), essayiste, militant libertaire et collaborateur de revues alternatives – À Bâbord, la revue de philosophie Médiane dont il est un des fondateurs et du mensuel Le Couac, notamment. Il a aussi été chroniqueur au journal Le Devoir et a participé à Bazzo.TV, sur les ondes de Télé-Québec.



Articles Par : Normand Baillargeon

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