La Chine confirme son rôle de locomotive mondiale

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Bien que le lecteur des médias grand public occidentaux n’en soit guère conscient, le «reste du monde» connaît des changements fondamentaux dans ses relations économiques et politiques. Cela n’est nulle part aussi évident que dans la grande région eurasienne. Cette zone terrestre englobe quatre des huit puissances nucléaires officiellement reconnues dans le monde, dont la huitième, Israël, est géographiquement de la région, mais par ses attitudes, ses politiques et son comportement, opère en marge du changement fondamental en train de se produire. Par contre, ce pays fait activement de son mieux, en Syrie comme en Iran, pour saboter activement ces changements politiques tectoniques.

L’évolution du monde géopolitique n’a jamais été aussi évidente que dans le développement rapide des groupements politiques et économiques civils qui ont émergé au cours des quinze dernières années, dont l’existence, et encore moins la connaissance, est largement inconnue des habitants de la plupart des pays occidentaux. En ce qui concerne leur existence, ou du moins les activités de deux des plus importants de ces nouveaux groupements, la Russie et la Chine, le discours des médias occidentaux, lorsqu’il existe, est le plus souvent dénigrant, inexact et hostile.

Un bref survol de ces ensembles révèle l’étendue géographique et leur influence politique et économique croissante. Bien qu’elle ne soit pas limitée géographiquement à la grande région asiatique, cette entité géopolitique est économiquement, et de plus en plus politiquement, le moteur central du changement géopolitique mondial.

Sur le plan chronologique, le premier des grands groupes a été l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE), fondée en 1961, lorsque les pays concernés étaient, en termes comparatifs, des bébés économiques. Les 10 pays d’origine avaient une population d’environ 650 millions d’habitants, mais avec l’ajout des États associés de l’Inde et de la Chine, plus l’Association de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, elle représente maintenant environ 40% de la population mondiale. L’une de ses caractéristiques inhabituelles est l’inclusion de deux nations plus communément recensées dans le bloc politique américano-européen, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, bien que ce dernier pays se soit montré plus sensible et conscient de ses réalités géographiques et géopolitiques que l’Australie.

Le deuxième grand groupement digne de mention est l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui a été fondée en 2001 avec cinq membres fondateurs, dont la Russie et la Chine, et trois anciens États membres de l’URSS. C’est sans doute aujourd’hui l’organisation régionale la plus importante du monde en termes de population (avec l’Inde et la Chine), de puissance militaire (avec quatre des huit puissances nucléaires mondiales connues) et d’agenda qui englobe une coopération économique, sociale, technique, culturelle et sécuritaire.

Les médias occidentaux, qui se plaisent à accentuer la rivalité entre certains de leurs membres, notamment l’Inde et le Pakistan, qui ont néanmoins tous deux rejoint l’OCS en même temps, sous-estiment considérablement le rôle que joue de plus en plus cette organisation non seulement au niveau régional mais en termes d’impact global.

La volonté de pays comme la Chine, la Russie et l’Inde de ne pas soutenir l’hostilité économique et politique des États-Unis envers l’Iran en est une illustration. Le président chinois Xi a déclaré publiquement qu’il avait l’intention d’ignorer les sanctions illégales et l’hostilité des États-Unis et de leurs alliés envers l’Iran.

Je pense que les fanfaronnades militaires américaines et les représailles militaires planifiées contre l’Iran à la suite de l’abattage par ce dernier d’un avion espion américain sans pilote ont été interrompues par des avertissements opportuns des présidents Poutine et Xi.

L’Iran est également un participant clé de la route économique nord-sud indienne, qui assurait à l’origine les liens économiques entre l’Inde et l’Europe via l’Iran et la Russie, mais qui est maintenant étendue à d’autres pays régionaux clés, dont l’Afghanistan. Ce dernier pays a subi 18 ans d’invasion et d’occupations menées par les États-Unis, mais grâce aux récentes mesures économiques importantes prises par la Chine, il est sur le point d’échapper enfin à l’attention et à l’occupation non désirées des États-Unis et de ses alliés.

Il est maintenant bien établi que l’invasion de l’Afghanistan a été décidée en juin 2001 et qu’elle était étroitement liée à la décision de l’Afghanistan de favoriser BRIDAS Corporation pour la construction de l’oléoduc à partir de la région du Caucase, et de rétablir la production d’héroïne pratiquement abolie par les Taliban, plutôt que sous prétexte des événements du 11 septembre 2001. Le fait que les puissances occupantes, y compris les États-Unis et l’Australie, soient toujours là plus de 18 ans plus tard en dit long sur la véritable motivation.

Le développement le plus vaste et le plus important sur le plan géopolitique au cours des dernières années a peut-être été l’initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie, présentée pour la première fois par le président Xi en 2014, un programme qui englobe maintenant 150 pays et organisations en Asie, en Afrique, en Europe et en Amérique du sud. L’ampleur, la portée et l’étendue géographique de cette association volontaire de tant de nations sont sans précédent, sans parler de la rapidité avec laquelle les relations se sont établies.

La Nouvelle-Zélande a été le premier pays non asiatique à signer un protocole d’accord avec la Chine, un autre signal qui la différencie de son voisin australien dont l’attitude envers la Nouvelle route de la soie oscille entre indifférence et hostilité. Il convient de noter que l’État australien de Victoria et le Territoire de la capitale australienne ont tous deux signé un protocole d’entente avec la Chine contre, il faut le noter, l’hostilité du gouvernement fédéral.

Cette ambivalence du gouvernement fédéral reflète une attitude sociopolitique plus large qui caractérise les relations de l’Australie avec la Chine, nonobstant le rôle de cette dernière en tant que premier partenaire commercial de l’Australie. Le commerce de l’Australie avec la Chine, à titre d’exemple simple, est presque trois fois plus important que celui de son prochain partenaire commercial, le Japon. Les échanges commerciaux de l’Australie avec la Chine représentent environ dix fois la valeur de ses relations commerciales avec les États-Unis.

La Chine est aussi la plus importante source d’étudiants et de touristes étrangers et la troisième source d’investissements étrangers en Australie. Il serait difficile de proposer une politique plus potentiellement autodestructrice que celle de l’Australie qui risquerait de briser ses relations avec la Chine au nom de l’engagement douteux des États-Unis d’agir comme garant de sa sécurité. Il suffit de demander aux Kurdes à quel point les engagements américains sont fiables !

Ironiquement, l’Australie travaille en coopération avec la Chine au sein de l’ANASE et du partenariat économique collectif régional (RCEP), mais elle maintient un degré d’hostilité et de suspicion envers la Route de la soie qui ne correspond tout simplement pas à la réalité géopolitique. L’hostilité et la suspicion exprimées au niveau officiel trouvent sans aucun doute leur origine dans l’adhésion constante à la vision étasunienne du monde, illustrée ces dernières semaines par le comportement embarrassant du Premier Ministre australien, Morrison, lors de sa visite aux États-Unis.

Il n’y a jamais eu, selon moi, d’argument rationnel avancé dans les médias australiens pour expliquer pourquoi 150 pays et organisations internationales devraient accueillir et adopter avec enthousiasme la Route de la soie et les opportunités qu’elle représente, sans qu’aucun d’eux ne partage la paranoïa australienne au sujet des prétendues machinations chinoises pour dominer le monde.

La réalité est que la Chine ne domine pas, n’intimide pas et n’exploite pas ses relations avec ses partenaires de la Route de la soie. Cela n’est jamais plus évident que dans ses relations avec la Russie, dont le développement est l’une des caractéristiques géopolitiques marquantes de ces dernières années.

Le concept d’une relation mutuellement bénéfique avec d’autres pays, qui ne repose pas sur l’exploitation ou l’intimidation, est clairement un concept étranger à la psyché de nombreux pays occidentaux. Comme il est bien documenté, les relations des pays occidentaux avec le monde en développement au cours des 300 dernières années ont été marquées par l’exploitation, qui touche maintenant rapidement à sa fin, notamment grâce au rôle des organisations internationales mentionnées ci-dessus. L’un des concepts les plus difficiles à comprendre pour les dirigeants politiques occidentaux est que l’ère de leur domination touche à sa fin. L’empressement avec lequel des dizaines de nations ont littéralement saisi les modèles alternatifs représentés par les organisations multilatérales mentionnées ci-dessus (et cette liste est loin d’être exhaustive) est une preuve convaincante que ces nations sont fatiguées de l’exploitation de leurs ressources, et cherchent manifestement une meilleure alternative.

Cette transition ne sera pas facile car il serait naïf de supposer que les grandes puissances occidentales céderont facilement la domination dont elles ont bénéficié ces derniers siècles. C’est là qu’il y a un énorme danger potentiel.

Le modèle chinois dit « gagnant-gagnant » a montré qu’il existe des alternatives viables aux versions occidentales exploitantes et destructrices. Les données, largement ignorées par les grands médias occidentaux, montrent clairement que le modèle asiatique est une alternative viable. C’est un modèle qui a transformé et transforme la vie de milliards de personnes.

Il est loin le temps où les nations occidentales reconnaîtront cette réalité et adapteront leur comportement en conséquence.

James ONeill

Article original en anglais : Asia Reasserts its Role as the World’s Leading Force, New Eastern Outlook, le 7 novembre 2019.

Traduit par Wayan, relu par Camille pour le Saker Francophone

 

James ONeill est un analyste géopolitique australien.



Articles Par : James ONeill

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