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La CIA, mécéne de l’expressionnisme abstrait
Par Global Research
Mondialisation.ca, 13 novembre 2010
La Repubblica 13 novembre 2010
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/la-cia-m-c-ne-de-l-expressionnisme-abstrait/21901

Jackson Pollock, The She-Wolf (1943)

L’historienne Frances Stonor Saunders, auteure de l’étude magistrale sur la CIA et la guerre froide culturelle, vient de publier dans la presse britannique de nouveaux détails sur le mécénat secret de la CIA en faveur de l’expressionnisme abstrait. La Repubblica s’interroge sur l’usage idéologique de ce courant artistique.

Jackson Pollock, Robert Motherwell, Willem de Kooning, Mark Rothko. Rien moins que faciles et même scandaleux, les maîtres de l’expressionnisme abstrait. Un courant vraiment à contre-courant, une claque aux certitudes de la société bourgeoise, qui pourtant avait derrière elle le système lui-même. Car, pour la première fois, se confirme une rumeur qui circule depuis des années : la CIA finança abondamment l’expressionnisme abstrait. Objectif des services secrets états-uniens : séduire les esprits des classes qui étaient loin de la bourgeoisie dans les années de la Guerre froide. Ce fut justement la CIA qui organisa les premières grandes expositions du New American Painting, qui révéla les œuvres de l’expressionnisme abstrait dans toutes les principales villes européennes : Modern Art in the United States (1955) et Masterpieces of the Twentieth Century (1952).

Donald Jameson, ex fonctionnaire de l’agence, est le premier à admette que le soutien aux artistes expressionnistes entrait dans la politique de la « laisse longue » (long leash) en faveur des intellectuels. Stratégie raffinée : montrer la créativité et la vitalité spirituelle, artistique et culturelle de la société capitaliste contre la grisaille de l’Union soviétique et de ses satellites. Stratégie adoptée tous azimuts. Le soutien de la CIA privilégiait des revues culturelles comme Encounter, Preuves et, en Italie, Tempo presente de Silone et Chiaramonte. Et des formes d’art moins bourgeoises comme le jazz, parfois, et, justement, l’expressionnisme abstrait.

Les faits remontent aux années 50 et 60, quand Pollock et les autres représentants du courant n’avaient pas bonne presse aux USA. Pour donner une idée du climat à leur égard, rappelons la boutade du président Truman : « Si ça c’est de l’art, moi je suis un hottentot ». Mais le gouvernement US, rappelle Jameson, se trouvait justement pendant ces années-là dans la position difficile de devoir promouvoir l’image du système états-unien et en particulier d’un de ses fondements, le cinquième amendement, la liberté d’expression, gravement terni après la chasse aux sorcières menée par le sénateur Joseph McCarthy, au nom de la lutte contre le communisme.

Pour ce faire, il était nécessaire de lancer au monde un signal fort et clair de sens opposé au maccarthysme. Et on en chargea la CIA, qui, dans le fond, allait opérer en toute cohérence. Paradoxalement en effet, à cette époque l’agence représentait une enclave « libérale » dans un monde qui virait décisivement à droite. Dirigée par des agents et salariés le plus souvent issus des meilleures universités, souvent eux-mêmes collectionneurs d’art, artistes figuratifs ou écrivains, les fonctionnaires de la CIA représentaient le contrepoids des méthodes, des conventions bigotes et de la fureur anti-communiste du FBI et des collaborateurs du sénateur McCarthy.

« L’expressionnisme abstrait, je pourrais dire que c’est justement nous à la CIA qui l’avons inventé —déclare aujourd’hui Donald Jameson, cité par le quotidien britannique The Independent [1]— après avoir jeté un œil et saisi au vol les nouveautés de New York, à Soho. Plaisanteries à part, nous avions immédiatement vu très clairement la différence. L’expressionnisme abstrait était le genre d’art idéal pour montrer combien était rigide, stylisé, stéréotypé le réalisme socialiste de rigueur en Russie. C’est ainsi que nous décidâmes d’agir dans ce sens ».

Mais Pollock, Motherwell, de Kooning et Rothko étaient-ils au courant ? « Bien sûr que non —déclare immédiatement Jameson— les artistes n’étaient pas au courant de notre jeu. On doit exclure que des gens comme Rothko ou Pollock aient jamais su qu’ils étaient aidés dans l’ombre par la CIA, qui cependant eut un rôle essentiel dans leur lancement et dans la promotion de leurs œuvres. Et dans l’augmentation vertigineuse de leurs gains ».

[1] « Modern art was CIA ’weapon’ », par Frances Stonor Saunders, The Independent, 22 octobre 2010.


Traduction : Marie-Ange Patrizio

Version française publiée par le Réseau Voltaire.


Pour en savoir plus, le lecteur se reportera à l’étude initiale de Frances Stonor Saunders, dans le chapitre 16 de son livre Who Paid the Piper ? (Granta Books, 1999), version française traduite par Delphine Chevalier sous le titre Qui mène la danse ? (Denoël, 2003).

Notes de la traductrice


L’article non signé de La Repubblica reprend de nouvelles informations publiées dans The Independent (Londres) par l’historienne (non communiste…) Frances Stonor Saunders, « auteure de l’étude magistrale sur la CIA et la guerre froide culturelle ».
http://www.comite-valmy.org/spip.php?article431
 
A propos d’Ignazio Silone -cité dans l’article ci-dessus- et sa revue Tempo presente, quelques liens :
voir en Italie l’enquête de Federico Roberti :
Quand la CIA finançait les intellectuels italiens
http://www.voltairenet.org/article157970.html
 
En France, Ignazio Silone a été publié par l’éditeur Cino Del Duca qui a bâti sa fortune (considérable) non pas sur la publication de romans politiques mais grâce à une presse dite « divertissante » comme Nous deux qui a servi à abêtir des générations de femmes.
(Pour une liste non exhaustive des publications de Del Duca pour la jeunesse, voir
http://conchita.over-blog.net/article-l-intrepide-de-cino-del-duca-premiere-partie-41845831.html )
 
Silone a ensuite (1971) été un des premiers lauréats de la Fondation Cino et Simone Del Duca :
http://www.newspress.fr/communique_230140_2117_RSS-FR-TS-47.aspx
« Un mécénat à vocation universelle
Sous l’égide de l’Institut de France depuis le décret du 25 janvier 2005, la Fondation poursuit les missions et objectifs fixés par Simone del Duca, décédée en mai 2004. Il s’agit d’un mécénat d’esprit universel,
orienté vers tous les domaines de l’activité humaine, conduit en France et à l’étranger : la Fondation a pour mission de favoriser la recherche scientifique, notamment biomédicale et d’assurer la conservation, la mise en valeur et l’enrichissement du milieu naturel comme du patrimoine scientifique et culturel mondial » :
grâce à  Nous deux, L’intrépide, Modes de Paris, Télé-Poche
Liliane à l’Unesco http://www.unesco.org/new/fr/media-services/single-view/news/the_loreal_foundation_and_unesco_recognise_five_exceptional_women_scientists_with_the_2011_for_women_in_science_awards/back/18256/
et Simone à l’Institut :
http://www.institut-de-france.fr/rubrique_-fondation_simone_et_cino_del_duca.html?arbo=209&page=1379
« la créativité et la vitalité spirituelle, artistique et culturelle (de la société capitaliste) » . La politique de la « laisse longue »,

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