La Commune de Oaxaca

Depuis plus de trois mois, les fantômes de Louise Michel et d’Elisée Reclus se promènent la nuit dans les rues désertes d’une vieille ville du sud du Mexique. Seules percent les ténèbres la lumière ténue de quelques lampes ou les flammes des feux allumés sur les centaines de barricades qui réchauffent les longues nuits oaxaqueñas [de Oaxaca].

Les estimations les plus timorées annoncent que la population de la ville de Oaxaca a levé environ 500 barricades, d’autres, plus enthousiastes, parlent de 1 500 barricades dressées en une seule nuit.

La « Commune » de Oaxaca a surgi après que le gouverneur Ulises Ruiz, un despote appartenant à la faction la plus violente du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), a ordonné, le 14 juin dernier, la dispersion manu militari d’un piquet organisé pacifiquement par des professeurs en grève. L’intervention des forces de police en plein centre historique de la ville n’a pas seulement affecté ces syndicalistes, car la police ayant été repoussée et encerclée, le gouverneur a ordonné d’utiliser un hélicoptère privé pour lancer des grenades de gaz au poivre sur la foule. Des employés des hôtels et des commerces tout proches ainsi que des habitants du quartier et des centaines de touristes furent ainsi intoxiqués et durent être évacués du champ de bataille. Les enseignants syndicalistes sont parvenus à réoccuper le centre-ville, action qui a réveillé la conscience des habitants.

Presque aussitôt, 360 organisations sociales en tout genre, des organisations indigènes aux organisations de femmes, en passant par des écologistes, des petits commerçants et des étudiants, ont instauré une assemblée populaire, sorte de parlement citoyen, plus connu sous le nom d’APPO.

Cette Assemblée populaire de Oaxaca a organisé cinq marches gigantesques qui ont rassemblé des centaines de milliers de manifestants. Elle a occupé plus de 30 mairies, bloqué des routes et fermé des administrations et des tribunaux. Le gouvernement a littéralement cessé d’exister, ses traces n’apparaissant que dans les opérations nocturnes durant lesquelles des centaines de policiers en civil et de nervis descendaient dans la rue pour tirer avec des armes à feu sur la population. Face à de telles attaques, les barricades de Oaxaca ont démontré leur énorme efficacité.

Dans cette lutte, les femmes, comme dans tant d’autres, ont joué un rôle d’une importance extraordinaire. Un soir en particulier, des milliers de femmes ont manifesté dans toute la ville en frappant des casseroles et sont allées au siège de la télévision officielle de l’Etat de Oaxaca pour exiger qu’on laisse entrer une commission afin de faire connaître leurs revendications. Les vigiles de l’établissement leur ont refusé le passage, ce qui les a évidemment indignées, aussi ont-elles immédiatement occupé la télévision et les ondes pendant plusieurs jours, jusqu’à ce qu’un commando de policiers rende inutilisables les antennes en tirant dessus à coup de fusil. La population a aussitôt réagi et s’est emparée de 13 stations de radio, où pour la première fois la parole a pu être donnée à des centaines de femmes et d’hommes anonymes.

La répression a frappé large : plusieurs dirigeants de l’APPO ont été arrêtés, malmenés et sont encore emprisonnés, l’un d’eux, notamment, dans une prison fédérale de sécurité renforcée ; deux manifestants ont été assassinés ; des dizaines de personnes ont reçu des coups ou des menaces. Face à cette situation, la réaction a été d’une extrême retenue, les médias essayant cependant à tout prix d’occulter cette impressionnante révolte populaire, en se contentant de relever d’éventuels liens des insurgés avec la guérilla ou en caractérisant de vandalisme le blocage des accès aux banques, aux grands centres commerciaux ou à l’aéroport.

Mais que signifie cette révolte ? Avec le Chiapas et le Guerrero, l’état de Oaxaca est un état extrêmement pauvre, où vivent un grand nombre de communautés indigènes. Oaxaca est depuis longtemps un bastion contrôlé par les caciques du PRI, qui se sont enrichis en s’alliant avec les grands patrons de l’industrie et les grandes entreprises multinationales telles qu’Iberdrola. Les gouvernants de l’état de Oaxaca se sont aussi caractérisés par leur ineptie, par leur corruption et par la violence comme moyen pour gouverner.

Le 14 juin, la population a dit : « Stop, ça suffit. Ya basta ! ».

Après trois mois de mobilisation intense, que va-t-il se passer maintenant ? La classe politique nationale et les patrons pressent le gouvernement fédéral de résoudre le problème par une répression expéditive. Le gouverneur Ulises Ruiz réclame à grands cris l’envoi des troupes de la Police Fédérale Préventive (PFP), l’expulsion des piquets et des campements et l’incarcération des opposants les plus radicaux.

Par ailleurs, les négociations avec le pouvoir sont pratiquement rompues, le gouvernement fédéral ainsi que les sénateurs appartenant au PRI et au Parti d’Action Nationale (PAN) se refusant à démettre de ses fonctions le gouverneur de Oaxaca [une des revendications non négociables des habitants, ndlr].

Aussi l’issue la plus probable est-elle une répression comme celle qui eut lieu il y a trente ans, quand la population de Oaxaca était parvenue à destituer le despote Zárate Aquino [gouverneur PRIiste de 1974 à 1977, ndlr] : aussitôt après, la ville fut occupée par l’armée, on nomma un gouverneur militaire et les opposants furent emprisonnés, assassinés ou bannis, acculant une partie de la population à la lutte armée.

L’APPO connaît ses classiques et a évité de recourir à la violence. Malheureusement, tout le monde sait que c’est tout à fait le style et dans l’esprit tordu d’Ulises Ruiz de provoquer cette violence, par exemple en infiltrant des policiers en civil et des casseurs pour provoquer des affrontements, et ainsi justifier la répression et l’entrée des forces de la PFP. Ulises Ruiz entend rester au pouvoir dans cet État, avec le soutien des forces de l’ordre et de l’armée.

Depuis très tôt ce matin [29 septembre, ndlr], des milliers de femmes et d’hommes de Oaxaca ont repris leur marche vers Mexico, ayant déjà parcouru en une semaine environ 260 kilomètres. Cette marche pourrait fort bien être leur dernière tentative d’éviter la répression et de réveiller la conscience des Mexicains. Leur appel commence à avoir un certain écho car dans d’autres états du Mexique des assemblées populaires ont commencé à surgir.

Face à une telle situation, l’immense révolte populaire des habitants de Oaxaca appelle de toute urgence à la solidarité active des citoyens et citoyennes du monde entier. Depuis Oaxaca, nous vous envoyons cet appel. Il est encore temps d’éviter un bain de sang ; il est encore temps de trouver une issue démocratique à ce grave conflit. En attendant, aujourd’hui, dans cette nuit oaxaqueña, les fantômes des communards de Paris continueront d’accompagner les femmes et les hommes rebelles de Oaxaca et seront même disposés à s’envoyer un petit mezcal, pour combattre le froid. Salud !

Source : ALAI, América Latina en Movimiento (http://www.alainet.org/index.phtml.es), 29 septembre 2006.

Traduction : Angel Caido, Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (http://cspcl.ouvaton.org/). Traduction revue par l’équipe du RISAL (http://risal.collectifs.net).



Articles Par : Carlos Beas Torres

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