La consommation de Chininde

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En mars dernier, une visite en Europe occidentale m’a offert une vision légèrement différente, et un peu inquiétante, de ce qui concerne le déroulement des événements économiques et ce qui les accompagne. Quand une crise se développe, on s’interroge dans tous les coins du monde sur les institutions économiques actuelles – et naturellement les peurs, les insécurités et les préoccupations pèsent lourdement sur la vision de l’avenir. Les principales questions  traitent des recettes économiques et la de distribution des ressources (n’en va-t-il pas toujours ainsi ?), mais en ces temps de crise globale, les argumentations peuvent devenir plus tranchantes et même déchirantes. Publiquement, deux arguments sont les plus utilisés. Le premier consiste  en une animosité, peu ou pas du tout dissimulée à l’égard de la Chine et de l’Inde (inévitablement associées, malgré leurs énormes différences), indiquées comme les bénéficiaires de la globalisation, et dévoratrices voraces de ressources globales. Le second révèle une  incapacité de concevoir une issue de la crise actuelle qui ne serait pas la simple reproduction du passé, même quand cela se révèle clairement insoutenable. L’attitude européenne à l’égard de l’Asie a été longtemps caractérisée  par une combinaison variable de peur et de fascination, de respect et de répulsion, de compétition et de colonialisme –comme les études sur l’Orientalisme l’ont par trop mis en évidence. Mais les perceptions les plus répandues aujourd’hui sont, d’une certaine façon, différentes ; alimentées par la presse à sensation qui n’a pas de temps ou d’espace à perdre pour se dédier à la complexité, elles oscillent comme un pendule passant de l’idée d’une Asie populeuse terrain de croissance de la pauvreté et du terrorisme, à celle d’un export agressif qui, grâce au bas prix de la main d’œuvre, va amener une élévation  du niveau de vie d’une future  classe moyenne de deux milliards de personnes : chose qui va phagocyter de façon insoutenable les ressources mondiales. L’ignorance pure peut expliquer beaucoup de choses. En Europe, même dans les secteurs les plus informés de  l’opinion publique, on ne se rend quasiment pas compte de la façon dont la globalisation a  joué négativement sur les conditions de vie et sur l’emploi  de la majorité des populations des pays en voie de développement, y compris les pays asiatiques à croissance forte. La crise agraire est considérée comme de l’histoire ancienne, désormais dépassée par la croissance des prix des produits agricoles sur le marché mondial entre 2002 et le début de 2008, bien que les gains des agriculteurs n’aient pas augmenté et que les cultures soient de moins en moins accessibles dans la majorité des pays en voie de développement.  A cause du  volume de l’exportation des produits manufacturés asiatiques, on a encore une perception diffuse de la rotation du travail manufacturé du Nord au Sud –bien que l’emploi de la main d’œuvre ait diminué dans la totalité des pays asiatiques, et ait diminué depuis 1997 dans ce qui est généralement considéré comme l’usine du monde, la Chine.

A Londres, lors d’un débat public, un des participants s’est demandé si la Chine et l’Inde, récemment enrichis pour avoir exploité les processus de globalisation, seraient en mesure  d’utiliser la crise en cours comme une opportunité pour surfer sur ce tsunami économique qui risque de submerger  tous les pays, et re-émerger plus forts que l’Europe et les USA. Un vieux et distingué gentleman, de belle allure, a été plus péremptoire encore au cours d’une très courue conférence à Berlin : « La Chine et l’Inde ont tiré profit de la crise économique qui a touché l’Asie en 1997_98, et elles vont à présent  bénéficier de cette crise mondiale aux dépens de leurs voisins ».  Un autre participant a exprimé plus ou moins le même concept : « Ces pays (Chine et Inde)  ne sont pas pauvres, ils sont pleins de milliardaires, 4 des 10 plus riches personnes  au monde viennent de là, et  malgré tout ils se plaignent de nous et en même temps nous demandent notre assistance ». Ce ne sont pas là évidemment des positions politiquement correctes, et elles ne représentent pas la majorité des opinions ; par ailleurs, elles ont été  contestées par d’autres participants aux conférences en question. Mais dans leur franchise absolue elles donnent cependant une idée  de la façon dont ces perceptions sont répandues et sous-jacentes. Il ne s’agit pas seulement de déplacements dans l’équilibre économique et géopolitique. En Europe, même chez les personnes les plus progressistes, il existe une peur palpable, parfois inexprimée ou exprimée seulement en des argumentations nuancées et sophistiquées, que la croissance de la consommation dans cette large tranche de la population mondiale exercera une pression insupportable sur les ressources globales ; et en conséquence, celle-ci ne doit absolument pas être favorisée. Il y a là une part de vérité : il ne fait aucun doute que les standards actuels de vie du Nord ne seraient pas soutenables s’ils devaient devenir accessibles à tout habitant de la planète. Ceci implique que la croissance à venir des pays en voie de développement  doive suivre  un parcours de production et de consommation plus équitable et conscient. Mais cela  heurte fortement un problème de fond. Parce que même si les élites et les classes moyennes dans les pays en voie de développement, en particulier en Chine et en Inde, cessaient tout d’un coup d’augmenter leur consommation et se limitaient à amener la majorité de leur population à quelque chose de semblable à un niveau de vie minimum acceptable, cela impliquerait un emploi extensif des ressources globales, et une plus grande utilisation des ressources naturelles, et l’augmentation d’émissions polluantes serait inévitable.

 

La dure réalité est donc  que le monde développé  doit, dans son ensemble, consommer moins de ressources  naturelles  et réduire  sa contribution au réchauffement global.  Ceci, à son tour,  a un effet sur les recettes économiques. Les raisons pour lesquelles les pays en chute démographique devraient forcément augmenter leur produit intérieur lourd sont-elles donc si claires ? Pourquoi  ces pays ne devraient-ils pas s’orienter au contraire vers  la redistribution interne et le changement de style de vie, toutes choses qui pourraient  de fait améliorer  la qualité de vie  de tous les citoyens ?

 

La crise en cours est une excellente, peut-être unique opportunité de conduire à un changement dans les aspirations socialement induites et dans les besoins matériels ; et de réorganiser  la vie économique des pays développés de façon moins rapace et plus durable. Malheureusement ce genre de message n’a pas trouvé d’écho, du moins chez les décideurs politiques des principaux pays capitalistes. Aux Etats-Unis, même la mollement écologique administration Obama ne parle que de promouvoir  « des technologies  respectueuses de l’environnement » au lieu de faire  cesser des gaspillages absurdes et de très dispendieuses habitudes de consommation. Par exemple, les stratégies de transport restent fondées sur la confiance excessive dans la voiture privée plutôt que sur  un transport public plus étendu et efficient. En Europe aussi, l’intérêt demeure tourné vers la revitalisation de façons de consommer vieilles et dépassées. En Italie Silvio Berlusconi vient tout juste d’exhorter  la population à ne pas changer de style de vie à cause de la crise, au motif que cela réduirait dans l’immédiat l’activité économique ! Autrement dit, ceci implique que le gaspillage et la consommation excessive sont désirables socialement du fait que c’est la seule voie pour préserver l’emploi. Au niveau mondial aussi, les politiciens sont en train de montrer le même surprenant défaut d’imagination. Tous les regards sont  rivés sur les Etats-Unis  et sur les mesures de sauvetage d’Obama du fait que, directement ou indirectement, la dépendance des exportations vers les Usa est si grande que pour la majorité des pays elle est vue comme le seul mode de sauvetage économique. Mais, tout simplement, les USA ne peuvent plus être le moteur de la croissance mondiale à cause de leur énorme dette extérieure et de leur déficit actuel, et il n’est même pas souhaitable qu’ils continuent à l’être. Ceci crée pour les autres économies le besoin inévitable et urgent de donner une autre direction à son propre commerce et à ses propres investissements. En outre, cela crée une opportunité  pour les autres pays de concevoir des formes de consommation différentes, plus durables et, si possibles, plus désirables. Pourquoi aujourd’hui si peu de gens, et spécialement parmi ceux  qui sont le plus en position d’influencer les politiques économiques, soulèvent-ils ces questions qui sont plutôt évidentes ? Ce que nous n’avons pas l’air de réaliser c’est que, à moins que ces problèmes de base ne soient résolus, non seulement nous courrons tous à la mer avec la hâte des lemmings, mais nous continuerons à nous battre et même à nous tuer l’un l’autre pour avoir le privilège d’y arriver les premiers.

Article publié le 24 mai 2009 sur il manifesto (version italienne de GP. Polloni de Lettera22 à présent disponible seulement sur le site de Giulietto Chiesa :

http://www.megachip.info/modules.php?name=Sections&op=viewarticle&artid=9180 )

Traduit de la version italienne par Marie-Ange Patrizio.

Jayati Ghosh, enseignante et chercheur en économie à l’université Nehru de New Delhi.



Articles Par : Jayati Ghosh

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