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La fragmentation de l’axe de la résistance a entraîné la mort de Soleimani
Par Elijah J. Magnier
Mondialisation.ca, 06 janvier 2020
ejmagnier.com 5 janvier 2020
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Ce n’est pas la décision des USA de lancer des missiles à partir de drones contre le commandant du Corps des gardiens de la Révolution iranienne, le brigadier général Qassem Soleimani, qui a tué l’officier iranien et ses compagnons à Bagdad. L’ordre de tirer les missiles qui ont détruit les deux voitures transportant Sardar Soleimani et son compagnon, le commandant irakien des Hachd al-Chaabi Jamal Jaafar Al-Tamimi, alias Abou Mahdi al-Muhandes, et brûlé leurs corps provenait bien sûr du centre de commandement et de contrôle des USA. Cependant, la raison de la décision prise le président Donald Trump est imputable à la faiblesse de « l’Axe de la Résistance », qui s’est complètement replié par rapport au niveau de performance que l’Iran croyait qu’il était capable de maintenir après des décennies d’efforts visant à le renforcer.

Un proche compagnon du major général Qassim Soleimani, qui lui a parlé quelques heures avant de monter dans l’avion le transportant de Damas à Bagdad, m’a dit ceci : « C’est un homme noble qui est mort. C’est d’abord et avant tout la Palestine qui a perdu Hajj Qassem (Soleimani). Il était le “roi” de l’Axe de la Résistance et son leader. Il a été assassiné et il a quitté cette vie de la façon dont il le souhaitait (en martyr). Mais l’Axe continuera à vivre et ne mourra pas. Il est évident que l’Axe de la Résistance doit revoir sa politique et se régénérer pour corriger le tir. Hajj Qassim s’en plaignait d’ailleurs et avait l’intention de travailler et d’élaborer des stratégies là-dessus dans ses dernières heures. »

Les USA ont frappé en plein cœur de la fierté iranienne en tuant le major général Soleimani. Mais l’Axe de la Résistance l’avait tué avant cela. Voici comment :

Lorsque le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a assassiné Hajj Imad Mughniyah à Damas, en Syrie, qui était le chef adjoint du Conseil militaire du Hezbollah libanais (la plus haute autorité du Hezbollah sous la direction de son secrétaire général, Hassan Nasrallah), le Hezbollah ne l’a pas encore vengé jusqu’à maintenant.

Lorsque Trump a donné Jérusalem à Netanyahou en tant que « capitale d’Israël », l’Axe de la Résistance n’a pas bougé, sauf pour rejeter la décision verbalement lors de conférences et de symposiums à la télé.

Lorsque le président Trump a offert le Golan syrien occupé à Israël et que l’Axe de la Résistance n’a pas réagi, le président des USA Donald Trump et son équipe ont compris qu’aucun moyen de dissuasion efficace ne les retenait. L’inaction de l’Axe de la Résistance a encouragé Trump à faire ce qu’il voulait.

Puis lorsqu’Israël a bombardé des centaines de cibles syriennes et iraniennes en Syrie, l’Axe de la Résistance répétait la même phrase pour justifier son absence de riposte : « Nous ne voulons pas être entraînés dans un affrontement à un moment imposé par l’ennemi », comme me l’a déjà dit un officier de l’Axe.

En Irak peu avant sa mort, le major général Soleimani se plaignait d’un affaiblissement dans les rangs irakiens de l’Axe de la Résistance, représentée par l’alliance Al-Bina’ (Construction) et d’autres groupes proches de cette alliance comme Al-Hikma d’Ammar al-Hakim et d’Haidar al-Abadi, auparavant proches de l’Iran, mais qui étaient passés du côté des USA.

En Irak, le major général Soleimani était d’une grande patience et n’a jamais perdu son sang froid. Il essayait de réconcilier les Irakiens, aussi bien ses alliés que ceux qui avaient choisi le camp américain et qui n’étaient pas d’accord avec lui. Il avait l’habitude de serrer dans ses bras ceux qui l’engueulaient pour faire baisser la tension, poursuivre le dialogue et ne pas faire échouer une réunion. Quiconque élevait la voix pendant les discussions constatait très vite que Soleimani calmait toujours le jeu.

Hajj Qassem Soleimani n’avait pu obtenir un consensus sur le choix du nouveau premier ministre parmi ceux qui étaient réputés être ses alliés dans une même coalition. Il a demandé aux dirigeants irakiens de faire leurs choix parmi les noms proposés et posé des questions sur l’acceptabilité de ces noms par les groupes politiques, la Marjaya et les protestataires dans la rue, tout en cherchant à savoir si les noms proposés constituaient un problème ou une provocation pour les USA. En dépit de l’animosité entre l’Iran et les USA, Soleimani encourageait le choix d’une personnalité qui ne serait pas boycottée par les USA. Soleimani croyait les USA capables de nuire à l’Irak et comprenait l’importance de maintenir une bonne relation avec les USA pour assurer la stabilité du pays.

Soleimani se désolait de la dissension parmi les chiites irakiens et croyait que l’Axe de la Résistance devait se doter d’une nouvelle vision, car il chancelait. Dans les heures précédant sa mort, le major général Soleimani déplorait les profonds antagonismes entre Irakiens du même camp.

Lorsque la rue irakienne s’est soulevée contre le gouvernement, ceux qui rejetaient l’hégémonie américaine étaient fragmentés entre autres parce qu’ils faisaient partie de l’autorité régnante en Irak. Pire encore, Moqtada al-Sadr lançait des flèches contre ses partenaires au sein du gouvernement, comme si les démonstrations dans la rue ne le concernaient pas, lui qui contrôle le plus grand nombre de députés, ministres et fonctionnaires d’État en Irak, et qui a un rôle dans le gouvernement depuis plus de dix ans.

Le major général Soleimani a réprimandé Moqtada Al-Sadr pour ses prises de position, qui ont contribué à saper les rangs irakiens, parce que le leader sadriste ne proposait aucune solution de rechange ou projet pratique autre que le chaos. C’est que Moqtada a ses propres hommes dans les rues et qui sont craints, les Saraya al-Salam.

Lorsque le secrétaire à la Défense des USA Mark Esper a appelé le premier ministre irakien Adel Abdul-Mahdi le 28 décembre pour l’informer de l’intention des USA de frapper des cibles parmi les forces de sécurité irakiennes en Irak, dont les UMP, Soleimani était très déçu de l’incapacité d’Abdul-Mahdi de tenir tête à Esper. Abdul-Mahdi s’était contenté de dire à Esper que la mesure proposée par les USA était dangereuse. Soleimani savait que les USA n’auraient pas frappé des cibles irakiennes si Abdul-Mahdi avait osé s’opposer à la décision américaine. Les secteurs visés constituaient une base opérationnelle irano-irakienne chargée de surveiller et de contrôler les mouvements de Daech à la frontière entre la Syrie et l’Irak. Les USA auraient annulé leur décision si le premier ministre irakien les avait menacés de représailles s’ils bombardaient et tuaient des forces irakiennes. Après tout, les USA n’avaient pas de droit légitime de s’en prendre au moindre objectif en Irak sans l’assentiment du gouvernement irakien. C’est au moment de cette décision que l’Irak a perdu sa souveraineté et que les USA ont pris le contrôle du pays.

Ce contrôle effectif des USA est une autre raison pour laquelle le président Trump a donné le feu vert à l’assassinat du major général Soleimani. Le front irakien a démontré sa faiblesse et il était aussi nécessaire d’éviter le choix d’un leader irakien fort ayant le courage de se tenir debout devant l’arrogance et les actions illégales des USA.

L’Iran n’a jamais contrôlé l’Irak, comme la plupart des analystes croient à tort. Pendant des années, les USA ont travaillé fort dans les couloirs de la direction politique irakienne pour défendre leurs intérêts. Leur agent le plus énergique était l’envoyé spécial du président des USA Brett McGurk, qui a vite réalisé la difficulté à se frayer un chemin dans ces couloirs au moment de la recherche d’un nouveau premier ministre en Irak avant la nomination d’Adel Abdel Mahdi, du choix du président Barham Saleh et de la composition d’autres gouvernements par le passé. Le major général General Soleimani et McGurk étaient aux prises avec les mêmes difficultés. Les deux ont compris la nature du bourbier politique irakien.

Soleimani n’a pas donné l’ordre de tirer des missiles contre les bases US ou de lancer l’assaut contre l’ambassade américaine. S’il avait eu le champ libre pour détruire les bases au moyen de missiles de précision et de faire déguerpir l’ambassade au complet sans répercussions, il l’aurait fait sans hésiter. Mais les Irakiens ont leurs propres opinions, méthodes, modus operandi et choix des cibles et des calibres de missiles et ils n’ont jamais compté sur Soleimani pour prendre leurs décisions.

L’implication iranienne dans les affaires irakiennes n’a jamais été bien vue par la Marjaya à Nadjaf, même si elle a accepté de recevoir Soleimani à quelques reprises. Ils s’étaient opposés sur la question de la réélection de Nouri al-Maliki, le candidat préféré de Soleimani, à un point tel que la Marjaya avait rédigé une lettre rejetant explicitement la candidature d’al-Maliki. C’est ce qui a permis à Abadi de devenir premier ministre.

Les opinions de Soleimani contredisaient la perception de la Marjaya qui avait dû recourir à un message clair pour lui faire comprendre qu’elle rejetait la réélection de Nouri al-Maliki pour un nouveau mandat, malgré l’insistance de Soleimani.

Tout ce qui précède est lié à la période suivant le départ des forces US de l’Irak en 2011 sous le président Obama. Avant cela, c’est Abou Mahdi Al-Muhandis servait de lien entre les Irakiens et l’Iran : il avait le pouvoir décisionnel, la vision et le soutien de groupes divers, et il a effectivement représenté Soleimani, qui ne s’occupaient pas des détails. Ces groupes irakiens ont souvent rencontré Soleimani en Iran, car ce dernier s’est rendu rarement en Irak au plus fort de la présence militaire américaine.

Soleimani, le leader de l’Axe de la Résistance, était appelé parfois « le roi » dans certains milieux, parce que son nom évoque celui du roi Salomon. Selon des sources au sein de l’Axe de la Résistance, il n’a jamais dicté ses propres politiques et laissait à tous les dirigeants de l’Axe sans exception une marge de manœuvre par rapport à leurs mouvements et à leurs décisions. Il était ainsi considéré comme le lien entre l’Axe et le guide suprême Sayyed Ali Khamenei. Soleimani pouvait communiquer avec Sayyed Khamenei à tout moment et directement sans médiation. Le leader de la Révolution considérait Soleimani comme son fils.

Selon les sources, en Syrie Soleimani « n’a jamais hésité à sauter dans un camion, monter dans une voiture ordinaire, prendre le premier hélicoptère et voyager à bord d’un avion-cargo au besoin. Il ne prenait aucune mesure de précaution et utilisait son téléphone librement (appelé son compagnon espion), parce qu’il croyait qu’une fois la décision prise de l’assassiner, il suivrait sa destinée. Il souhaitait mourir en martyr parce qu’il avait vécu longtemps ».

Le leader de l’Axe de la Résistance en assurait-il la gestion et la direction?


Sayyed Ali Khamenei a dit à Sayyed Hassan Nasrallah : « Tu es Arabe et les Arabes t’acceptent davantage que l’Iran. » Sayyed Nasrallah dirige et gère l’Axe au Liban, en Syrie et au Yémen et joue un rôle important en Irak. Hajj Soleimani servait de liaison entre l’Axe de la Résistance et l’Iran, en plus d’être l’officier chargé du soutien financier et logistique. Selon mes sources, « il était l’ami de tous les leaders et responsables dans tous les rangs. Il était humble et s’intéressait à chacun avec qui il échangeait ».

L’Axe de la Résistance a indirectement permis l’assassinat de Qassem Soleimani. Si Israël et les USA connaissaient les allées et venues de Sayyed Nasrallah, ils n’hésiteraient pas un moment à l’assassiner aussi. Ils sont peut-être conscients que la réaction ne se limiterait qu’à brûler des drapeaux, tenir des conférences et manifester devant une ambassade. Ce n’est pas le genre de réaction à décourager le président Trump, qui veut être réélu avec le soutien d’Israël et de l’opinion publique américaine, en se faisant passer pour un guerrier et un chef déterminé qui adore batailler et tuer.

L’Iran a investi 40 ans dans l’Axe de la résistance. L’Axe ne peut rester les bras croisés après l’assassinat de son leader. Le retrait des USA de l’Irak et une condamnation de l’ONU seraient-ils un prix à payer suffisant? Ceci, plus un retrait de l’accord sur le nucléaire, suffiraient-ils pour venger son général? La bataille qui suivra sera-t-elle confinée à l’Irak? Servira-t-elle à la victoire de certains joueurs politiques irakiens?

L’assassinat de son leader constitue un test suprême pour l’Axe de la Résistance. Toutes les parties, amies et ennemies, attendent sa réponse.

Elijah J. Magnier

 

Traduit de l’anglais par Daniel G.

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