La Frontière de la mort

En six ans, il y a eu 255 femmes de 15 à 22 ans qui ont été violées, torturées, assassinées et abandonnées en bordure du désert de Ciudad Juarez. Il s’agit dans pratiquement tous les cas de crimes sexuels. Ciudad Juarez est une ville frontière, située en face de sa jumelle américaine El Paso, dont les usines de montage, les «maquiladoras» qui emploient 250 000 ouvrières, constituent la principale activité. Les maquiladoras sont les filiales des entreprises les plus puissantes du monde, on en compte pas moins de 378: General Electric, Thomson RCA, DuPont, etc. exportent chaque année plus de 60 milliards de dollars. Pour la plupart, leurs employées sont célibataires, elles viennent des États les plus pauvres du Mexique, arrivent seules car les maquiladoras ne donnent jamais de travail aux hommes sauf pour les postes de superviseurs, de contrôleurs, de surveillants ou de direction. Les salaires sont partout les mêmes: environ 10 dollars par jour. Ciudad Juarez est donc une ville où la proportion de femmes dans la population est bien supérieure à la normale. Elles sont la proie du machisme naturel des Mexicains qui se sentent ici tout puissant. Casa Amiga, une association qui aident les jeunes femmes en difficulté de Ciudad Juarez, signale qu’il y a eu 4 540 plaintes de déposées pour viols cette année (12 par jour), que le nombre va en augmentant et que jamais personne n’est arrêté. Comme la justice est inexistante, tout est permis.

Pour les meurtres, le constat est identique. En six ans, la police et la justice ne sont parvenus à résoudre que quelques cas. Avec cette nouvelle macabre découverte et la pression d’une opinion publique en colère, la police vient néanmoins d’arrêter deux hommes qui ont avoué leurs forfaits. Une justice que les parents des victimes trouvent trop expéditive, craignant que la justice n’ait fabriqué des coupables pour faire baisser la tension. Pendant un temps, la police a cru que ces meurtres étaient le fait de bandes de délinquants : «los Rebeldes» et «Los Ruteros» ont été accusés d’être les auteurs matériels des quelques homicides sans que la justice ne puisse rien prouver. Puis elle a cherché un maniaque qui aurait assassiné en série car 108 homicides présentent des caractéristiques similaires. Le FBI américain a même, un temps, été appelé à la rescousse, sans succès. Les enquêteurs suivent de nouvelles pistes : on parle de vidéo Snuff, du porno-hard avec viols et assasinats réels, de messes noires de sectes sataniques, de trafic d’organes ou de bandes de jeunes démoniaques drogués. Mais les associations comme Casa Amiga qui enquêtent sur ces assassinats ont une tout autre idée. Elles estiment que les maquiladoras ont forgé une culture du non respect de la femme. A Ciudad Juarez, les conditions de vie des ouvrières relèvent de l’esclavage : elles sont logées dans des quartiers de misères pratiquement dans le désert où les températures oscillent entre moins 10 degrés l’hiver et plus de 40 degrés l’été. Lorsqu’elles se font embaucher, les maquiladoras leur donnent les palettes de bois inutilisées sur lesquelles arrivent les produits. Ils servent de structures pour faire les murs des cabanes. Les ouvrières sont payées une misère, traitées comme du bétail. Les lois sociales font sourire, les syndicats sont interdits et quand les ouvrières sont trop usées pour être rentables, vers 25 ans, elles sont remplacées par des plus jeunes. Pour se faire embaucher, elle ne doivent montrer qu’un acte de naissance, l’employeur, peu regardant, engage souvent au-dessous de l’âge obligatoire de 16 ans. Si elles tombent enceintes, on ne les licencie pas – ce serait trop cher – on les oblige, c’est classique, à porter des caisses lourdes jusqu’à ce qu’elles démissionnent. (Certaines entreprises vont jusqu’à exiger les preuves mensuelles que les jeunes femmes ne sont pas enceintes). Du reste, les journalistes sont personae non gratae et il faut mille ruses pour entrer dans ces usines de montage. L’État mexicain qui mise sur ces entreprises maquiladoras pour son développement économique, fait tout pour satisfaire les multinationales implantées dans la région et n’est d’aucun secours pour ces travailleuses. La police et la justice, malgré les changements politiques se révèlent tout aussi inefficaces. Pour les associations humanitaires, les maquiladoras considèrent les femmes comme « un produit jetable ». C’est terrible à dire, mais cette mentalité explique en partie les conditions propices à ces assassinats multiples et à leur impunité.



Articles Par : Patrice Gouy

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