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La mission « Système Pays en mouvement »
Par Manlio Dinucci
Mondialisation.ca, 04 février 2014
ilmanifesto.it
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/la-mission-systeme-pays-en-mouvement/5367390

Enfin « la crise est dépassée » en Italie : c’est ce qu’a annoncé, pas à Rome mais à Abu Dhabi, le Président du conseil Letta, en visite du 1er au 4 février dans les Emirats arabes unis, au Qatar et au Koweït.  » Il y est pour inviter les monarchies du Golfe à investir dans notre pays, qui a « un plan ambitieux de privatisations». » Après Alitalia, (compagnie aérienne nationale déjà privatisée) d’autres joyaux de famille sont en liquidation : Fincantieri, Postes, Sace (groupe qui « assure ton business dans le monde »). Les travailleurs italiens qui craignent d’ultérieures coupes sombres dans l’emploi et les droits acquis peuvent maintenant être tranquilles : ils seront protégés par les investisseurs des monarchies du Golfe, où le souverain détient le pouvoir législatif, exécutif et judiciaire et l’exerce par l’intermédiaire d’un gouvernement qu’il a lui-même nommé, et où les partis politiques et organisations syndicales sont considérés comme illégaux.

Parallèlement, a annoncé Letta, « l’Italie, qui possède de la haute-technologie, est prête à investir dans le Golfe ». Dans ce but, en décembre dernier, l’Expo flottante d’armes a fait le tour des monarchies du Golfe à bord du porte-avion Cavour où, à côté d’avions et hélicoptères de guerre, canons et missiles, sont exposées de flamboyantes Ferrari, Lamborghini, Maserati et autres « excellences italiennes » à la portée des bourses des émirs et des élites africaines. La mission « Système Pays en mouvement », effectuée par le Cavour et trois autres navires de guerre, a été organisée en grande hâte pour anticiper la concurrence française du porte-avions Charles de Gaulle qui, flanquée de quatre navires dont un sous-marin d’attaque nucléaire, a levé l’ancre deux semaines après le Cavour.

La mission française cependant est mieux organisée. A Abu Dhabi, alors que le Cavour s’est limité à une manœuvre avec une corvette émirati, le Charles de Gaulle a effectué en janvier une grande manoeuvre avec les forces navales et aériennes des Emirats. Y ont participé aussi les chasseurs Rafale que la France essaie de vendre aux Emirats, après que ceux-ci ont refusé d’acheter pour 6 milliards de dollars 60 chasseurs Eurofighter Typhoon, construits par le consortium formé par Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Espagne. Mais tra i due litiganti il terzo gode (proverbialement, quand deux personnes se disputent le troisième en profite, NdT) : ce sera selon toutes probabilités la société étasunienne Lockheed Martin qui vendra aux Emirats une soixantaine d’avions de chasse F-16. A Abu Dhabi, les Etats-Unis disposent de la base aérienne Al Dhafra, utilisée pour les guerres en Irak et Afghanistan, qui inclut aussi depuis 2009 celle, française, du Camp de la Paix : toutes deux situées à l’embouchure du Golfe persique face à l’Iran. Il se trouve sûrement à Rome des gens pensant que l’Italie aussi doit s’installer militairement dans cette zone stratégique, comme elle l’a fait à Djibouti, à l’embouchure de la Mer Rouge.

Pendant ce temps le groupe naval Cavour poursuit sa mission : après la tournée promotionnelle dans le Golfe, il a commencé celle de l’Afrique, en faisant escale après Djibouti au Kenya, à Madagascar et au Mozambique. Il jettera l’ancre demain en Afrique du Sud, puis remontera la côte occidentale de l’Afrique pour rentrer en Italie en avril, après un voyage de cinq mois. On ne sait pas combien d’armes et de Ferrari seront finalement vendues ; on sait par contre que le coût de la mission a déjà gonflé de 22 millions d’euros prévus à 33 millions, auxquels s’ajoutent les droits de ports à chaque escale. Mais de nombreuses œuvres de bienfaisance sont accomplies : comme pour le réveillon du Jour de l’an sur le Cavour,  la vente aux enchères d’objets de valeur mis à disposition par Versace et Maserati ; ou « les visites ophtalmologiques d’aide aux enfants africains pauvres ».

Avant qu’ils ne ferment les yeux à cause de la faim ou des guerres que la mission Cavour contribue à créer.

Manlio Dinucci

Edition de mardi 4 février de il manifesto

http://ilmanifesto.it/il-sistema-paese-in-movimento/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

 


 

Apostille pour la version française (avec l’accord de l’auteur) :

Difficile de savoir le coût de la tournée du Charles de Gaulle, en concurrence avec le Cavour dans le Golfe. Peu de chances que ce soit bien moins cher (malgré l’absence de vente aux enchères –communiquée- à bord).

Que dit le site du ministère de la Défense à ce propos ?

Nom de mission, « Bois Belleau » : dans la marine on a le sens du symbole.

1) « La bataille de Bois Belleau tient une place très importante dans l’histoire de l’armée américaine [étasunienne], dans la mesure où elle a marqué le début de l’implication des Etats-Unis dans la Première Guerre Mondiale et qu’elle est considérée aujourd’hui comme ayant été le premier engagement majeur du corps des Marines.

[…] Cette bataille constitue un symbole pour les relations franco-américaines. C’est la raison pour laquelle le nom de “Bois Belleau” a été donné à [la] mission du porte-avions Charles de Gaulle dans l’océan Indien et le golfe arabo-persique, dont le coup d’envoi a été donné il y a quelques jours.

Et pour cause ! La Marine nationale a en effet indiqué que “l’opération Bois Belleau permettra à la coopération franco-américaine d’atteindre un niveau encore jamais égalé. Le groupe aéronaval américain, constitué autour de l’USS Harry S. Truman, sera présent en mer d’Arabie et dans le golfe Arabo-persique au même moment. Il est prévu une étroite coopération durant cinq semaines”. Et de préciser : “La France et les Etats-Unis, partenaires stratégiques de premier plan et seules nations dotées de porte-avions à catapultes capables d’opérations de projection de puissance massives, ont des modes d’action similaires.

Outre les “interactions” avec la marine américaine, le Charles de Gaulle prendra part à plusieurs manoeuvres avec les forces saoudiennes (exercice White Shark), qataries (Ocean Falcon) et émiraties (Big Fox).

Pour cette mission, qui durera jusqu’en février 2014, le groupe aéronaval constitué autour du porte-avions Charles de Gaulle se compose du pétrolier-ravitailleur Meuse, d’un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA), de la frégate de défense aérienne Forbin et de la frégate anti sous-marine Jean de Vienne. Quant au groupe aérien embarqué (Gaé), il compte 10 avions Rafale, 10 Super Etendard Modernisés, 2 Hawkeye et de 5 hélicoptères, dont une “antique” Alouette III  [qu’on va essayer de vendre aux enchères] ».

http://www.opex360.com/2013/12/05/operation-bois-belleau-dans-locean-indien-et-le-golfe-arabo-persique/

2) « Du 7 au 10 décembre 2013, le groupe aéronaval (GAN) a conduit avec l’Arabie Saoudite en Mer Rouge le premier exercice bilatéral de sa mission baptisé « White Shark« .

Les bâtiments constituant le groupe aéronaval ont ensuite rejoint ceux de la Task Force 465, qui agissent dans le cadre de l’opération européenne de lutte contre la piraterie « Atalante »,afin de patrouiller dans le Golfe d’Aden et de participer à la sécurisation des voies maritimes stratégiques […]

Dans le même temps, une campagne d’entraînement au tir pour les Rafale et les Super Etendard Modernisés embarqués sur le porte-avions Charles de Gaulle a été réalisée à Koron, à l’ouest de Djibouti du 13 au 18 décembre 2013 […] 600 vols durant ce premier mois » [surlignage m-a p]

3) « Du 19 au 23 décembre 2013, escale à Djibouti, un mois après avoir quitté Toulon » (http://rpdefense.over-blog.com/tag/GAN/ ).

A propos de la relâche à Djibouti, quelques chiffres sur le « Camp de la Paix » (oui, il s’appelle vraiment comme ça) :

« En novembre 2010, Louis Giscard d’Estaing estime que l’IMFEAU (Implantation militaire française aux Émirats arabes unis) coûtera 75 millions d’euro par an en moyenne, dont 36 millions d’€ en rémunérations. Le montant s’était établi, en 2009 à 23 millions d’€ dont 7,7 millions d’€ pour les surplus de rémunération. L’émirat financera le coût de fonctionnement qui s’élèvera entre 15 et 20 millions d’euros par an».

(http://fr.wikipedia.org/wiki/Implantation_militaire_fran%C3%A7aise_aux_%C3%89mirats_arabes_unis ).

Au passage : Louis Giscard d’Estaing n’est plus député mais toujours membre du CA de la French-American Foundation.

4) « Du 5 au 7 janvier 2014, le groupe aéronaval a conduit un exercice bilatéral avec les forces armées du Qatar, baptisé « Ocean Falcon » :

Partenaire majeur dans la région, le Qatar fait partie des pays avec lesquels la France entretient une coopération militaire suivie et régulière destinée à renforcer la compréhension mutuelle et l’interopérabilité des deux armées. […] Au final, il s’agit d’une démonstration claire de l’efficacité de notre coopération, basée sur la confiance mutuelle et la volonté de progresser ensemble.

Un VIP day, marqué par la venue à bord du porte-avions Charles de Gaulle de l’adjoint au chef d’état-major de l’armée de l’air qatarien, est venu clôturer cet exercice qui aura été une incontestable réussite ».

(http://www.defense.gouv.fr/operations/autres-operations/operations-ponctuelles/mission-bois-belleau-exercice-franco-qatari-ocean-falcon )

5) Du 8 au 12 janvier 2014, nouvelle «relâche opérationnelle [mais cette fois] aux Emirats Arabes Unis, à Abou Dabi » :

« Au cours de cette période, le porte-avions a accueilli à son bord le ministre des Affaires étrangères des Emirats Arabes Unis, Cheikh Abdallah Bin Zayed Al Nahyan [photo du ministre sur le site] […]  A l’issue des derniers mouvements logistiques, les navires du groupe aéronaval ont quitté les quais émiriens le 12 janvier 2014 au matin afin de reprendre les activités opérationnelles dans la zone avec le groupe aéronaval américain du porte-avions Harry S. Truman ».

(http://www.defense.gouv.fr/operations/actualites/mission-bois-belleau-relache-operationnelle-a-abu-dhabi ).

La traductrice laisse au lecteur le soin d’aller voir sur le site du ministère dit de la Défense le détail des étapes de la tournée, pour oser une estimation de ce que ça nous coûte. Pour le moment.

 

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