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La peine de mort en tant qu’arme politique. L’exécution de Ethel et Julius Rosenberg
Par Dr. Rossen Vassilev
Mondialisation.ca, 18 août 2019

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Le 19 juin a marqué le 66ème anniversaire de l’exécution de Julius et Ethel Rosenberg, un jeune couple américano-juif de New York, dont la culpabilité supposée d’espions «atomiques» soviétiques n’a jamais été prouvée, malgré de nombreux mensonges, faux et autres canulars de propagande blanche, grise et noire lancés contre eux depuis lors. Les absolutistes moraux estiment que tout meurtre est immoral, sauf en cas de légitime défense justifiée ou peut-être en cas d’achèvement par pitié et de suicide médicalement assisté («euthanasie»). C’est pour cette raison que toutes les nations européennes ont aboli la peine de mort. Sauf dans les pays anciennement communistes d’Europe orientale, le taux de crimes violents en Europe (y compris son taux de meurtres) n’a pas augmenté à la suite d’une réforme judiciaire aussi spectaculaire (Rachels & Rachels 149-150).

La peine de mort est particulièrement controversée et moralement indéfendable en tant que punition lorsqu’elle est appliquée à des crimes sans effusion de sang, tels que la désertion militaire en temps de guerre ou la «haute trahison» (espionnage) en temps de paix. Ethel et Julius Rosenberg, accusés faussement d’être des «espions atomiques» au service de Moscou, ont été électrocutés le 19 juin 1953 pour le compte de ce que le directeur du FBI, J. Edgar Hoover, appelait en dramatisant «le crime du siècle». ”Plusieurs années plus tard, un éminent juriste formé à la faculté de droit de la Harvard a conclu sans équivoque que:

«L’affaire Rosenberg, aussi controversée soit-elle, a également été une grave erreur judiciaire. Personne ne peut être fier de ce que la justice américaine a fait dans l’affaire Rosenberg. Elle mérite une place spéciale dans la conscience de notre société» (Sharlitt 256).

Pourtant, les fanatiques «patriotes», qui avaient autrefois trimballé et assassiné les Rosenberg, veulent maintenant poursuivre et mettre à mort pour «haute trahison» Edward Snowden, l’ancien employé de la National Security Agency (NSA) et lanceur d’alerte fugitif. Grâce à M. Snowden, nous savons maintenant que la NSA espionne les Américains en enregistrant et stockant secrètement toutes leurs communications privées. Julian Assange, le célèbre rédacteur en chef et fondateur de Wikileaks, est une autre cible possible si le journaliste australien était extradé par la Grande-Bretagne pour être jugé aux États-Unis. Cet article traite de l’utilisation abusive de la peine de mort par le gouvernement en tant que punition quasi-légale et arme politique, comme ce fut le cas lors du procès et de l’exécution injuste des Rosenberg pour espionnage en temps de paix – un événement connu depuis toujours comme «le sommet de l’ère McCarthy» (Wexley XIII).

L’ère McCarthy

L’année 1948 marque le début de l’ère du maccarthysme, l’hystérie notoire provoquée par les rouges dans l’Amérique d’après-guerre. Le terme «maccarthysme» vient du prénom du jeune sénateur républicain du Wisconsin, Joseph McCarthy. En tant que membre du sous-comité permanent du Sénat chargé des enquêtes, le sénateur McCarthy cherchait à obtenir des informations sur les supposés communistes employés par l’administration du président Harry Truman, notamment dans le département d’État du général George C. Marshall, accusé d’avoir «perdu la Chine» au profit des communistes chinois de Mao Tsé-Toung soutenus par l’URSS en 1948-1949. Joe McCarthy, avec l’aide du Comité des activités anti-américaines de la Chambre des États-Unis (USUAC), a voulu prouver que l’administration Truman, qui comptait de nombreux nouveaux membres ainsi que quelques anciens de gauche de la précédente présidence de FDR, était infestée de « Communistes » espionnant secrètement pour Moscou. Même l’administration Truman elle-même avait mis en place le programme de fidélisation des employés fédéraux et de nombreux groupes, tels que le Comité américain pour la liberté culturelle, avaient été mis en place afin de dénicher des communistes présumés dans le gouvernement et les médias (Carmichael 1-5, 41-46).

Ce qui rendait particulièrement le sénateur McCarthy tristement célèbre était son rôle actif dans la persécution et l’emprisonnement de milliers de communistes américains réels ou présumés – y compris près de 150 membres dirigeants du Parti communiste des Etats-Unis (CPUSA) – pour avoir prétendument conspiré en vue de renverser le système constitutionnel américain par une violente révolution communiste. En vertu de la loi draconienne Smith Act, tout Américain membre du Parti communiste pouvait être poursuivi en tant que traître et espion soviétique. Même Hollywood n’a pas été épargnée par la chasse aux sorcières anticommuniste à l’échelle nationale: des centaines d’acteurs et d’actrices de cinéma, réalisateurs, scénaristes, producteurs, compositeurs de musique, publicistes et même des monteurs de scène ont été «mis sur liste noire», licenciés de leur travail ou – comme les «Dix d’Hollywood», emprisonné pour leurs sympathies et leurs affiliations «communistes» (Carmichael 46-47). Certaines célébrités de l’usine à rêves telles que Charlie Chaplin et Bertolt Brecht ont choisi de fuir à l’étranger plutôt que de se retrouver en prison.

Le président Truman avait assuré à plusieurs reprises aux Américains que l’URSS ne pourrait pas se doter d’une arme nucléaire pendant les 10 à 20 prochaines années. Ainsi, lorsque les Russes ont testé une bombe atomique en août 1949, des traîtres et des espions atomiques travaillant pour Moscou ont été recherchés. Le sénateur McCarthy et le procureur adjoint tout aussi tristement célèbre, Roy Cohn, qui était l’avocat en chef du sous-comité permanent du Sénat chargé des enquêtes, ont publiquement accusé de nombreux «communistes» connus et inconnus d’espionnage atomique pour l’Union soviétique. L’un des accusés était le propriétaire obscur d’un petit atelier d’usinage à New York, David Greenglass. M. Greenglass était un jeune sergent de l’armée affecté au projet Manhattan à Los Alamos, au Nouveau-Mexique, où les premières bombes atomiques américaines ont été mises au point pendant la Seconde Guerre mondiale. Les accusations de Cohn à son encontre étaient totalement dénuées de fondement, dans la mesure où «il n’y avait pas un seul témoin ni la moindre preuve à l’appui de l’espionnage commis par Greenglass» (Wexley 113-114). Mais paniqué et craignant pour sa vie, Greenglass a faussement impliqué sa sœur Ethel et son mari Julius – comme il l’a malheureusement admis de nombreuses années plus tard – à la demande pressante des procureurs et afin de se protéger et particulièrement protéger sa chère épouse Ruth de possibles accusations criminelles d’espionnage atomique et de haute trahison (Roberts 479-484).

Le système judiciaire américain est criminel

S’appuyant uniquement sur le témoignage suspect de Greenglass, les procureurs du gouvernement ont fait arrêter, emprisonner et juger Julius et Ethel Rosenberg pour avoir volé les secrets de la bombe atomique américaine et les avoir transmis à Moscou. En violation flagrante du code de déontologie judiciaire, Cohn, le procureur de première instance Irving Saypol et le juge président Irving Kaufman se consultèrent illégalement presque tous les jours et conspirèrent secrètement avec d’autres hauts fonctionnaires du ministère de la Justice, notamment le procureur général américain Herbert Brownell. Jr., pour saper la défense légale des accusés.

David et Ruth Greenglass

L’accusation a fabriqué la plupart des preuves contre les Rosenberg avec la coopération de David Greenglass, qui est devenu un témoin du gouvernement en échange de la clémence pour ses propres activités passées supposées ainsi que celles de son épouse en tant qu’espions de l’URSS (Roberts 476-477). Un livre relativement récent écrit par un éminent rédacteur en chef du New York Times révèle comment Greenglass s’est parjuré dans son témoignage en justice contre les Rosenberg, ce qui a finalement conduit à la condamnation et à l’exécution de sa sœur et de son beau-frère (Roberts 482-483). Pire encore, «aucune preuve documentaire à l’appui des allégations du gouvernement concernant Julius et Ethel n’a été mise à la disposition des Rosenberg ou de leur avocat au cours du procès» (Carmichael 109). Cette omission délibérée était une parodie de justice qui « constituait également un abus du droit fondamental des Rosenberg de connaître les preuves contre eux, en vertu du quatorzième amendement » (Carmichael 109).

En raison de fortes pressions politiques, notamment de la part du juge en chef Fred Vinson, la Cour suprême des États-Unis a refusé de réexaminer les condamnations prononcées contre les Rosenberg pour espionnage et a rejeté la suspension de leurs exécutions ordonnée par le juge de la Cour suprême William O. Douglas dans le but de rouvrir l’affaire controversée. (Sharlitt: 46-49, 80-81). Le 19 juin 1953, malgré le fait qu’ils soient visiblement innocents de l’accusation d’espionnage atomique, les Rosenberg ont été électrocutés à la très redoutée prison de Sing Sing, à New York, en dépit des protestations et des appels de soutient lancés pour eux à l’échelle nationale et internationale. À peine deux mois plus tard, un bombardier lourd soviétique a largué la première bombe à hydrogène opérationnelle (thermonucléaire) au monde lors d’un test en surface qui a démontré l’absurdité de l’idée selon laquelle Moscou devait voler les secrets atomiques de l’Amérique pour produire ses propres armes nucléaires. Un nouveau livre révélateur résume les détails juridiques plutôt sordides de l’affaire Rosenberg:

«Un jeune couple de juifs américains a refusé de faire de faux aveux comme quoi ils auraient trahi les États-Unis. Le mari, par idéalisme égaré, avait commis un crime n’ayant pas porté préjudice aux États-Unis selon son acte d’accusation. Ce crime a été qualifié de «trahison» par des fonctionnaires, des procureurs et des juges téméraires et opportunistes pour satisfaire un agenda politique. Avouer un crime non commis, pour lequel des responsables de la justice exigeaient cyniquement les noms de complices menacés de la même façon d’exécution pour un crime non commis, était au-delà de la capacité des Rosenberg. S’ils avaient accepts, ils auraient envoyé des membres de leur famille et des amis mourir, faisant de leurs enfants des orphelins et posant sur leur avenir une honte non méritée.» (David et Emily Alman, p. 377)

Ethel et Julius Rosenberg

Depuis lors, de nombreux éléments nouveaux de preuve ont été découverts (dont certains avaient été supprimés par le gouvernement ou retenus par le ministère public) confirmant l’innocence des Rosenberg. Il est maintenant largement admis que Ethel Rosenberg n’a jamais été une espionne soviétique et que les procureurs étaient tout à fait au courant de ce fait disculpant. Mère de deux jeunes enfants, elle a été arrêtée, emprisonnée et retenue en otage par le FBI de J. Edgar Hoover, puis condamnée à mort dans le but de faire chanter son mari afin qu’il avoue sa culpabilité et dénonce d’autres espions soviétiques. Mis à part un grand nombre de «preuves par ouï-dire» dans la salle d’audience, jamais l’accusation et le juge du procès n’ont produit de faits tangibles qui «prouvaient l’existence d’un réseau d’espionnage dirigé par Julius Rosenberg», affirmant que ces preuves documentaires devaient rester secrètes pour des raisons de sécurité nationale» (Carmichael 109).

Julius tenta sans succès de se défendre en affirmant que ses supposés espionnages pendant la Seconde Guerre Mondiale – même si les accusations d’espionnage portées contre lui auraient été véritablement fondées – étaient faits au nom de l’allié soviétique des Américains en temps de guerre et n’avaient absolument rien à voir avec le vol d’informations atomiques. Mais c’est l’argument légalement ridicule du juge qui les condamna, selon lequel les Rosenberg avaient placé la bombe atomique dans les « mains ensanglantées » du dictateur soviétique Joseph Staline, ce qui aurait entraîné par la suite la mort de 54 000 soldats américains pendant la guerre de Corée (1950-1953) qui compta le plus aux yeux du public américain enragé et qui scella le sort du couple accusé.

Mais le plus tragique dans toute cette affaire inventée est que les Britanniques avaient déjà arrêté et emprisonné le scientifique nucléaire allemand, Klaus Fuchs, qui leur avait avoué avoir envoyé à Moscou des informations secrètes sur la bombe atomique américaine alors qu’il travaillait sur le projet top secret Manhattan à Los Alamos pendant la Seconde Guerre Mondiale. Les McCarthyites chasseurs de sorcières avaient évidemment besoin de quelques boucs émissaires nationaux à blâmer pour le développement de l’arsenal nucléaire de Staline.

Si la peine de mort pour un «crime sans effusion de sang» comme la haute trahison en temps de paix (que le président Dwight Eisenhower a refusé de commuer en emprisonnement à perpétuité dans leur cas) n’avait pas été retenue à ce moment-là, les Rosenberg auraient été exonérés et libérés plus tard étant donné le déclin progressif de l’hystérie anti-communiste. C’est exactement ce qui est arrivé aux dirigeants condamnés et incarcérés du Parti communiste, qui ont tous été libérés un à un par les tribunaux: «Au début de 1958, les anciens dirigeants du Parti communiste condamnés en 1948 sous le régime de Smith Acte avaient été libéré, la Cour suprême ayant infirmé leurs condamnations» (Roberts 453).

Conclusion

Le cas de Ethel et de Julius Rosenberg est un exemple frappant de la corruption et de la politisation du système judiciaire américain et du processus judiciaire dans l’atmosphère extrêmement chargée de la guerre froide des années cinquante. En dépit de leur courage et de leur volonté indomptable de vivre ainsi que du fort soutien public qui leur a été accordé chez eux et à l’étranger, les Rosenberg n’ont pas survécu aux injustices inconstitutionnelles commises par des autorités judiciaires pleines de préjugés politiques et qui étaient moralement malhonnêtes. Ces dernières étaient déterminées à atteindre leurs objectifs anticommunistes par tous les moyens possibles, à la fois légaux et illégaux. Le ministère de la Justice a forgé une grande partie des preuves accablantes contre les Rosenberg, tandis que des témoins clés au procès ont changés à plusieurs reprises de récits après avoir été coachés par les procureurs. Comme un analyste expérimenté du procès l’a écrit plus tard au sujet de la condamnation et de l’exécution «injustifiées» des Rosenberg: «Compte tenu de la crainte du communisme qui déferlait sur les États-Unis dans les années 1950, on peut se demander si un autre résultat aurait pu être obtenu… La mort de ses enfants reste un problème pour la société américaine… Quand une nation est balayée par la paranoïa, les innocents souffrent avec les coupables» (Moss, 97).

Des procès notoires comme les Rosenberg continuent de rappeler au public avisé que la peine de mort ne peut et ne devrait jamais être considérée comme légalement justifiée ou moralement défendable, en particulier dans les affaires non violentes telles que l’espionnage en temps de paix. Parce que la peine capitale rend pratiquement impossible l’annulation des erreurs judiciaires commises dans le passé en présentant des preuves nouvelles ou d’autres précédemment cachées exonérant les accusés exécutés. Dans l’affaire Rosenberg, le ministère public et les tribunaux ont obstinément refusé à ce jour de reconnaître l’innocence prouvée des accusés et d’annuler leur condamnation injustifiée à la peine capitale.

Rossen Vassilev Jr.

 

Article original en anglais: 

The Death Penalty as a Political Weapon: The Execution of Ethel and Julius Rosenberg, publié le 15 juillet 2019

 Traduction : lagazetteducitoyen.over-blog.com

 

Sources

Alman, David et Emily Alman: Exoneration: The Trial of Julius and Ethel Rosenberg and Morton Sobell. Seattle, WA: Green Elms Press, 2010

Carmichael, Virginie: Framing History: The Rosenberg Story and the Cold War. Minneapolis and London: University of Minnesota Press, 1993

Moss, Francis. Moss, Francis: The Rosenberg Espionage Case. (Famous Trials series). San Diego, CA: Lucent Books, 2000

Rachels, James et Stuart Rachels: The Elements of Moral Philosophy (8th edition). McGraw-Hill Education, 2015

Roberts, Sam: The Brother: The Untold Story of Atomic Spy David Greenglass and How He Sent His Sister, Ethel Rosenberg, to the Electric Chair. New York: Random House, 2001.

Sharlitt, Joseph H.: Fatal Error: The Miscarriage of Justice that Sealed the Rosenbergs’ Fate. New York: Charles Scribner’s Sons, 1989

Wexley, John.: The Judgment of Julius and Ethel Rosenberg. New York: Ballantine Books, 1977

 

Rossen Vassilev Jr. est étudiant en journalisme à l’Université de l’Ohio à Athens, dans l’Ohio.

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