La polarisation politique, signe d’une guerre qui vient?

L’éditorial de la Neue Zürcher Zeitung du 15 février dernier a pour titre «Die Deutsche Krankheit zum Tode» [La maladie mortelle allemande]. Eric Gujer, rédacteur en chef du journal, y fait le diagnostic, en partie à raison, de cette «maladie mortelle» qui frappe tous les partis centristes allemands. Elle se manifeste par une lente nécrose, c’est-à-dire des programmes politique qui ne sont plus irrigués par leur tissu historique et s’en détachent en lambeaux. Un exemple dans le texte: «la CDU (le parti de droite majoritaire en Allemagne) représente tout et son contraire». Ou un autre extrait sur Bündnis 90/Die Grünen: «les Verts accommodent […] en une seule phrase l’anti-américanisme et l’OTAN.» Maintenant, en tant que lecteur, on pourrait s’attendre à ce que Gujer appelle l’ensemble des partis à bâtir à nouveau des programmes politiques honnêtes qui seraient marqués par des principes d’éthique. Mais il n’en est rien. Il appelle plutôt la chancelière sortante, Angela Merkel, à initier un vote de confiance au Bundestag et à ouvrir ainsi la voie à de nouvelles élections. En attendant, Eric Gujer n’explique pas en quoi tout irait mieux après de nouvelles élections.  

L´élection n’est pas  une garantie d’amélioration

Pour s’en convaincre, on peut se remémorer l’Histoire allemande. Heinrich Brüning, Chancelier allemand de 1930 à 1932, est un homme politique du centre ayant commis de nombreuses erreurs pendant la République de Weimar. Sa politique déflationniste était censée mettre fin aux réparations de guerre, mais elle a avant tout conduit à l’appauvrissement de larges pans de la population. Brüning n’était pas un démocrate et son gouvernement ne disposait pas d’une majorité au Reichstag, mais il a toutefois délibérément basé sa politique sur des points essentiels des décrets d’urgence du président du Reich. Pendant son mandat, les chiffres du chômage ont atteint des records, la cohésion sociale était rompue, et les partis extrémistes (NSDAP et KPS) avaient clairement gagné en voix aux élections du Reichstag de septembre 1930, et à Berlin, les batailles de rue entre les SA et les groupes de combat du SPD et du KPD étaient de plus monnaie courante. Néanmoins, Brüning n’était pas national-socialiste et, en avril 1932, il interdit les SA, engendrant une recrudescence des appels à sa démission. Nous connaissons la suite: après la destitution de Brüning, le NSDAP et le KPD ont obtenu à eux deux la majorité absolue des sièges au Reichstag lors des élections suivantes de juillet 1932. Le successeur de Brüning, Franz von Papen, a ouvert la voie à la future dictature par de nombreuses mesures (levée de l’interdiction des SA, coup d’Etat en Prusse contre un gouvernement de SPD et du centre, etc.). Son successeur, Kurt von Schleicher, nommé après quelques mois seulement, ne put gouverner que quelques semaines, et le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devint chancelier du Reich.

Ainsi, rien ne garantit que le nouveau gouvernement élu sera meilleur que le gouvernement sortant. En particulier lorsque la culture politique d’un pays a mal tourné et qu’il n’y a pas de partis ou de candidats en vue qui donnent l’espoir d’une réelle amélioration.

L’Histoire ne se répète pas, mais…

On peut supposer qu’une banale répétition de l’Histoire n’est ni possible, ni envisageable. Néanmoins, la question se pose de savoir pourquoi la situation politique ne s’apaise pas en l’Allemagne, alors même que les conditions matérielles d’une majorité des Allemands sont encore actuellement plutôt bonnes par rapport aux autres pays européens et que la situation n’est en rien comparable avec celle de la fin de la République de Weimar. Pourquoi l’Allemagne devrait-elle se comporter de manière irrationnelle? Et pourquoi y a-t-il continuellement des mises en scène politiques qui renforcent cette impression? Pourquoi y a-t-il une si forte polarisation dans de nombreuses décisions politiques? Pourquoi tant de médias, y compris ceux dits «alternatifs», y participent-ils de manière aussi active?

La polarisation, une contribution négligeable à la culture politique …

La thèse avancée ici est que ceux qui encouragent activement la polarisation politique en Allemagne – cette dynamique étant portée par des forces présentes sur l’ensemble de l’échiquier politique – n’agissent pas dans le sens du développement d’une culture politique propice à une démocratie libérale, mais foulent plutôt du pied le fin terreau démocratique encore existant en Allemagne. La contestation véhémente des citoyens allemands ne saurait constituer une alternative à la «lutte contre l’extrémisme», qui n’a plus rien de constitutionnel et qui ne sert que les tactiques politiciennes ainsi que la suppression toujours plus importante de pans entiers de souveraineté, conduisant les Etats européens à ne plus avoir d’Etat que le nom.

Il faut s’attendre à une recrudescence de l’agressivité ambiante et à une détérioration des rapports sociaux. Adolf Hitler avait monté ses Jeunesses Hitlériennes en hordes les unes contre les autres et les a laissé s’entredéchirer. Il fallait qu’agressions et violence se fassent, que les velléités pacifistes soient affaiblies et éliminées, et que l’unification de l’humanité sous une même bannière soit promue.

… mais peut-être essentielle pour se préparer à la guerre

De nombreux éléments laissent à penser qu’il s’agit une fois encore de préparer les Allemands à la guerre. Tous ceux qui ont écouté les discours prononcés lors de la Conférence de Munich sur la sécurité auront remarqué une fois de plus que les états de l’OTAN sont davantage mus par une animosité envers la Russie et la Chine que par une volonté de détente.1 Ce n’est pas le spectacle sans cesse répété du manque de cohésion entre les Etats de l’OTAN qui doit nous faire perdre de vue cet aspect essentiel. A Munich, tous les Etats de l’OTAN (Allemagne2 et France incluses) se sont à nouveau prononcés en faveur du réarmement et ont dépeint la Russie et la Chine comme cliché d’ennemis à abattre. Les controverses sur la future contribution de l’UE aux préparatifs de guerre ne doivent pas l’occulter.

Le slogan de la conférence ainsi que l’analyse de plus de 100 pages publiée avant le début de celle-ci montre clairement quelle angoisse anime les Etats européens de l’OTAN: «Westlessness», ou la perte de statut de l’Occident dans le monde.L’ensemble des Etats de l’OTAN veulent tout faire pour s’y opposer. Au point d’engendrer une nouvelle guerre froide? Ou pire, une guerre chaude? Les exercices militaires prennent de plus en plus d’ampleur et sont réalisés à proximité immédiate de la frontière occidentale de la Russie (voir encadré) et de la Chine dans les eaux des océans Pacifique et Indien. Il serait très surprenant que le point d’appui principal de l’OTAN sur le continent européen, l’Allemagne, n’y participe pas.

«Les rapports internationaux sont sur une voie de barbarisation, pourrait-on dire, qui met la vie des gens à rude épreuve.»

Déclaration de Sergueï Lavrov, ministre des affaires étrangères de Russie,
à la -conférence de Munich sur la sécurité, le 16 février 2020.

Les Allemands ne veulent pas la guerre! Mais on n’en tient plus compte. 

Pour conjurer ce risque, l’US PEW Institute a tiré la sonnette d’alarme au début du mois de février.4 Le taux d’approbation de l’OTAN est en train de sombrer. Entre mai et août 2019, 21 000 citoyens des 16 Etats de l’OTAN ainsi que de Russie, d’Ukraine et de Suède ont été interrogés sur l’OTAN. Alors qu’en 2007, 73% des Allemands sondés voyaient encore l’OTAN d’un œil positif, en 2019, seuls 57% le font encore. Plus alarmant encore pour les «sondeurs»: en cas de conflit militaire entre l’OTAN et la Russie, seuls 34% des Allemands seraient prêts à envoyer des soldats allemands au front, soit le plus faible taux de tous les Etats membres de l’OTAN. On a également demandé aux Allemands avec quel pays ils chercheraient à coopérer plus étroitement en cas de conflit: les Etats-Unis ou la Russie. Ici aussi, seuls 39% ont déclaré les Etats-Unis, contre 25% pour la Russie.•

Karl-Jürgen Müller

Notes :

1 Les discours des hommes politiques américains des deux grands partis, très nombreux à Munich, en sont caractéristiques. Les ministres des affaires étrangères russe et chinois tenaient un discours diamétralement opposé. Ces derniers ont fait mention des tensions à l’échelle mondiale, mais ont quant à eux plaidé pour une coopération multilatérale entre les Etats qui se ferait sur la base de la Charte des Nations unies et du droit international.

2 Les signaux évidents d’un éventuel futur gouvernement allemand noir-vert ou vert-noir s’inscrivent également dans ce contexte. Ils tirent leur origine d’une rencontre entre Armin La-schet(ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, candidat à la présidence de la CDU et à la chancellerie) et Annalena Baerbock(présidente de Bündnis 90/Die Grünen). Les Verts, qui étaient considérés comme faisant partie du mouvement pour la paix à leurs débuts, ont abandonné leur politique pacifiste tout d’abord avec l’implication déterminante du ministre des affaires étrangères Joschka Fischer,issu de leurs rangs, dans la guerre d’agression de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie en 1999, contraire au droit international, et ensuite, à cause d’une hostilité d’inspiration trotskiste-néoconservatrice toujours plus croissante au sein du parti envers la Russie. De nos jours, les politiciens verts en Allemagne sont les fers de lance de l’antagonisme envers la Russie et la Chine. Si l’on ajoute à cela la rencontre d’une heure du président français Emmanuel Macron,d’Annalena Baerbock et de Robert Habeck(l’autre président de Bündnis 90/Die Grünen), organisée à l’initiative du premier, on a de quoi être très inquiet. Le discours de Munich du président allemand Frank-Walter Steinmeier,en revanche, a une nouvelle fois mis en évidence «l’éternel tiraillement» du SPD allemand entre d’une part, un sentiment anti-russe et, d’autre part, les vestiges de la pensée politique de détente des années 1960 et 1970.

3Etude complète à l’adresse suivante: https://securityconference.org/assets/user_upload/MunichSecurityReport2020.pdf

4Un rapport sur l’étude et la version pdf de celle-ci sont disponibles à l’adresse: https://www.pewresearch.org/global/2020/02/09/nato-seen-favorably-across-member-states/ du 09/02/20



Articles Par : Karl Müller

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