La révolte des généraux et le déclin de la démocratie américaine

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La demande par plus d’une demi-douzaine d’anciens commandants de l’armée que le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld démissionne a mis à nu les profondes divisions qui existent au sein de l’appareil d’État et la désintégration avancée de l’ordre démocratique bourgeois américain.

Dans le Jardin des roses de la Maison blanche, le président Georges W. Bush s’en est pris violemment aux critiques de Rumsfeld en criant des remarques qui combinaient la belligérance à l’hystérie. Affirmant qu’il «n’appréciait pas les conjectures» au sujet du futur du secrétaire à la Défense, Bush a déclaré: «J’entends les voix, et je lis les premières pages, et je connais les conjectures. Mais je suis le décideur, et je décide ce qui est le mieux, et ce qui est le mieux est pour Donald Rumsfeld de demeurer secrétaire à la Défense.»

C’était la deuxième fois en à peine cinq jours que Bush s’est senti obligé de faire une déclaration publique réitérant son appui à Rumsfeld. Vendredi dernier, il a interrompu ses vacances de Pâques pour déclarer que «le leadership solide et énergique du secrétaire Rumsfeld constitue exactement ce qui est nécessaire en cette période critique.»

Clairement, l’administration a été ébranlée par ses critiques militaires. Parmi celles-ci se trouvent d’éminents commandants de troupes américaines en Irak, à la retraite depuis peu, (le général Paul Eaton était chargé de l’entraînement de l’armée irakienne, le général John Batiste était commandant de la 1ère division d’infanterie en Irak, le général Charles Swannack était commandant de la 82ème division aéroportée) qui ont qualifié l’intervention là-bas d’«échec stratégique» et de «désastre».

Selon des articles publiés récemment, au moins une vingtaine d’autres officiers à la retraite envisageraient de donner leur appui à la demande d’éviction de Rumsfeld. Il est largement reconnu que cette campagne publique est coordonnée en arrière-scène par des commandants toujours en activité dans les forces armées.

Rumsfeld lui-même a tenté de repousser cette campagne, l’associant à sa campagne agressive de «transformation de l’armée», notamment la réduction de la taille de l’armée américaine, et insinuant que les éléments opposés à ses efforts de «modernisation» ne se limitaient qu’aux officiers en uniformes.

«Les gens aiment les choses telles qu’elles sont, et donc, lorsque vous faites un changement il y a quelqu’un qui n’appréciera pas», a-t-il affirmé mardi, lors d’une conférence de presse au Pentagone, après avoir remué de vieilles controverses, du débat vieux de 30 ans au sujet du canon à installer sur le char d’assaut de l’armée au contrat annulé de l’obusier Crusader.

De tels arguments ne convainquent personne et ne font rien pour contrer l’impact des critiques des commandants de l’armée sur l’opinion publique, dans un contexte où de larges couches du peuple américain sont déjà arrivées à la conclusion que la guerre était une erreur et que les troupes américaines devraient être retirées. Dans le dernier sondage par USA Today et Gallup publié lundi dernier, 57 pour cent de ceux interrogés ont affirmé que l’invasion de l’Irak était une erreur, le taux le plus élevé depuis la première fois où l’on a posé cette question, alors que 65 pour cent ont affirmé ne pas approuver la manière dont Bush gérait la guerre en Irak.

Alors que la situation en Irak se dirige tout droit vers la catastrophe – une guerre civile sectaire s’intensifie et au moins 50 soldats américains ont été tués ce mois-ci seulement – l’éloge de Bush à l’endroit du leadership de Rumsfeld est hautement provocateur, et son refus de reconnaître les tensions s’accumulant au sein de l’armée soulève la question préoccupante de savoir jusqu’où la confrontation actuelle va se poursuivre.

Évidemment, la Maison blanche craint que le retrait de Rumsfeld aura pour conséquence d’attiser l’opposition populaire à la guerre et de miner encore plus l’administration Bush. Rumsfeld et le vice-président Dick Cheney, deux vétérans de l’administration Nixon du temps de la guerre au Vietnam, sont les principaux architectes de la guerre au sein de l’administration. Si l’un des deux devait être forcé à démissionner, cela pourrait mener à l’effilage de l’administration dans son ensemble.

Dans un gouvernement coupable de crimes de guerre, le principe opérationnel est résumé par les mots que Benjamin Franklin avait prononcés dans une toute autre circonstance: «Nous n’avons pas d’autre choix que de nous tenir les uns les autres, sinon, un par un, nous serons pendus.»

Alors que le feu de forêt fait rage au sein du Pentagone, un mémo interne de l’armée qu’a obtenu la revue en ligne Salon cite un enquêteur militaire de haut rang qui déclare que Rumsfeld a «personnellement été impliqué dans l’interrogation» de Mohammed al-Kahtani, un détenu de Guantanamo d’origine saoudienne, supervisant un traitement «abusif et dégradant» assimilable à de la torture. «La question à ce point n’est pas de savoir si le secrétaire Rumsfeld doit démissionner, mais plutôt de savoir s’il doit être poursuivi», a commenté un porte-parole de Human Rights Watch suite à cette révélation.

Pour mettre un terme aux demandes des militaires pour la démission de Rumsfeld, la direction du Pentagone a tenté de rallier d’autres commandants à la retraite, leur faisant parvenir par voie électronique des «arguments» qu’ils pourraient utiliser pour défendre le secrétaire à la Défense. Quatre généraux à la retraite ont répondu avec une lettre publiée en page éditoriale du Wall Street Journal lundi, qui reprenait plusieurs des points du mémo du Pentagone.

Dans la même veine, Melvin Laird qui fut secrétaire à la Défense sous Nixon, et Robert Pursley, un lieutenant général de l’armée de l’air à la retraite et conseiller de longue date au Pentagone, ont publié une lettre éditoriale dans le Washington Post de mercredi dans laquelle ils donnaient l’avertissement aux critiques de Rumsfeld d’être «conscients des risques et des responsabilités découlant de leurs actions».

L’article concluait avec une accusation à peine voilée que ceux qui ont parlé ont trahi les forces américaines en Irak et ont aidé et renforcé la résistance. «En s’exprimant maintenant, ils croient peut-être rendre service en contribuant à un débat rationnel, ont-ils écrit. Mais l’ennemi ne comprend pas ou n’apprécie pas le débat public rationnel. Ce dernier est perçu comme un signe de faiblesse et de manque de résolution.»

Ce n’est évidemment pas le but des adversaires militaires de Rumsfeld. Pour la plupart, ils ont défendu la décision d’entreprendre une guerre d’agression contre l’Irak, mais condamnent le secrétaire à la Défense pour n’avoir pas adopté les plans développés par les militaires eux-mêmes demandant un nombre bien plus élevé de soldats pour cette opération.

Écrivant sa propre lettre d’opinion dans le Washington Post de mercredi, John Batiste, ancien commandant de la première division d’infanterie, exprima la pensée de bien des critiques militaires. Bien que reconnaissant formellement que «le contrôle civil sur les militaires est fondamental», il en vient rapidement à déclarer que «nous avons besoin de haut dirigeants militaires qui soient bien enracinés dans les principes fondamentaux de la guerre et qui n’ont pas peur de faire ce qui est nécessaire. Notre démocratie en dépend. Certains proposent de bâillonner ce débat, mais laissez-moi vous assurer que ce n’est pas dans notre intérêt national de le faire. Nous devons gagner cette guerre, et nous ne pouvons pas permettre à nos haut dirigeants de continuer à prendre des décisions alors que leur dossier est si mauvais.»

Le présent conflit concernant Rumsfeld, impliquant des déclarations provenant de généraux qui, dans certains cas, arrivent de leur commandement sur les champs de bataille et le ralliement d’une autre section des généraux derrière le dirigeant civil du Pentagone, est un événement politique sans précédent dans l’histoire des États-Unis. On n’a même jamais eu d’intervention publique comparable du haut commandement de l’armée durant la désintégration militaire lors de la guerre du Vietnam.

Bien que certains des apologistes de l’administration aient, dans leur défense de Rumsfeld, tenté de soulever le principe du contrôle civil sur les militaires, ces efforts étaient criblés d’hypocrisie et d’insurmontables contradictions. Il s’agit, après tout, d’une administration qui s’est arrogé des pouvoirs dictatoriaux sans précédent pour un président en invoquant son rôle de «commandant en chef». Elle a perverti cette fonction en la transformant d’une disposition constitutionnelle visant à assurer la subordination des militaires à l’autorité du gouvernement élu en une affirmation du pouvoir militaire sur la vie politique du pays qui a mené aux détentions illégales «d’ennemis combattants», à la torture de détenus et à la création de tribunaux visant à contourner les lois et les tribunaux américains.

En réponse à ceux qui ont critiqué la guerre en Irak, la Maison blanche insiste de manière répétée, que la politique d’occupation du pays est entièrement déterminée par ce que les généraux considèrent nécessaire.

De telles tendances anti-démocratiques et militaristes ne sont pas apparues avec Bush, mais elles ont rapidement pris de l’ampleur sous son administration.

Il y a une érosion continue du contrôle civil sur les militaires depuis que le président Dwight D. Eisenhower quitta son poste il y a plus de 45 ans. Il avait lancé un avertissement sur la croissance du pouvoir du «complexe militaro-industriel» qui réunissait les commandants en uniforme, une massive industrie de l’armement et les représentants politiques des fournisseurs militaires.

Le poids relatif de ce «complexe» au sein de la société américaine s’est immensément accru depuis ces années. Il y a eu une vaste croissance dans les dépenses militaires et une éruption globale du militarisme américain, différentes administrations ayant recours à l’armée pour des interventions, des invasions et des guerres d’agression.

Aujourd’hui, de puissants commandants militaires régionaux supervisent les opérations américaines dans le Pacifique, au Moyen-Orient et en Asie centrale, rivalisant avec les diplomates en tant que principaux architectes de la politique étrangère américaine.

Dans la foulée de la guerre du Vietnam, l’armée américaine a été transformée en une armée de soldats professionnels et volontaires, isolés du reste de la société civile et donc de la présence d’une large couche de conscrits prêts à poser des questions et à s’objecter à une guerre non provoquée et illégale. Le corps d’officiers est devenu de plus en plus politisé, une majorité écrasante s’identifiant aux républicains.

Les deux partis politiques sont en compétition pour obtenir l’appui d’officiers seniors à la retraite, les amenant au devant de la scène à leurs conventions politiques, chose qui aurait été inimaginable il a une génération encore.

En dernière analyse, la révolte des généraux contre Rumsfeld est un symptôme du dépérissement des formes et institutions démocratiques bourgeoises aux États-Unis. Elle annonce ce qui pourrait être décrit comme l’introduction du «modèle latino-américain» dans la vie politique américaine.

La synchronisation de la campagne publique des ex-commandants est significative. Elle vient quelques mois seulement après que le député démocrate John Murtha de la Pennsylvanie, un des législateurs ayant les liens les plus étroits avec le corps des officiers, ait publiquement appelé au retrait des troupes américaines de l’Irak dans les six prochains mois et à la poursuite de la guerre contre le peuple irakien par d’autres moyens: frappes aériennes, forces de réaction rapide, et forces spéciales alliées avec les forces kurdes et shiites.

Murtha a été traité par les lâches dirigeants démocrates comme s’il était un lépreux politique, et la majorité républicaine à la Chambre des représentants a répondu en organisant un vote sur le retrait immédiat des troupes qui n’a obtenu l’appui que de trois démocrates sur deux cents.

Face à l’incapacité et à la réticence évidente du supposé parti de l’opposition à s’opposer à quoique ce soit, les militaires ont jugé qu’il était approprié de contourner le processus politique pour s’adresser directement au grand public.

Les démocrates répondent maintenant en se mettant à la traîne des généraux. «Le refus du président Bush d’admettre qu’il est temps de faire un changement et de renvoyer le secrétaire à la Défense Rumsfeld est un symptôme du leadership incompétent et en faillite de son gouvernement», a indiqué cette semaine Karen Finney, porte-parole du Comité national des démocrates.

Le sénateur Dick Durbin de l’Illinois, le second démocrate en importance au Sénat, a demandé un vote de «non-confiance» sur Rumsfeld et décrit la critique des généraux comme étant une «sonnette d’alarme» pour le Congrès.

Il n’y a aucune raison de croire que ces développements vont alarmer de quelque façon les démocrates du congrès. Cependant, le conflit intense qui fait rage dans l’appareil d’état et l’intervention de plus en plus agressive de commandants militaires en uniformes devraient servir de sérieux avertissement au peuple américain.

Dès le début, le lancement d’une guerre d’agression pour contrôler l’Irak et ses importantes ressources pétrolières et faire valoir l’hégémonie des États-Unis sur le Golfe Persique a fait consensus au sein de l’élite dirigeante américaine. Cette politique est soutenue tant par le Parti démocrate que par le Parti républicain, peu importe leurs désaccords tactiques sur la meilleure façon de la réaliser.

Maintenant l’échec désastreux de cette politique a suscité des divisions amères et une profonde crise politique au sein de l’establishment dirigeant, tout en mettant à nu le fossé qui sépare les deux partis et l’oligarchie qu’ils représentent de la grande majorité de la population.

On ne peut fermer les yeux sur le danger posé par une intervention autoritaire de l’armée en vue de combler ce vacuum politique. La défense des droits démocratiques et la lutte pour mettre un terme à la guerre en Irak et prévenir de nouvelles et plus terribles guerres à l’avenir exigent une rupture complète avec le Parti démocrate et le développement d’un nouveau mouvement politique indépendant de la classe ouvrière.



Articles Par : Bill Van Auken

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