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La révolte des généraux
Par Alexander Cockburn
Mondialisation.ca, 12 décembre 2005
Counterpunch (traduit de l'anglais par Géostratégie.com) 12 décembre 2005
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/la-r-volte-des-g-n-raux/1451

L’immense signification du discours du républicain John Murtha, le 17 novembre, réclamant le retrait immédiat de l’Irak réside en ce qu’il fait état d’une révolte au sein du corps des officiers supérieurs de l’armée américaine qui voient l’institution qu’ils dirigent « brisée, vidée » et « vivant au jour le jour », pour reprendre les termes de leur porte-parole, John Murtha, lorsqu’en décembre, l’homme dénonçait une fois de plus la destruction de l’armée des ouvres de Bush.

Un collaborateur de CounterPunch comptant une quarantaine d’années d’expérience de travail au Pentagone ou dans ses parages me disait cette semaine que « les généraux à quatre étoiles avaient mis le grappin sur Murtha pour qu’il tienne ce discours, parce qu’il bénéficie d’une crédibilité maximale ». Et c’est vrai. Même au Sénat américain, personne n’arrive au niveau de Murtha pour transmettre ce message, sauf Byrd, peut-être, mais le vénérable sénateur de Virginie-Occidentale était un opposant véhément à la guerre dès le début, alors que Murtha avait voté en sa faveur et que ce n’est que récemment qu’il a changé d’avis.

Ainsi donc, les généraux à quatre étoiles sont allés plaider leur cause auprès de Murtha et lui ont fourni ces données des plus pointues qui ont rendu son discours si ravageur, faisant passer un vent de panique sur la Maison-Blanche qui y allait bientôt de dénonciations insensées traitant Murtha de clone de Michael Moore.

Il n’a guère fallu plus d’un instant au vice-président Cheney, ancien secrétaire d’État à la Défense, pour scanner le discours de Murtha et se rendre compte de son importance en tant qu’annonce du ras-le-bol des généraux.

Écoutons une fois encore ce que les généraux veulent que leurs concitoyens sachent :

« L’avenir de nos soldats court un risque. Nos soldats et nos familles sont sur la corde raide. Beaucoup disent que l’armée est brisée. Certains de nos hommes en sont à leur troisième déploiement. Le recrutement a considérablement baissé même si l’armée a réduit ses normes d’admission. Elle compte enrôler 20 pour-cent d’hommes de la catégorie 4, la plus basse, alors qu’elle n’en enrôlait jamais. Elle a été forcée de le faire histoire de tenter de satisfaire des quotas pourtant fortement réduits.

« Les budgets de la Défense subissent des coupes sombres. Les coûts personnels grimpent en flèche, particulièrement sur le plan des soins de santé. Il va falloir opérer des choix. Nous ne pouvons honorer les promesses que nous avons faites aux familles de nos militaires en termes d’allocations de service et en termes de soins de santé, qu’il faut négocier une fois pour toutes. Nous devons être préparés.

« La guerre en Irak a provoqué d’énormes déficits dans notre bases au pays même. Je me suis rendu dans trois bases des États-Unis et toutes manquaient de ce genre de choses dont on a besoin pour entraîner les hommes qui vont en Irak. 

Une grande partie de notre équipement au sol est usée.

« Très important – et c’est d’ailleurs le point le plus important -, les incidents se sont accrus, passant de 150 par semaine à plus de 700 cette dernière année. Au lieu de voir les attaques se réduire à une époque où nous avons eu plus de troupes additionnelles, ces mêmes attaques ont considérablement augmenté. Depuis la révolution à Abou Ghraïb, les pertes américaines ont doublé. »

Ce qui s’est passé après ce discours est très instructif. Les démocrates sentirent qu’il leur fallait prendre leurs distances avec Murtha, ce qui enhardit la Maison-Blanche à multiplier ses attaques.

Depuis l’appareil présidentiel de Bush, qui voyageait en Asie, vint un commentaire dérisoire prétendant que Murtha « appliquait les méthodes de Michael Moore et de l’aile libérale extrême du Parti démocrate ».

Il fallut à la Maison-Blanche en voyage 48 heures pour comprendre que c’était un commentaire particulièrement stupide. Murtha n’est pas le genre de type qu’on peut couvrir de boue de la façon dont Bush et consorts l’avaient fait en 2004 avec Kerry aux mâchoires fragiles. Le très décoré vétéran Murtha rétorqua publiquement qu’il n’avait pas beaucoup de temps à consacrer aux calomnies de gens comme Cheney, qui avait obtenu cinq sursis pou son service militaire au Vietnam.

Le week-end arrivé, Bush parlait déjà avec respect de Murtha. Lundi, face à un public de Washington, Cheney raconta en grinçant des dents que, malgré son désaccord avec Murtha, celui-ci était « un homme bien, un marine, un patriote » et qu’il adoptait « une position claire dans une discussion absolument bien fondée.

Le lendemain, la secrétaire d’État Condoleezza Rice déclara sur Fox News : « Je ne pense pas qu’il soit nécessaire que les forces américaines soient présentes là-bas en aussi grand nombre qu’actuellement du fait que les Irakiens – et pour beaucoup plus longtemps – redoublent d’activité. » Une semaine plus tard, Bush préparait un discours insistant lourdement sur des retraits américains opérés au fur et à mesure que les forces armées irakiennes assumeraient à leur tour ce fardeau.

Des détachements irakiens entraînés par les Américains sont-ils déjà prêts sur place ? Non, s’il faut en croire les rapports en provenance d’Irak, mais il pourrait aussi bien s’agir de nonagénaires armés d’arcs et de flèches que le commandement suprême de Bush invoquerait encore leur excellent entraînement et leurs dispositions superbes pour la grande mission.

Dix jours après le discours de Murtha, les commentateurs des talk-shows télévisés du dimanche sautaient tous dans le wagon des inconditionnels du « Ramenez-les dans leurs foyers ». Les voix réclamant que l’Amérique « reste dans la course » en Irak étaient rarissimes. Le 1er décembre, Murtha repassa à l’attaque à Latrobe, en Pennsylvanie, racontant à un groupe d’action civique qu’il avait fait l’erreur de voter pour la guerre et que le gros des troupes américaines allait quitter l’Irak dans l’année à venir parce que l’armée était « brisée, épuisée » et qu’elle « vivait au jour le jour ».

L’odeur de panique qui stagne comme un brouillard d’hiver sur Capitol Hill, à Washington, s’est intensifiée. La panique est là dans le principal souci de tout politicien dans la capitale du pays : la survie. Les gens qui transpirent le plus sont les républicains et l’origine de leur terreur réside dans le message mortel qu’apporte le moindre sondage actuel : la guerre de Bush en Irak annonce clairement le désastre que va devoir affronter le Parti républicain au cours des élections de la mi-mandat, l’an prochain.

Prenez le cas du sondage effectué par SurveyUSA à la mi-novembre : l’approbation actuelle de Bush n’atteint 50 pour-cent que dans sept États, et ceux-ci sont les États peu peuplés de l’Utah, l’Idaho, le Wyoming, le Nebraska, l’Oklahoma, l’Alabama et le Mississippi. Dans douze États, y compris la Californie, New York, l’Illinois, la Pennsylvanie et le Michigan, son taux n’atteint pas 35 pour-cent.

Il faut remonter au début des années 70, avec un Nixon éclaboussé par le scandale et sur le point de démissionner, pour retrouver des chiffres inférieurs à ceux de Bush. À l’instar de celui-ci, Nixon avait remporté triomphalement les élections de 1972. Moins de deux ans plus tard, il cédait la Maison-Blanche au vice-président Ford avant de partir en exil.

Personne n’attend de Bush qu’il démissionne, ni même qu’il soit frappé d’empêchement (bien que l’avenir du vice-président Cheney soit moins assuré) et son second mandat couvre encore plus de trois ans.

Mais, en ce moment, pour reprendre une expression fameuse de l’époque de Nixon, un cancer ronge sa présidence et ce cancer n’est autre que la guerre en Irak. Les Américains lui sont actuellement hostiles à 60 pour-cent et 40 pour-cent estiment que Bush leur a menti afin qu’ils soutiennent cette guerre.

D’où la panique. Même si les sièges de la Chambre des représentants ont subi tant de tripatouillages électoraux qu’on s’attend à ce que moins de 50 des 435 districts soient susceptibles de changer de main, les républicains sont passablement ennuyés du fait que peu de sièges, en dépit des tripatouillages, pourront résister à un ouragan politique de force 5.

Ce qu’ils tirent des sondages actuels, c’est un simple message. Si les États-Unis n’ont pas retiré une partie substantielle de leurs troupes de l’Irak pour la fin de l’an prochain, une brusque tempête de force 5 pourrait très bien les balayer en tous sens.

Dans toute cette débâcle potentielle, la seule source de réconfort pour les républicains réside dans le comportement vraiment incroyable des démocrates. Il y a d’abord eu leur réaction terrifiée aux propos de Murtha, symbolisée par l’annulation de la part de la dirigeante de la minorité démocrate, Nancy Pelosi, d’une conférence de presse de soutien à Murtha. Ceci poussa les républicains à comprendre que les démocrates étaient disposés à ce que leur coup de bluff soit utilisé par la résolution soutenue par les républicains et réclamant le retrait immédiat, résolution pour laquelle trois démocrates seulement avaient voté, alors que de prétendus progressistes comme Kucinich, Sanders et Conyers se mettaient à couvert.

Ecoutez chaque sénateur démocrate de poids, comme Kerry, Clinton, Feingold ou Obama, et vous obtiendrez le même refus catégorique d’aller au-delà de la caractérisation féroce par Glenn Ford et Peter Gamble, du Black Commentator (voir http://www.blackcommentator.com/), du discours d’Obamaau Conseil des Relations étrangères.

Le sénateur américain Barack Obama a planté profondément les pieds dans le camp du Parti démocrate favorable au prolongement de la guerre. Ce camp est un grand bourbier qui, si on ne l’assèche pas, va absorber tout espoir de victoire sur le GOP [= Great Old Party, le Parti républicain, NdT] aux élections pour le Congrès, l’an prochain. Dans un chef-d’ouvre de langue de bois prononcé le 22 novembre devant le prestigieux Conseil des Relations étrangères, le juriste noir de l’Illinois est parvenu à clouer le bec au sénateur John Kerry, un acte d’éclat en soi, en effet.

Pour l’essentiel, tout ce qu’Obama veut du régime de Bush, c’est qu’il reconnaisse avoir lancé la guerre en s’appuyant sur de fausses informations et, par-là même, montrer clairement au Sénat comment celui-ci doit procéder à l’avenir. Ces démocrates qui veulent s’attarder sur le passé – la genèse réelle et le motif de la guerre, de même que les véritables raisons de vouloir la poursuivre – devraient être tranquilles, de la sorte.

« Retrait » et « calendriers » sont des mots à proscrire et Obama ne veut pas en entendre parler.

Bien sûr, les « rebelles » ne sont pas une « faction » et c’est pourquoi il faut en venir à bout. Sur ce point, Obama et la clique de Bush sont bien d’accord : « En somme, nous devons nous concentrer, avec méthode et sans parti pris, sur ces étapes qui, primo, stabiliseront l’Irak, éviteront avant tout la guerre civile et donneront aux factions en Irak tout l’espace dont elles ont besoin pour forger un règlement politique, secundo, contiendront et finiront par éteindre la rébellion en Irak et, tertio, ramèneront nos troupes en sécurité dans leurs foyers. »

Personne à la Maison-Blanche ne contredirait un seul de ces points. Le point « numéro deux » de la ligne de base « pragmatique » d’Obama concerne le musellement et l’élimination de la « rébellion ». Naturellement, la chose n’est faisable qu’en poursuivant la guerre. Et, en effet, il apparaît qu’Obama et nombre de ses collègues ont davantage tendance à consulter les hommes de Bush sur les meilleures manières de « gagner » la guerre que d’opérer un retrait des troupes à l’importe quelle date préétablie.

Ils veulent la « victoire » tout autant que la Maison-Blanche, à la différence près qu’ils ne veulent pas qu’on leur bassine ce mot lors de chaque conférence de presse.

The Black Commentator conclut en ces termes son écorchage d’Obama et de ses compagnons :

À la fin de l’été 2006, lorsque les électeurs décideront de ce à quoi ils veulent que ressemblent leur Sénat et leur Chambre des Représentants, si les démocrates n’ont pas récupéré l’opinion du public pour lui proposer une sortie tangible et rapide de l’Irak, les républicains conserveront le contrôle des deux chambres et du Congrès.

Tout ce qui restera en novembre sera le rabâchage sortis des bouches de Kerry, Hillary, Biden, Edwards – et Obama.

Ici, à CounterPunch, c’est l’impression très nette que nous avons.

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