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La recherche de la sécurité par les fortifications, la surveillance des frontières et les murs: une illusion
Par Prof. Jules Dufour
Mondialisation.ca, 08 octobre 2013
23 octobre 2006
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https://www.mondialisation.ca/la-recherche-de-la-s-curit-par-les-fortifications-la-surveillance-des-fronti-res-et-les-murs-une-illusion/3579

Le 4 octobre 2006 le président George W. Bush promulgue une loi pour la construction d’un mur sur la frontière qui sépare les États-Unis du Mexique et ce sur une longueur de 1200 kilomètres, soit près de 40% des 3200 kilomètres qui délimitent les deux pays. Cette entreprise n’est pas vraiment une nouvelle surprenante. C’est un souhait exprimé depuis des années par un grand nombre d’organisations qui luttent contre l’immigration clandestine provenant des pays latino-américains et, en particulier, du Mexique. Les Américains auront leur propre mur, le «mur américain», le mur du Sud qui est déjà considéré par les Mexicains comme étant le «mur de la honte» et qui s’avère, en fait, l’expression d’un processus de militarisation de la frontière entre les deux pays.

La construction d’un nouveau mur ou plutôt la poursuite de son édification (un tronçon de 100 kilomètres est déjà en place dans la région de San Diego) illustre l’isolement grandissant des Américains du reste du monde, isolement non seulement idéologique mais qui sera aussi physique. Avec un système de surveillance efficace à la frontière canadienne les Américains se sentiront désormais dans une forteresse comme le recherchaient les populations du Moyen-Âge avec la construction de forts et d’enceintes fortifiées.

Le mur qui sépare San Diego et Tijuana est semblable à celui d’une prison (Photos 1 et 2). J’ai été à même de l’observer en 2005 lors d’un périple en direction de la Basse Californie. Il semble infranchissable, mais pourtant, selon Pascal Riche, des milliers de personnes l’ont  traversé sur un peu plus d’un demi million qui ont tenté de le faire dans ce secteur. Selon le même auteur, «le premier rempart qui a été construit il y a quelques années, aujourd’hui rouillé, est doublé d’une seconde clôture grillagée, de 4 m de haut. Lorsque c’est possible, une route passe entre les deux, pour les 4 x 4 des gardes-frontière de la Border Patrol Police…«El muro a tué 4000 personnes en 11 ans»… «L’histoire a montré que les murs n’ont jamais marché. Dans dix ou quinze ans les Américains auront honte de ce qu’ils ont fait» selon les propos du père Luis Kindzierski de la Colonia Postal de Tijuana  (Libération, 4 mars 2006).

Fires in Baja California Image. Caption explains image.

Photo 1. Image satellitaire qui illustre la frontière entre la Californie et la Baja California. On peut apercevoir le trait de la frontière qui sépare San Diego et Tijuana.

Source : http://earthobservatory.nasa.gov/NaturalHazards/natural_hazards_v2.php3?img_id=10764

Photo 2. El muro entre San Diego et Tijuana. Vue à partir de l’aéroport de Tijuana

Source : http://es.wikipedia.org/wiki/Imagen:Tijuana1.jpg

Au mur Américain s’ajoute un autre mur inachevé, soit celui que l’on appelle la clôture de «sécurité» construite par le gouvernement israélien autour de la Cisjordanie et de Jérusalem (Figure 1). C’est le «mur de l’Apartheid» pour les Palestiniens. Ainsi, «Israel annexe unilatéralement une partie substantielle de la Cisjordanie et resserre les barrages militaires autour des villes palestiniennes, en y enfermant ainsi efficacement les habitants» (M. Burbacher, 2002). Selon R. Faraj, «En fait il ne s’agit pas d’une simple «clôture» ni d’un simple «mur», mais d’un dispositif extraordinaire de surveillance, de part et d’autre, une zone de sécurité de 30 à 100 mètres de large» (R. Faraj, 2005). Pour les uns c’est la «sécurité», pour les autres c’est le confinement, l’appauvrissement et la mort.

Figure 1. La carte montre le territoire qui sera entouré par la barrière de «sécurité» d’Israel.

Source : http://www.stopthewall.org/activistresources/793.shtml

On apprend aussi que les Américains envisagent de construire un mur sur la frontière entre la Syrie et l’Iraq sur une distance de 600 kilomètres (Photo 3). Ce projet est conçu dans la foulée du mur de l’Apartheid. Il permettra de transformer l’Iraq en une autre prison à ciel ouvert que les Américains pourront plus aisément contrôler et ce à partir de ce que l’on peut considérer comme des miradors géants, soit les quatre bases militaires dont ils disposent sur les frontières de l’Irak avec l’Iran, la Syrie, la Jordanie et l’Arabie saoudite (Iraqamsi.org, 2006 dans Mondialisation.ca).

Image satellite du Moyen-Orient

http://dglnotes.com/media/ME-satellite-2.jpg

Photo 3. Cette image satellitaire permet de visualiser la frontière qui sépare la Syrie de l’Iraq.

 

Quand le Mur de Berlin a été démantelé et lors de son ouverture le 9 novembre 1989 l’humanité s’est sentie soulagée. Le temps des murs et des barrières était désormais chose du passé. La chute du Rideau de fer (figure 2) était, à cette époque, le prélude d’une ère de paix et de coopération non seulement entre l’Est et l’Ouest, mais aussi entre le Nord et le Sud. Il y avait beaucoup d’espoir de profiter enfin des dividendes de la paix. Malheureusement, durant les années 1990, les conflits armés, des conflits frontaliers mais aussi des conflits internes, ont continué d’affliger plusieurs régions du monde, en particulier le continent africain de plus en plus appauvri par l’exploitation dont il fait l’objet. Le taux d’appauvrissement de centaines de millions d’habitants s’est accentuée dans les pays déjà les plus pauvres (Chossudovsky, 2004).

Figure 2, Carte de l’Europe séparée par le Rideau de fer entre le monde communiste et le monde «libre» (http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:EiserneVorhang.png).

Que nous réservent donc ces initiatives visant à édifier des murs alors que l’on s’efforce depuis des décennies de briser les barrières entre les États et de conclure des accords économiques et des ententes de coopération pour le développement dans l’ensemble du monde, et ce afin d’en finir avec le Mur le plus difficile à démanteler, soit celui qui sépare le Nord des biens nantis et le Sud des appauvris? Malheureusement, le début du XXIième siècle nous montre plutôt que l’Apartheid Nord-Sud s’avère une réalité inéluctable que les pays riches n’ont aucun intérêt à éliminer.

Ces murs sont le symbole de la poursuite par le Nord de son hégémonie totale sur l’ensemble de la Planète. Ils sont le reflet d’une volonté avouée de poursuivre l’exploitation des ressources planétaires pour le bénéfice des plus riches et de ceux et de celles qui les imitent et les adulent.

Tandis que l’Humanité recherche la sécurité par l’élimination des armements nucléaires en créant, par exemple, des Zones libres d’armes nucléaires (ZLAN) et des zones de paix, par la sauvegarde de la diversité biologique en ayant établi jusqu’à maintenant plus de 100 000 aires terrestres et marines protégées par législation couvrant près de 20 millions de kilomètres carrés (UICN et PNUE, 2003), par l’arrêt du réchauffement climatique, par la lutte contre la désertification  et, enfin,  par l’éradication de la pauvreté, les Américains veulent assurer leur sécurité en construisant des murs et des systèmes de surveillance à leurs frontières et à l’étranger à partir des 700 bases militaires qu’ils ont installées sur tous les continents sans oublier la protection du bouclier spatial anti-missile. Ils le font ainsi pour se mettre à l’abri de ceux et celles qu’ils exploitent à l’échelle mondiale et qui constituent, à leurs yeux, une menace potentielle à leurs intérêts. Tous ces éléments ne seront qu’une illusion, car ils continueront de se sentir partout assiégés et ce sentiment constituera encore la justification de leurs interventions militaires préventives.

Jules Dufour

 

Jules Dufour, Ph.D., est Président de l’Association canadienne pour les Nations Unies (ACNU) /Section Saguenay-Lac-Saint-Jean, membre du Cercle universel des Ambassadeurs de la Paix, membre du Conseil national de Développement & Paix.

 

Références :

BRUBACHER, M. 2002. De l’antiterrorisme à la guerre. Le mur de la honte. Le Monde diplomatique, novembre 2002, pp. 20-24.

CHOSSUDOVSKY, M. 2004. Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial. Montréal, Les Éditions Écosociété. 383 pages.

DUFOUR, J. 2004. La sécurité coopérative et les libertés à protéger. Texte d’une conférence prononcée dans les cadres du Congrès mondial de l’Institut international des Protecteurs du citoyen, Québec, le 9 septembre 2004. 23 pages.

FARAJ, R., 2005. Palestine. Le refus de disparaître. Montréal, Les Éditions de la Pleine Lune. 238 pages.

IUCN, UNEP et WCMC. 2003. 2003 United Nations List of Protected Areas. IUCN Publications Services Unit et UNEP World Conservation Monitoring Center. 44 pages.

 Sites Internet :

Les USA envisagent de construire un mur de 600 Km le long de la frontière syro-iraquienne :

http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=20061005&articleId=3399

L’appel de la Haye pour la paix 1999 : http://www.aieq.qc.ca/frame_publications.html

La prévention et la résolution pacifique des conflits en Afrique : http://www.aieq.qc.ca/frame_publications.html

Zones de paix: http://www.demilitarisation.org/Art.GSsA.%20VIII.version%20II.htm

Les murs et les lignes de démarcation dans le monde:

http://www.20minutes.fr/articles/2006/10/17/20061017-actualite-internationale-Les-murs-et-lignes-de-demarcation-dans-le-monde.php

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