La Russie soulève des questions sur l’empoisonnement Skripal

Moscou dit qu’elle a des preuves que l’agent innervant utilisé dans l’attaque anglaise est une arme chimique brevetée aux États-Unis

L’affaire sensationnelle de l’empoisonnement de l’agent du MI6 et ex-colonel des services secrets russes Sergueï Skripal le 4 mars à Salisbury, Royaume Uni, devient de plus en plus curieuse. Moscou réfute fortement les allégations selon lesquelles la Russie serait impliquée dans l’affaire Skripal. Une captivante intrigue en politique des grandes puissances est en train de se dérouler sous nos yeux. Il y a ample matière ici pour un roman de Le Carré.

Assistons-nous à un « remake » de l’attaque sous faux drapeau du Golfe du Tonkin d’août 1964, l’« incident » imaginaire concocté par l’armée US pour fournir une justification légale et politique au déploiement des forces US au Vietnam du Sud et pour déclencher une guerre ouverte avec le Vietnam du Nord ?

En résumé, la Grande Bretagne a prétendu qu’un agent innervant de qualité militaire, d’un type connu sous le nom de Novichok avait été utilisé à Salisbury. Il avait été à l’origine développé dans l’ex-URSS et, par conséquent, la main de Moscou – voire celle de Vladimir Poutine en personne – était « très probable ».

Moscou, pour sa part, a maintenu que tous ses agents chimiques avaient été détruits et que cela avait été fait sous contrôle de l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC).

Les allégations britanniques n’ont pas tardé à se transformer en une expulsion de diplomates russes à grande échelle (plus de cent en tout) par les capitales occidentales, sous forte pression de Washington et de Londres. Les USA ont à eux seuls expulsé 60 diplomates russes, tandis que la Grande Bretagne en expulsait 23.

La Grande Bretagne ignore studieusement la demande russe d’échantillons de l’agent chimique utilisé à Salisbury et d’accès consulaire à la fille de l’ex-espion, Yulia. Dans le même temps, elle a demandé à l’OIAC de mener une enquête.

L’OIAC a refusé de confirmer ou d’infirmer le pays d’origine de l’agent chimique utilisé dans l’affaire de Salisbury.

Theresa May a tout l’air d’un renard qu’une poule aurait pris.

Le 18 avril, Moscou a révélé qu’elle avait remis à l’OIAC des preuves que l’agent Novichok prétendument utilisé à Salisbury est en réalité une arme brevetée en 2015 aux États-Unis et produite dans ce pays. (Entre parenthèses, contrairement à la Russie, les USA n’ont pas encore détruit leurs stocks d’armes chimiques, comme exigé par la Convention sur les Armes Chimiques de 1997.)

Maintenant, ce n’est pas seulement le gouvernement britannique mais également Washington qui a des explications à fournir. Participant cette semaine au programme de la BBC « Hard Talk » avec Stephen Sacker, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a frappé fort en disant que « très probablement » est une nouvelle invention de la diplomatie britannique pour décrire ses raisons de condamner les gens parce que les gens sont « très probablement » coupables. Comme lorsque, dans Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll décrivait un procès… « et le roi dit “Interrogeons le jury”, et la reine cria “Pas de jury ! Condamnation d’abord ! Verdict ensuite !” »  C’est la logique de « Très probablement ».

La Grande Bretagne s’éloigne fermement quoique furtivement de l’affaire Skripal, espérant peut-être qu’elle s’éteindra d’elle-même. Mais Moscou la laissera-t-elle s’en tirer à si bon compte ? Les Russes aussi semblent garder en réserve quelque information explosive laissant entrevoir une complicité des USA dans toute l’affaire.

Plus simplement exprimé, l’« attaque» de Salisbury pourrait-elle avoir été une opération secrète conjointe, entreprise avec l’arrière-pensée de faire grimper les tensions entre l’Occident et la Russie ? Il faut admettre qu’elle colle assez bien avec la campagne anti-Trump de la « collusion » russe.

Le Washington Post a rapporté lundi que l’ex-conseiller à la Sécurité nationale HR McMaster pourrait avoir embobeliné le président Donald Trump pour lui faire approuver les expulsions, sous l’allégation fausse que des expulsions en nombre équivalent par ses alliés européens étaient en cours. Il s’est avéré cependant que les Européens n’ont procédé qu’à des expulsions symboliques.

Auparavant, McMaster avait essayé d’empêcher Trump de féliciter Poutine pour sa grande victoire  électorale du 18 mars dans une conversation téléphonique (au cours de laquelle ils ont évoqué une possible rencontre au sommet dans un avenir proche).

Si l’affaire Skripal a été le chant du cygne de McMaster, l’infatigable russophobe a probablement espéré faire d’une pierre deux coups : pousser les relations de la Russie avec l’Ouest à un point de rupture et, dans la foulée, faire avorter les projets d’un sommet USA-Russie à brève échéance.

À quel point tout ceci est-il lié à la décision de Trump prise le 22 mars de finalement virer McMaster de son poste de conseiller à la Sécurité nationale est une question théorique. D’après les normes militaires, McMaster a la réputation d’être un « intellectuel ». Mais l’homme a prouvé qu’il était un combattant de guerre froide digne d’un musée. Le général à une étoile, qui a été « oublié » par le Pentagone  lors de l’attribution des promotions, avait été le choix de Trump par défaut lors du brusque évincement de Michael Flynn de ce poste de conseiller à la Sécurité nationale.

Michael Wolff rapporte une anecdote amusante dans son livre Fire and Fury (« Feu et fureur ») : pour son entretien d’embauche à ce poste de conseiller à la Sécurité nationale, McMaster, voulant impressionner Trump, s’était présenté en grand uniforme, étoile d’argent et tout, et s’était lancé dans une conférence de tous azimuts sur la stratégie mondiale. Après quoi Trump aurait été entendu disant : « Ce type me fait vraiment très chier ».

M. K. Bhadrakumar

 

Article original en anglais : Russia raises questions on Skripal poisoning, Asia Times, le 19 avril 2018

Traduction : c.l. pour Entre la plume et l’enclume



Articles Par : M. K. Bhadrakumar

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