La solidarité existe-t-elle encore en 2015?

Cet automne, précarité, insécurité sociale, course aux emplois, pauvreté, clivage social accru et violence sont au rendez-vous.

La précarité est un fait accepté, même à contrecœur, par nombre d’entre nous. Elle est justifiée par la classe dominante et subie par les moins favorisés. Mais le plus grave, c’est qu’elle divise les victimes d’un système contrôlé par une élite financière, industrielle et politique. Diviser pour régner? En fait, les détenteurs du pouvoir – les banques, les multinationales et leurs vassaux que sont les gouvernements – ont peu d’effort à faire pour diviser le peuple.

L’être humain obéit à ses pulsions et, en cas de crise, redevient un animal. J’entends par crise toute situation perçue comme menaçante par un individu. Tout ce qui met son équilibre en danger. Cela peut aller de la peur de devoir renoncer à un peu de son confort à la peur de la différence en passant par l’intolérance à l’autre. Toutefois, l’être humain possède une arme qui lui est unique : son intelligence, destructrice. Il accepte la précarité qui lui est imposée par la classe dirigeante, mais il se venge sur les plus faibles que lui. Il fonctionne comme un vase communiquant. Il évacue la pression qui lui est imposée d’en haut en faisant pression sur le bas, les plus vulnérables que lui.

Les classes dominantes le savent. Elles dominent parce que leur intelligence destructrice est plus développée que celle des dominés. Serais-je pessimiste, blasée ou aigrie?

Non. Triste et lucide.

Après un printemps 2015 particulièrement violent à Montréal (Québec, Canada), nous assistons à un automne tout aussi violent. La précarité est bien sûr une forme de violence intolérable qui, en plus de continuer à enrichir les plus riches, crée un climat de peur chez la classe moyenne et laborieuse. Sentiment légitime. Comment vivre quotidiennement avec la peur du lendemain? Les soins de santé, les retraites, l’éducation, l’accès à l’emploi sont autant de domaines pour lesquels la population a de bonnes raisons de s’inquiéter. La classe moyenne craint à la fois les nantis qui régissent sa vie et les démunis qui lui renvoient l’image de ce qu’elle pourrait être demain. Car, ne nous leurrons pas, il est plus facile et probable de basculer vers le bas que de monter dans l’échelle sociale. L’austérité imposée à la population à l’échelle mondiale est, après les guerres, la forme de violence la plus injuste et inacceptable.

Un été calme, en apparence.

Après avoir fait intervenir la force pour écraser le mouvement étudiant ce printemps, nos dirigeants ont pu passer un été tranquille. Pendant la période estivale, j’ai croisé dans les couloirs de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), monsieur notre recteur. Décontracté, il arpentait les couloirs de son empire. Un empire sous haute surveillance : tous les matins (je fais partie des précaires qui enseignent l’été), je passais devant une multitude d’agents de sécurité et devant un nombre incalculable de caméras. Un matin, j’ai commencé à les compter. J’ai abandonné, car j’aurais été en retard au cours que je donnais chaque jour à neuf heures. C’était comme entrer dans une caserne. Au niveau métro du pavillon Judith-Jasmin, je ne manquais pas de regarder les photos des membres du conseil d’administration de l’UQAM, avec, sous chacune d’elle, la mention : expulsé (e) à vie. Si cela pouvait être vrai! Tous les jours, j’avais une pensée pour l’étudiante expulsée ce printemps. Justine Bélanger a participé à des levées de cours l’année dernière. L’UQAM a versé illégalement plus de 350 000 $ à 85 cadres, violant la Loi 100 sur le retour à l’équilibre budgétaire. Justine Bélanger a été expulsée pour un an. Aucun administrateur n’a été renvoyé.

Cet été, les étudiants et les étudiantes travaillaient : leur (s) « job (s) » d’été, payées au salaire minimum et précaires, les occupaient à temps plein. Qu’on ne me dise pas que les étudiants sont paresseux, stupides et incultes. Ils travaillent d’arrache-pied pour survivre tout en poursuivant leurs études. Et, comme Justine Bélanger, elles et ils sont nombreux à sacrifier confort et tranquillité pour lutter contre l’injustice et construire une société plus équitable. Salaire minimum, mépris, indifférence et violence sont leur seul gain, à ce jour. Toutefois, la population étudiante a un grand avantage : elle est intelligente, vigilante et connaît le sens du mot SOLIDARITÉ. Bien que… nos dirigeants le connaissent aussi. Ils se serrent les coudes pour défendre leurs acquis.

Triste et en colère.

Je suis triste devant tant de violence et d’injustice. Triste de voir ce qu’un humain peut faire à un autre humain. Un recteur qui n’hésite pas à faire appel aux forces policières pour taper sur les étudiants et les étudiantes de son université, dans les murs de son établissement. Son, car il y règne en roi et maître avec ses administrateurs. Des ministres qui sabrent dans les programmes sociaux, dans les services de santé et dans l’éducation, renvoyant à leur misère les plus nécessiteux. Des institutions financières qui mettent des pays à genoux. Des milliards dépensés dans des guerres, sous la houlette des États-Unis. Des médias au service du pouvoir (financier, militaire et politique). Des individus scotchés à leur poste de télévision, que dis-je, des individus sous perfusion quotidienne pour se voir « injecter » des informations savamment mises au point afin de créer chez eux un climat de peur. Tout ceci contribue à réveiller chez nous (les humains) les bas instincts que j’ai déjà mentionnés.

La vague de réfugiés syriens et son traitement par les médias sont le meilleur exemple d’une campagne de désolidarisation brillamment orchestrée. Dans un premier temps, les médias nous montrent des photos destinées à nous prouver que nous sommes de bons humains. Le cœur chancelant, et l’esprit tout aussi chancelant, nous nous indignons devant tant d’horreur. Stephen Harper déclare avoir le cœur brisé, mais ferme immédiatement la porte de son (notre) pays aux réfugiés. Puis les médias  instillent le doute : pouvons-nous accueillir toute cette misère à une époque et dans un contexte (voulu par la classe dirigeante) où il est déjà difficile de subvenir à nos propres besoins? Par nous, j’entends le peuple, la classe laborieuse. Nos craintes face à notre avenir sont légitimes. L’animal que nous sommes tous et toutes se sent menacé par cet autre qui pourrait venir mettre en péril son équilibre, difficilement obtenu à la sueur de son front. Le piège est en place. La crainte remplace la compassion, vite suivie de la peur. Les médias n’ont plus qu’à refermer le piège. Il y aurait des terroristes de l’État islamique parmi les réfugiés syriens. Sur le Web et dans les médias sociaux, il est question de 4 000 membres de l’EI qui seraient entrés en Europe en se mêlant aux réfugiés syriens. Le piège est refermé et nous ne nous débattons même pas. Nous croyons ce que nous instillent les médias. Notre peur l’emporte sur notre sens de l’humanité. Une fois de plus, nous avons perdu une belle occasion de prouver que nous sommes encore des femmes et des hommes doués de jugement et capables de solidarité.

Ce qui me fait plus peur encore que les terroristes c’est l’ignorance et la perte de la capacité d’exercer un jugement éclairé. L’autre peut me sembler menaçant parfois, mais il ne me fait pas peur. J’accepte et j’accueille avec joie et reconnaissance cet autre différent de moi. Grâce à lui je vais grandir, apprivoiser la différence, rester humaine.

Ce qui me terrorise, c’est la différence et l’incompréhension entre les classes sociales. Cet autre-là me fait peur. Cet autre qui me répond, devant une assiette vegan garnie d’algues commandées directement chez un producteur aux États-Unis, qu’en entendant parler de violence son niveau de stress monte et que je le dérange pendant son repas me plonge dans un état de détresse. Ces deux cadres d’Hydro-Québec, qui devant une assiette garnie des mêmes algues, disent n’avoir pratiquement rien à faire la plupart du temps. Et ajoutent être si heureux quand une tâche leur est confiée qu’ils la font durer le plus longtemps possible en attendant leurs cinq semaines de vacances. Qui – lorsque je leur demande si j’ai bien compris, si des cadres sont payés à ne rien faire à Hydro-Québec – acquiescent, mais s’empressent d’ajouter que beaucoup d’employés (pas de cadres) font des « burn-out » tellement ils ont de travail. En les écoutant, j’ai peur de me déshumaniser. De devenir violente à mon tour. Ils me font beaucoup plus peur que les réfugiés syriens, dont je n’ai jamais eu peur malgré les efforts des médias.

J’ai la chance de partager de temps à autre un sandwich ou une pointe de pizza avec mes amis étudiants et mes amies étudiantes. Ce sont là de précieux moments de solidarité.

Claude Jacqueline Herdhuin



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