La trahison comme prix de l’intégration à l’Europe

Imaginez que la République espagnole, au lieu d’être écrasée, aurait triomphé et battu les forces rebelles du général Franco en 1938. Imaginez que la plupart des 50 000 combattants des Brigades internationales, en premier lieu les communistes allemands, tchèques, slovaques, polonais, autrichiens et italiens auraient préféré rester dans l’Espagne républicaine pour éviter se retrouver dans les prisons de leurs pays soumis à dictatures ou occupés. Imaginez que, dix ans plus tard, le gouvernement de Madrid, dirigé par des hommes ayant combattu eux-mêmes durant la guerre civile, aurait décidé de retirer la citoyenneté espagnole accordée dix ans plus tôt aux brigadistes et de les renvoyer dans leurs pays, toujours sous la botte fasciste.

Eh bien, ce scénario invraisemblable est en train de se réaliser en Bosnie-Herzégovine. Il suffit de remplacer République espagnole par République de Bosnie-Herzégovine et « brigadistes » par « combattants musulmans ».

Environ 1 500 volontaires musulmans venus du monde entier ont combattu dans les rangs de l’armée bosniaque durant la guerre qui a ensanglanté ce pays de 1991 à 1995. La plupart d’entre eux sont restés dans le pays et ont acquis la citoyenneté bosniaque, soit en reconnaissance de leurs bons et loyaux services dans la défense de la Bosnie agressée soit par mariage avec une femme bosniaque.

Or voici que, depuis quelques mois, le gouvernement bosniaque a constitué une commission chargée de réexaminer le dossier de ces anciens combattants et de leur retirer leur nationalité. 330 hommes ont déjà été frappés par cette mesure, 500 autres sont en attente de passer devant la commission. Une fois privés de leur nationalité bosniaque, les intéressés disposent de deux mois pour trouver un pays d’accueil. Et la plupart d’entre eux n’en trouvent évidemment pas. Quel pays, cinq ans après le 11 septembre, serait-il disposé à accueillir des combattants de la liberté désormais étiquetés « terroristes jihadistes » ?

Quelle mouche a donc piqué le gouvernement bosniaque ? Cette mouche s’appelle l’intégration à l’Europe. L’expulsion des combattants musulmans est une des conditions posées à la Bosnie par l’Union européenne et par l’OTAN pour son adhésion à ces deux structures. Et, fidèle au proverbe ottoman « baise la main que tu ne peux mordre », le gouvernement bosniaque s’exécute. Le nouveau Premier ministre, le Serbe de Bosnie Nikola Spiric ne fera que continuer sur la voie tracée par son prédécesseur, le Musulman Adnan Terzic, lui-même ancien combattant de la guerre de Bosnie. « L’année qui est devant nous sera celle des grands défis, dont le plus important est d’intensifier nos efforts pour adhérer à l’Union européenne et à l’OTAN », vient de déclarer Spiric. Et les choses sont en bonne voie, puisque la Bosnie vient de signer l’accord qui l’intègre au « Partenariat pour la Paix », première étape pour une adhésion à l’OTAN. Et elle s’apprête à signer cette année l’Accord de stabilisation et d’association avec l’Union européenne.

Le retrait de leur nationalité et l’obligation de quitter la Bosnie est une véritable tragédie pour les anciens combattants de liberté bosniaque. Où aller ? L’un d’eux, le Tunisien Mounir Silini, a été arrêté à Paris il y a quelques semaines alors qu’il tentait de rejoindre la Grande-Bretagne. Menacé d’expulsion vers la Tunisie , il a finalement pu être relâché et déposer une demande d’asile en France. Deux Algériens, Noureddine Gaci et Omar Frendi, ont été arrêtés par la police italienne à Parme le 18 janvier, en possession de faux papiers. Leur arrestation s’inscrit dans une opération lancée par la police italienne à l’échelle nationale sous le nom de code « Retour 2 », destinée à identifier et arrêter les ex-combattants musulmans fuyant la Bosnie et tentant leur chance sur le territoire italien.

Ce n’est pas la première fois que les Bosniaques trahissent leurs frères d’armes. Ils ont déjà livré à la CIA six Bosniaques d’origine algérienne qui sont toujours détenus à Guantanamo, après avoir été acquittés par la justice bosniaque de l’accusation d’avoir préparé un attentat (imaginaire) contre l’ambassade US à Sarajevo.

Un procès récent à Sarajevo a contribué à entretenir la paranoïa antiterroriste. Mirsad Bektasevic, une jeune Suédois né en Serbie, âgé de 19 ans, Abdulkadir Cesur, un jeune Turc né au Danemark de 21 ans et Bajro Ikanovic, un Bosniaque de 29 ans, ont été condamnés respectivement à 15 ans et 4 mois , 13 ans et 4 mois et 8 ans de prison pour avoir préparé des attentats à l’explosif contre des cibles non-préciséees.

Les ex-combattants musulmans, dont un certain nombre de Maghrébins, qui sont presque tous âgés de 40 ans et plus, n’ont évidemment rien à voir avec ce genre d’affaires. Ils s’étaient tous refait une vie civile et familiale pacifique. Ce n’est pas l’avis de Bruxelles, Berlin, Londres, Rome et Paris ni bien sûr de Washington.

Il serait temps que les défenseurs des droits de l’homme et du citoyen et les parlementaires européens s’alarment de ce scandale. Sinon, des centaines d’hommes se retrouveront à terme dans des prisons tunisiennes, algériennes, marocaines, saoudiennes, égyptiennes, syriennes, pakistanaises ou russes, qui ne sont que des îles de l’archipel du nouveau goulag de l’Empire dont le centre est à Guantanamo.

Source: Chronique de Guantanamo



Articles Par : Collectif Guantanamo

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