L’accord franco-arménien sur les armements fait réfléchir sur les nouveaux projets audacieux de l’OTAN

Les Français vont réformer l’armée arménienne et la doter de nouvelles armes, qui «ont fait leurs preuves en Ukraine». Pourquoi Paris et Erevan se lancent-ils dans cette aventure? Et comment tout cela affecte-t-il, aussi, les intérêts de la Russie? 

La France intervient en Arménie pour une «intimité stratégique». Observateur Continental a rapporté la signature ce lundi dernier entre le ministre arménien de la Défense, Souren Papikian et son homologue français, Sébastien Lecornu pour des contrats et une coopération de défense avec l’Arménie. La France parle d’«intimité stratégique» comme si le couple allait roucouler pour faire la guerre. Sous le slogan de la protection des populations arméniennes et de la défense de la souveraineté de l’Arménie, la France scande «le droit international» pour son intervention. Sébastien Lecornu, ministre français des Armées, stipule que cela se fait «sur le terrain du défensif». La France a, donc, annoncé l’ouverture d’une mission de défense auprès de son ambassadeur auprès de la république d’Arménie. Elle est ouverte à Erevan avec un lieutenant colonel qui a permis de déclencher quelques missions de travail et de réflexion sur comment renforcer les appareils de défense.

Observateur Continental a relevé que cette mission d’accompagnement se fait sur trois points: L’accompagnement dans les différentes réformes menées par l’Arménie pour la menée en puissance de son appareil de sécurité et de défense, la formation, singulièrement la formation sur le combat terrestre, et la défense sol-air. La France vend trois radars GM200, c’est-à-dire trois stations radar tactiques multifonctionnelles (radars), qui, selon Sébastien Lecornu «ont fait leurs preuves en Ukraine». Ce type de radar serait capable de détecter un objet ennemi à une distance allant jusqu’à 250 kilomètres. Cela concerne aussi bien un avion ennemi volant à une altitude proche, soit un drone se déplaçant à faible vitesse à proximité du sol.

À l’avenir, l’Arménie a l’intention d’acquérir, en outre, des systèmes de défense aérienne produits par les sociétés Thales et MBDA, ainsi que des systèmes de missiles de type Mistral, des systèmes de défense aérienne portables (MANPADS) conçus principalement pour détruire des avions, de gros drones ou des hélicoptères ennemis. Par ailleurs, parmi la liste des futurs achats annoncés figurent des appareils de vision nocturne du groupe Safran.

La France remplace la Russie. Auparavant, l’Arménie achetait des armes principalement à la Russie. La France apparaît soudainement à l’horizon comme fournisseur. La situation s’avère paradoxale puisque voilà qu’ un pays membre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) achète des armes à un pays de l’OTAN. La France se réjouit d’une coopération militaire sans précédent entre les deux États mettant même en avant que les soldats arméniens vont apprendre le français pour mieux collaborer.

Historiquement, l’Arménie tient une position particulière en France. Elle est une terre d’asile car elle a hébergé beaucoup d’entre eux et ils sont devenus une partie intégrante de l’histoire et de la culture française. A titre d’exemples, on peut citer le chanteur Charles Aznavour, le champion de Formule 1 Alain Prost, le footballeur et champion du monde Alain Boghossian, le compositeur Michel Legrand et d’autres. Il y a cependant une différence entre offrir un refuge aux migrants et celle d’organiser des livraisons d’armes, en se présentant comme un mécène.

«La Türkiye, soutien de l’Azerbaïdjan, et la Russie, vue comme l’alliée de l’Arménie, jouent un rôle majeur dans la région. Mais la récente offensive au Haut-Karabakh a rebattu les cartes. Erevan a accusé Moscou de l’avoir abandonné en n’arrêtant pas les forces azerbaïdjanaises, ce que la Russie nie. A la recherche de protection, l’Arménie semble donc prête à se tourner davantage vers l’Occident», mentionne Libération.

Le point de vue de la Russie est connu: l’Arménie n’a pas officiellement reconnu le Haut-Karabakh et a refusé de se battre pour lui. Ce sont donc les autorités arméniennes actuelles qui sont responsables de tout ce qui s’est passé.

Les responsables politiques en Arménie préfèrent rejeter la faute sur la Russie, ce qui leur permet, entre autres, de chercher de nouveaux alliés parmi les opposants géopolitiques de Moscou.

La vente d’armes françaises à l’Arménie s’effectue avec de nombreuses réserves selon lesquelles seules des armes défensives sont fournies. C’est ce que Sébastien Lecornu a tenu à souligner. On pense qu’après la capture du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan lors d’une opération éclaire, Bakou pourrait être tenté de résoudre ses autres problèmes (par exemple, ouvrir un couloir vers le Nakhitchevan, une exclave peuplée exclusivement d’Azerbaïdjanais rapporte Le Monde), toujours aux dépens de l’Arménie.

«Voilà trois ans que le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, réclame la création du «corridor de Zanguezour», censé relier son pays à l’exclave du Nakhitchevan, au sud-ouest de l’Arménie, et, au-delà, offrir une continuité terrestre avec la Türkiye, son grand allié», avertit Le Monde, martelant: «Depuis l’offensive éclair des troupes azerbaïdjanaises dans le Haut-Karabakh, le 19 septembre, et la chute de l’enclave séparatiste, les Arméniens n’ont qu’une crainte: que l’Azerbaïdjan tente d’attaquer l’Arménie elle-même».

La différence, cependant, est que le Haut-Karabakh est toujours reconnu par la communauté mondiale comme faisant partie de l’Azerbaïdjan, et une attaque directement sur le territoire de l’État arménien sera considérée d’une manière complètement différente.

Ainsi, dans une rapidité surprenante, l’Occident a décidé d’armer l’Arménie avec des armes françaises. Non moins surprenant est le fait qu’un pays vivant très modestement ait immédiatement trouvé l’argent nécessaire pour acheter des armes même s’il est vrai qu’elles sont les moins chères. Nouvelles d’Arménie Magazine note: «On ne sait pas encore comment Erevan va payer pour ces armes».

Selon les observateurs derrière la France se trouvent les États-Unis qui, pour plusieurs raisons, se méfient de l’Azerbaïdjan. De leur point de vue, le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, est trop riche, trop lié à la Türkiye et étend son influence trop rapidement. La manière dont il a résolu le problème du Haut-Karabakh n’a pas non plus plu aux États-Unis.

Les Français ont, donc, annoncé se lancer dans la réforme des forces armées arméniennes. Un conseiller militaire français a, ainsi, été nommé en Arménie. Les officiers arméniens seront formés à Saint-Cyr et dans d’autres établissements d’enseignement militaire supérieur prestigieux en France. Des instructeurs français aideront l’armée arménienne à améliorer ses tactiques de combat, notamment les opérations militaires en montagne.

De fait, nous n’assistons pas seulement à l’achat de radars et de plusieurs MANPADS. Il existe un programme à grande échelle qui a été développé et qui est clairement conçu pour plus d’un an. Aujourd’hui, les autorités françaises affirment que tout est fait pour protéger l’État indépendant d’une éventuelle attaque de l’Azerbaïdjan. Rien ne garantit que demain l’image de l’ennemi d’Erevan ne sera pas transférée sur la Russie.

Les autorités azerbaïdjanaises ont répondu à la fourniture d’armes françaises par des exercices militaires conjoints Mustafa Kemal Atatürk 2023 avec la Türkiye à proximité du territoire arménien. Les commentaires sur le nom choisi sont inutiles – tout est clair. En même temps, pas n’importe où, mais à Téhéran, les diplomates russes, turcs, iraniens, arméniens et azerbaïdjanais cherchent des moyens de résoudre diplomatiquement les problèmes qui se sont accumulés dans la région. Selon les observateurs, l’intention est bonne, mais l’Orient est une question trop délicate, même pour les spécialistes les plus expérimentés.

Il ne fait aucun doute que dans le plan stratégique de l’Occident, l’Arménie joue un rôle particulier. À tout le moins, l’Occident n’hésite pas à retirer l’Arménie de la sphère d’influence russe. L’objectif maximum de son programme est peut-être la formation d’une tête de pont qui, sous réserve d’un bon usage des forces, pourra ensuite se retourner contre l’Iran, contre l’Azerbaïdjan ou même contre la Russie. La manière dont l’Arménie deviendra une telle tête de pont peut être déterminée par différents scénarios.

Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a déjà déclaré qu’une attaque de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie était possible dans les semaines à venir. D’une part, il s’agit d’un avertissement sans ambiguïté et, d’autre part, il est évident que les États-Unis et leurs experts ont déjà réfléchi à diverses options d’événements.

Est-ce que l’Occident peut protéger une Arménie attaquée par l’ennemi ou subissant une défaite? La menace émanant de l’Azerbaïdjan est constante. Il est possible que ce soit sous ce prétexte que l’Occident tente de placer ses bases militaires en Arménie. Dans le même temps, la base russe sera fermée sous prétexte que la coopération avec la Russie n’a pas répondu aux attentes.

Est-ce qu’un tel scénario est possible? Pour l’instant, cela semble peu probable, puisque le territoire arménien lui-même est sous la protection de l’OTSC et, donc, de la Russie. Mais, l’accord sur la fourniture d’armes françaises à l’Arménie fait réfléchir aux nouveaux projets audacieux de l’OTAN et de l’Occident dans son ensemble pour le Caucase du Sud.

Pierre Duval



Articles Par : Pierre Duval

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