L’affrontement Arménie-Azerbaïdjan: un test des partenariats de la Turquie?

L’Arménie saigne une fois de plus et la Syrie est en flammes. Les amis et les alliés compatissent, mais seuls les Arméniens et les Syriens n’ont plus de mots ni de larmes… Il n’empêche qu’ils continuent à se défendre et à se battre, les premiers contre le trio infernal formé par la Turquie, Israël et l’Azerbaïdjan, après que nombre d’entre eux se soient battus pour la Syrie devenue leur deuxième patrie ; les seconds contre une prétendue communauté internationale, faussement humaniste, qui s’arrange pour faire pleurer dans les chaumières lorsqu’il est trop tard ou lorsqu’elle est convaincue que les victimes serviront ses intérêts ou finiront sous sa botte. 

Qui sait et, dans ce cas, qui se souvient des Syriens arméniens d’Alep qui ont perdu la vie en se battant contre des monstres venus des quatre coins de la planète pour assassiner leurs familles, démolir leurs maisons, voler leurs biens et s’approprier une fois de plus une terre qui les a vus naître et qui est devenue aussi chère à leur cœur que la terre de leurs ancêtres ? Vous voulez des noms ? Missak Kahabian, Grégor Achnakalian, Sarkis Soulakian… des noms qui reposent désormais dans les registres mémoriaux de l’épopée syrienne que ni Erdogan ni ses créatures lobotomisées, glanées en Syrie ou ailleurs, ne pourront ternir. 

Qui sait et, dans ce cas, qui se soucie des 60 à 80 foyers d’incendie, quasi simultanés, en train d’avaler le littoral syrien, ses somptueuses vallées, ses magnifiques forêts et ses récoltes prometteuses de survie et de résistance face aux sanctions occidentales ? Vous voulez une image ? Fermez les yeux et imaginez, à Dieu ne plaise, la Corse en flammes. Parce que c’est cela aussi la Syrie. Mais, pendant que les pelleteuses des suppôts d’Erdogan s’acharnent à voler les trésors archéologiques encore enfouis dans son ventre, vu qu’ils ont déjà dépouillé son corps, voilà qu’il nous faudrait croire que les brûlures infligées à sa peau sont le fait du réchauffement climatique ou de la négligence de ceux qui labourent sa terre avec tout l’amour du monde. Cette même négligence qui a réduit en cendres le port de Beyrouth !? 

Mais ne soyons pas ingrats. Il se dit que le salut est proche pour la Syrie, comme pour l’Arménie. Leurs amis et alliés négocient des trêves et des processus de « solutions politiques » qui obligeraient les agresseurs à prendre un peu de répit. Finalement, ils font ce qu’ils peuvent, étant donné qu’ils seraient dans le collimateur des mêmes ennemis. [NDT]. 

 

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D’après Moses Khurynatsi [Moïse de Khorène], l’un des historiens arméniens les plus célèbres ayant vécu au Ve siècle et surnommé le Hérodote d’Arménie, les Arméniens sont les descendants de la renaissance de l’humanité après le « Déluge » ; l’Arche de Noé s’étant échouée sur le mont Ararat, Noé se serait dirigé vers Babel en laissant son fils Sem sur les terres d’Arménie. La nation arménienne descendrait donc de Sem fils de Noé. [Plus récemment, certains auteurs ont situé Moïse de Khorène au VIIIe ou au IXe siècle en confirmant que l’histoire commence, comme il se doit, par les trois fils de Noé : les créateurs de l’Arménie étant de la lignée de Japhet, leurs principaux adversaires de la lignée de Cham, celle de Sem restant neutre avec le prophète Abraham comme illustre descendant [*] ; Ndt]. 

À cette conviction sacrée concernant les racines de la nation arménienne puisée dans le Livre de la Genèse de la Torah, correspond une conviction similaire chez les Azéris. L’Azerbaïdjan ne serait pas moins saint et tirerait sa signification d’un souverain d’essence divine que le feu ne peut atteindre, d’après l’une des interprétations de Mahmoud Ismaïlov dans son célèbre ouvrage intitulé : « Une brève histoire de l’Azerbaïdjan ». 

Partant de là, l’on est supposé considérer que certains motifs sous-jacents au conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, entrecoupé d’épisodes d’affrontements sanglants, entrent dans un contexte de « saintetés qui se font la guerre » ; voire au-delà, vu que les deux nations s’approprient l’Histoire en prétendant que l’autre nation est issue de la sienne ou qu’elle lui a imposé sa domination. 

Ainsi, dans son « Histoire de l’Arménie », le Père de l’historiographie arménienne, Moses Khurynatsi, dit que le roi des Perses, Archak le grand, a investi son frère Vagharchak roi d’Arménie ; lequel a étendu son règne sur l’Asie, l’ouest de l’Assyrie, la Palestine, l’Azerbaïdjan et les Pays du Caucase. Alors que Mahmoud Ismaïlov dit que l’État d’Atropatina [d’atropatia ou le domaine du feu], établi au quatrième siècle avant JC et de souches azerbaïdjanaises, comprenait l’Arménie ainsi que la Géorgie et que, tout au long des guerres incessantes entre les Arméniens et les Azéris, la région de l’Artsakh connue aujourd’hui sous le nom de Haut-Karabakh a toujours été l’objet de discordes entre les deux nations, mais que les Azéris avaient regagné cette région au Ve siècle après JC. 

Qui peut défaire les foudres engendrées par des saintetés légendaires fixées dans l’Histoire des peuples ? Nul ne le peut. Par conséquent, venons-en au présent et abordons l’actuel conflit arméno-azerbaïdjanais sous deux angles : 

  • celui des partenariats stratégiques avec la Turquie, d’une part ; la Russie et l’Iran, d’autre part ; 
  • celui de l’importante implication de la Turquie en lien avec ses propres stratégies en dehors de ses frontières. 

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En effet, s’agissant des partenariats stratégiques, dire que la crise arméno-azerbaïdjanaise est un test du partenariat turco-russo-iranien repose sur le fait que ces dix dernières années, ces trois États ont travaillé à construire des relations destinées à neutraliser les désaccords bilatéraux, pour se focaliser sur les foyers de désaccords extérieurs. 

Du côté turco-russe existent nombre de piliers d’un tel partenariat dans les domaines du pétrole, du gaz [Turkish Stream], du nucléaire via les réacteurs russes installés en Turquie, du système russe de missiles S-400, sans compter la volonté affichée de la Turquie d’acheter des chasseurs Su-35 russes pour une valeur de 3 à 4 milliards de dollars ; ce qui la classerait au troisième rang des pays acquéreurs d’armement russe, après la Chine et l’Iran. 

Et alors que la Turquie refuse d’appliquer les sanctions américano-européennes contre la Russie, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays a atteint environ 25 milliards de dollars en 2019 d’après le site Russia Today du 05/03/2020 ; ce même site ayant rapporté le 27/08/2019 que le président turc avait déclaré lors d’une conférence de presse conjointe avec son homologue russe, Vladimir Poutine, que les deux pays envisageaient de porter le montant de leurs échanges commerciaux à 100 milliards de dollars par an. 

Une telle masse de contrats à long terme entre Moscou et Ankara, à laquelle s’ajoutent les relations troubles de la Turquie avec les États-Unis et l’Union européenne, sont dans l’intérêt de la politique étrangère russe, mais n’éliminent pas les dérobades et les désaccords sur la Syrie, la Libye, la Méditerranéenne orientale, dont les conflits de la Turquie avec Chypre puis la Grèce, et maintenant son implication en Azerbaïdjan. 

Comment la Russie réussira-t-elle à trouver un équilibre entre ce partenariat stratégique avec la Turquie et ses propres intérêts tout aussi stratégiques dans les points chauds qui impliquent les deux pays ?

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Du côté de l’Iran, la situation semble moins âpre et le partenariat stratégique suit le même cours. La Turquie a ouvertement déclaré son rejet des sanctions occidentales contre l’Iran et Nail Olpak, le chef du Conseil des relations économiques extérieures de Turquie, a exprimé depuis Téhéran une volonté commune d’élever le niveau du commerce bilatéral de 9,5 milliards à 30 milliards de dollars, comme publié par l’agence turque Anadolu le 18/11/ 2019. Ce chiffre avait été préalablement évoqué par le ministre iranien de l’Économie et des Finances parlant des « relations historiques et chaleureuses » entre l’Iran et la Turquie, comme rapporté par Al-Alam TV en langue arabe le 3/10/2019.

Jusqu’ici, la Syrie était quasiment le seul sujet possiblement explosif entre la Turquie et l’Iran. En effet, les deux gouvernements soutiennent le Qatar, s’opposent aux ambitions kurdes et ont des points de convergence sur la situation en Libye vu leur reconnaissance du GNA [Gouvernement d’union nationale de Fayez el-Sarraj], comme l’a déclaré le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, à partir d’Ankara, lors d’une conférence de presse conjointe avec le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu ; conférence diffusée par Sputnik le 16/06/2020. 

Cependant, le nouveau conflit arméno-azerbaïdjanais met le partenariat stratégique entre les deux pays devant une épreuve d’une difficulté rarement atteinte. En effet, la poursuite des affrontements sanglants autour du Haut-Karabakh pourrait alimenter et enflammer le ressentiment nationaliste en Turquie, comme il pourrait s’avérer difficile pour les Azéris iraniens de contenir leurs sentiments à l’égard de leurs coreligionnaires azerbaïdjanais. Quelle sera la solution ? 

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Quant à l’implication de la Turquie dans la crise arméno-azerbaïdjanaise à un tel niveau de déchaînement, il faut admettre d’emblée que les objectifs qui l’animent ne sont rien d’autre que le pétrole et le gaz. 

Selon l’Institut de statistique turc, le montant des importations en énergie a atteint les 41 milliards de dollars en 2019, comme le rapporte l’agence turque Anadolu dans son édition du 24/08/2020 ; ce qui éreinterait l’économie turque. C’est pourquoi la Turquie s’est rabattue sur la Syrie et a même discuté avec Vladimir Poutine et Donald Trump d’une gestion partagée des champs de pétrole syriens du Gouvernorat de Deir ez-Zor ; information publiée par Russia Today et The voice of America en mars 2020. Par ailleurs, la présence militaire turque en Libye n’a d’autre but que de lui réserver un siège à la table du « dialogue international concernant la gestion du pétrole libyen » lorsque le moment sera venu. 

Entretemps, la Turquie fait tout son possible pour transformer ses ports en portes d’exportation de pétrole et de gaz vers l’Europe ; le gaz russe via le Turkish Stream, le pétrole irakien de Kirkouk via le port de Ceylan, plus d’autres projets portant sur le gaz iranien. Quant à sa présence militaire au Qatar, elle s’inscrit dans le cadre de la consolidation de sa stratégie énergétique dans les régions les plus riches en gisements d’hydrocarbures, tout comme son équipée vers l’Azerbaïdjan, lequel flotte sur du pétrole et du gaz, constitue le dernier maillon de cette stratégie. 

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Que signifie tout cela ? Cela signifie que la Turquie économiquement dépendante faute de ressources énergétiques aspire à combler cette lacune en nourrissant les crises régionales : la guerre sur la Syrie, l’instabilité en Irak, la déchirure libyenne, le siège du Qatar, le conflit sur le Haut-Karabakh… Des crises qu’elle considère comme autant d’opportunités lui permettant de rectifier les déviations du cours de son histoire il y a cent ans. 

Ainsi, dans un article du 2/10/2020, Ibrahim Karagül, le rédacteur en chef du quotidien Yeni Safak proche d’Erdogan, a commenté les événements au Haut-Karabakh comme suit : « Aujourd’hui, nous voyons partout l’expression de la ‘’pensée géopolitique’’. Nous l’avons d’abord observée dans le nord de l’Irak, puis en Syrie, puis à l’est de la Méditerranée, puis dans la mer Égée et plus récemment dans le Caucase. Nous ne sommes pas les seuls à la voir. Le monde entier la voit, vu que les centres du Système international dessinent la carte du monde depuis des siècles. La Turquie édifie une force au sein de plus vastes frontières dans la région, prend l’initiative et explose le statu quo établi depuis le début du XXe siècle ». 

La Turquie « explose le statu quo établi depuis le début du XXe siècle » ! Oui, mais la plupart des explosions frappent des zones partagées avec deux de ses supposés partenaires : la Russie et l’Iran. Ce qui pose la question de savoir comment réagiront ces partenaires, en particulier dans la zone d’engagement azerbaïdjanaise où se conjuguent plusieurs défis touchant à leur sécurité nationale, à leur espace vital, aux liens entre leurs ethnies, à leurs conflits historiques [Safavide-Ottoman/Tsariste-Ottoman] et aux guerres pour l’énergie. La conjonction de l’ensemble de ces graves défis ne se retrouve pas ailleurs qu’en Azerbaïdjan. 

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Que faire ? Vladimir Lénine ne siège plus au Kremlin pour répondre à cette question léniniste. S’il était encore vivant et écoutait Léon Trotsky, l’auteur de « la théorie de la révolution permanente », il aurait déclaré une guerre féroce contre la Turquie. Et si son héritier au Kremlin, Vladimir Poutine, écoutait Alexandre Douguine, le théoricien de la Russie impériale orthodoxe, il aurait battu les tambours de la guerre sainte contre les envahisseurs de Constantinople. Mais ce que l’on sait de Poutine indique qu’il est plus pragmatique et plus visionnaire que les philosophes de gauche ou de droite. Par conséquent, compte tenu de sa réaction face au conflit arméno-azerbaïdjanais actuel, laquelle diffère du soutien accordé à l’Arménie par Moscou au début des années 1990 avec, pour conséquences, la défaite de l’Azerbaïdjan et la déclaration d’indépendance du Haut-Karabakh, il semble que la Russie optera pour un équilibre entre les pertes et les profits. 

Autrement dit, si Erevan sort victorieuse, la Russie regagne l’Arménie et rien de plus, mais perd la Turquie ainsi que les partenariats bilatéraux. Et si la guerre dure et s’intensifie, ce sera la porte grande ouverte à de probables interventions internationales dans certaines autres de ces arrière-cours ; interventions qui ne profiteront en aucun cas à la Russie. 

Ce qui s’applique à la Russie, s’applique à l’Iran. Cependant, deux faits lui sont spécifiques : le premier concerne le discours sur le « Grand Azerbaïdjan » que Bakou avait adopté dans les années 90, avant de se rétracter ; le deuxième concerne l’Arménie ayant établi, comme l’Azerbaïdjan, des relations avec Israël, ce qui la dégage d’une préférence pour l’une ou l’autre des deux parties. 

Reste la Turquie et son proverbe bien connu : « le Turc n’a d’autre ami que le Turc ». Par conséquent, aussi importants que soient ses bénéfices en Azerbaïdjan, elle sera quand même la grande perdante si elle perd ses partenariats avec la Russie et l’Iran. 

Partant de là, il est plus probable que la Russie, la Turquie et l’Iran formeront un « trio garant » autour de l’Azerbaïdjan comparable au trio du « processus Astana », censé piloter la solution politique en Syrie. Ainsi, ils pourraient empêcher la détérioration de leurs partenariats, éviter les complications d’une éventuelle ingérence externe, et réexaminer leurs intérêts respectifs afin de trouver une nouvelle carte des zones d’influence respectives. 

Pour autant, le conflit arméno-azerbaidjanais sera-t-il réglé ? Non … il ne le sera pas. 

Le poète arménien Egha Demirdjibachian dit dans l’un de ses poèmes :

Les années passées ont tout pris.

Quant aux années à venir,

Je ne m’attends pas à ce qu’elles amènent quoi que ce soit. 

Toufic Choumane

Écrivain et journaliste libanais 

Source originale : 180 post [Liban]

https://180post.com/archives/13443

(article publié le 07/10/2020)

Introduction et traduction de l’arabe par Mouna Alno-Nakhal pour Mondialisation.ca

 

[*][Histoire de l’Arménie] 

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Articles Par : Toufic Choumane

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