L’Afghanistan, le déclin des empires et le nécessaire multilatéralisme

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«Cette terre, là-bas, est la vôtre. Vous y retournerez un jour parce que votre combat va triompher. Vous retrouverez alors vos maisons et vos mosquées. Votre cause est juste. Dieu est à vos côtés.» 

(Zbigniew Brzezinski, Conseiller du président James Carter, s’adressant aux moudjahidine)

Ça y est ! bis repetita, les Afghans sont rentrés à Kaboul un quart de siècle après une première fois, vingt ans après en avoir été chassés et à quelques semaines du 11 Septembre qui fut la cause de leur bataille contre les États-Unis. On dit que l’Afghanistan est, depuis des siècles, le «cimetière d’empires» qui s’y sont frottés sans succès. Sans remonter jusqu’au XIXe siècle, ce sera l’empire soviétique à partir de 1979, période à laquelle Oussama Ben Laden, aidé par les Américains, put harceler l’URSS avec les fameux missiles Stinger qui firent des ravages sur les blindés. C’était l’époque bénie où les moudjahidine afghans avaient pignon sur rue à New York, choyés par un certain  Brzeziński éminence grise du Président Carter. 

À partir de 2001, les Afghans eurent comme adversaire l’Amérique qui les chassa en quelques semaines parce que coupables d’avoir hébergé un certain Oussama Ben Laden. Nouvelle alliance, la Russie et la Chine se mettent sur les rangs pour aider les Afghans. Si la Chine s’intéresse à l’Afghanistan, ce n’est pas seulement parce que Joe Biden y a trébuché. Ce pays abrite de  grandes quantités de lithium et de terres rares — personne, cependant, n’a de certitude —, les matières premières des batteries pour voitures électriques, des portables… L’Afghanistan, c’est «l’Arabie saoudite du lithium», avait analysé le département de la Défense américain.

À Bien des égards, l’entrée des talibans le dimanche 15 août 2021 ressemble, à s’y méprendre, mutatis mutandis, à la «Blitzkrieg» (guerre éclair) déclenchée par l’Allemagne qui prit ainsi rapidement le contrôle de presque toute l’Europe. C’est pratiquement l’affolement dans les chancelleries occidentales qui essuient ensemble un affront, «la coalition», censée civiliser les Afghans, est prise de panique et tente de sauver la face en évacuant d’abord les nationaux, ensuite ceux qui les ont aidés durant la guerre depuis vingt ans. 

«Une débâcle stupéfiante. Un château de cartes. Les talibans se sont emparés, en dix jours, de toutes les grandes villes afghanes, la déroute est d’autant plus spectaculaire qu’ils ont eu affaire à très peu de résistance, entre désertion de régiments entiers et reddition de gouverneurs. Les talibans auront donc conquis l’ensemble du pays avant même la date très symbolique marquant le vingtième anniversaire des attentats du 11 Septembre 2001 qui avaient poussé les États-Unis à les renverser.»(1)

Corentin Pennarguear de l’Express écrit :

«De Bush à Biden… l’Afghanistan, cauchemar des quatre derniers présidents américains, la plus longue guerre de l’histoire des Etats-Unis, aura été un fardeau pour chaque président. La chute de Kaboul, dimanche 15 août, met fin à la «guerre contre la terreur» lancée au lendemain du 11 Septembre par les États-Unis. Les talibans sont de retour dans le palais présidentiel (…). Moins d’un mois après le 11 Septembre 2001, les premières frappes américaines résonnent en Afghanistan. George W. Bush lance  une «opération» contre le groupe terroriste Al-Qaeda et ses protecteurs, les talibans. En déroute, ces derniers quittent le pouvoir. Bush promet ‘’une nouvelle ère des droits de l’Homme’’ aux Afghans et un ‘’plan Marshall’’ pour développer le pays. La guerre en Irak, en 2003, fait passer Kaboul au second plan pour les Américains. Les investissements promis n’arrivent pas, et le conflit s’enlise. Candidat pacifiste, Barack Obama hérite des guerres en Irak et en Afghanistan. Poussé par le Pentagone, il double la présence américaine à Kaboul dès sa première année, qui atteint 100 000 soldats sur le front. Obama quitte le pouvoir en laissant 10 000 hommes pour épauler l’armée afghane (…) Donald Trump, l’ancien magnat de l’immobilier, décide finalement, à partir de 2018, de négocier directement la fin de la guerre avec les talibans, sans même convier le gouvernement afghan aux discussions. Après quatre ans d’isolationnisme, Joe Biden déclare : ‘’Je ne transmettrai pas cette guerre à un cinquième président.’’ Le gouvernement Biden a choisi d’honorer cet accord par peur que la situation ne se détériore. En moins d’un mois, l’Afghanistan s’est écroulé (…)»(2)

Les réactions suite à la victoire des talibans et à la débâcle de l’Occident

Le moins que l’on puisse dire est que les pays coalisés de la guerre en Afghanistan furent tétanisés par la rapidité de la prise de Kaboul . Et chacun y va d’une leçon ou de justification sur l’archéologie du conflit. 

«Le président américain Joe Biden, écrit Veronique le Billon, tient une ligne ferme : il ne remet en question ni le départ des troupes américaines, ni sa date, prévue le 31 août.  Une année de plus, ou cinq années de plus de présence militaire américaine n’aurait pas fait de différence si l’armée afghane ne peut ou ne veut pas tenir son propre pays. Donald Trump a dénoncé un ‘’chaos tragique’’, tandis que le chef de la minorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, a pointé ‘’un désastre prévisible’’.»(3)

Et les autres acteurs ? 

Pour le président Macron, la guerre déclenchée en 2001 était juste. «Notre combat était juste et c’est l’honneur de la France de s’y être engagé.» Il ne parle plus de démocratie mais se veut être gendarme du monde sur instruction de l’empire.

«Nos interventions militaires n’ont pas vocation à se substituer à la souveraineté des peuples ni à imposer la démocratie de l’extérieur, mais à défendre la stabilité internationale et notre sécurité.» Pour sa part, le Premier ministre britannique Boris Johnson a appelé lundi 16 août 2021 à organiser une rencontre virtuelle des dirigeants du G7. Enfin M. Stoltenberg, SG de l’Otan, prévient : «L’Otan a les moyens de  faire face aux futures menaces terroristes venant d’Afghanistan.»

Wait and see…

 «Si les ambassades de nombreux pays occidentaux, notamment ceux appartenant à l’Otan, ont fermé leurs portes, ce n’est pas le cas de celles de la Russie et de la Chine… qui continuent à fonctionner normalement :  Dans un entretien donné à la chaîne de télévision Rossia 24, le 15 août, Zamir Kabulov a laissé entendre qu’il préférait traiter avec les talibans plutôt qu’avec le désormais ex-gouvernement afghan, qu’il a qualifié de «fantoche» Quant à la Chine, alliée, elle a anticipé la nouvelle donne à Kaboul. Fin juillet, une délégation de talibans, emmenée par le mollah Baradar, a ainsi été reçue à Tianjin [nord de la Chine], l’objectif étant de nouer des «relations de bon voisinage».

Pour les autorités chinoises, il importe d’avoir un environnement régional stable pour que puisse se déployer le projet des nouvelles routes de la soie… et de sécuriser les intérêts miniers en Afghanistan tout en évitant toute déstabilisation de la province du Xinjiang, à majorité musulmane. (…) «La défaite militaire et le départ des États-Unis d’Afghanistan doivent se transformer en opportunité pour établir la sécurité et une paix durable dans ce pays», a ainsi commenté le président iranien, Ebrahim Raïssi, ajoutant que Téhéran «tenait aux relations de bon voisinage avec l’Afghanistan»(4).

L’Afghanistan, le cimetière des empires 

Une rétrospective du feuilleton occidental en Afghanistan nous permet, avec les auteurs Grégoire Lalieu, Michel Collon et Mohamed Hassan, de mieux comprendre l’entêtement de l’Occident à imposer sa vision du futur des pays faibles dans le strict objectif de servir ses intérêts. Nous lisons :

«Les talibans ont pris Kaboul, mettant fin à la guerre lancée il y a vingt ans par les États-Unis. Ce n’est pas la première fois qu’une grande puissance se casse les dents sur les montagnes afghanes. Dans La Stratégie du chaos, Mohamed Hassan remontait l’histoire de ce cimetière des grands empires, depuis les expéditions britanniques pour protéger la colonie indienne ou le bourbier dans lequel ont plongé les Soviétiques en passant par les alliances troubles de la CIA avec les moudjahidine et Ben Laden…»(5)

Les intérêts économiques avant tout  

On l’aura compris, l’ADN des pays forts aussi bien de l’Ouest que de l’Est est de s’emparer des richesses des pays faibles. Ce qui explique les animosités entre «grands».

«Il faut bien garder en mémoire, poursuivent Grégoire Lalieu, Michel Collon, Mohamed Hassan, que l’eldorado des pays colonialistes à cette époque est l’Inde et ses richesses contrôlées par les Britanniques. Or, l’impérialisme russe se renforce. Il bat l’Empire ottoman en 1840 et prend le contrôle du Caucase et de l’Asie centrale. Les troupes russes se dirigent alors vers l’Inde. Du coup, la Grande-Bretagne prend peur et veut protéger sa colonie. Ainsi  éclate la première guerre anglo-afghane de 1838 à 1842. Les Britanniques ont utilisé les Afghans contre les Russes. La Grande-Bretagne envahit l’Afghanistan. Leur défaite est cuisante. Seuls trois cents soldats parviendront à quitter le pays ! Cent soixante ans plus tard, c’est tout l’Occident qui bat en retraite.»(5)

«(…) Une nouvelle guerre anglo-afghane est menée par Sir Durand, un gouverneur britannique. Sir Durand va finalement se retirer. Mais en utilisant la traditionnelle stratégie britannique ‘’diviser pour régner’’, il sépare le territoire pachtoune en deux. Cette ligne Durand sera la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan, une frontière que les Pachtounes ne reconnaissent toujours pas.» (…) Les Afghans veulent leur indépendance totale, mais 14-18 permet un saut qualitatif dans l’art de la guerre. Le pétrole est devenu pour la première fois un élément décisif dans les combats. La Grande-Bretagne avait rassemblé 740 000 hommes. Malgré cette supériorité en nombre et en armes, la Grande-Bretagne sera vaincue, surprise par la stratégie de guérilla des Afghans. L’indépendance est enfin acceptée. En 1919, Londres ouvre une ambassade et instaure des relations diplomatiques avec son ancien ennemi. L’Empire de Russie a disparu et l’Union soviétique se met en place (…) » (5)

«  L’Afghanistan indépendant sera un membre fondateur de la Société des Nations en 1919, puis de l’ONU en 1945. Bien plus tard, les États-Unis qui ont remplacé les Anglais définitivement rentrent en jeu. Les auteurs écrivent : «(…) Avec l’incursion des Américains qui avaient aussi un compte à régler avec l’URSS, l’empire du mal, selon l’expression du président Reagan,  avant même que l’URSS ne soit entrée en Afghanistan pour soutenir le gouvernement, les États-Unis ont utilisé les Afghans. (…) Les États-Unis ont tendu un piège à l’URSS. Oui, et d’ailleurs, Zbigniew Brzezinski, qui gérait alors la politique internationale des USA sous la présidence de Jimmy Carter, s’en est vanté plus tard… Les États-Unis venaient de subir une lourde défaite au Vietnam après deux décennies de guerre coûteuse et impopulaire. Brzezinski développa la théorie du ‘’piège à ours’’ : profiter de l’occasion pour enliser l’URSS dans son Vietnam à elle. Les Étasuniens ont donc envoyé les ‘’moustiques’’ pour aller déranger l’ours.»(5)

L’Occident et la démocratie aéroportée: Un hold up des richesses des pays faibles

L’Occident traversait une grave crise économique depuis 1973. Pour s’en sortir, il cherchait à ouvrir de nouveaux marchés et à battre l’Union soviétique. Ce que Reagan désigne par l’Empire du mal  De plus, les États-Unis venaient de perdre le contrôle de l’Iran en 1979. Pour toutes ces raisons, ils devaient donc se montrer très agressifs.

« Il existait à l’époque un front anticommuniste mondial. Tous les partis chrétiens-démocrates européens ainsi que des ONG comme Médecins Sans Frontières.  Mais un rôle majeur a été joué par les Saoudiens qui voulaient répandre leur contre-révolution islamique.  L’ennemi à abattre était l’Union soviétique. (…) L’URSS quitte l’Afghanistan en 1988, les communistes proposent un gouvernement de coalition, que les moudjahidine  refusent. … (…) Les États-Unis, après s’en être servis, ont jeté les seigneurs de guerre comme un préservatif usagé. Les impérialistes n’ont pas anticipé la création d’Al-Qaïda. Ils n’ont vu que ce qu’ils voulaient voir : leurs intérêts immédiats » (5).  Aujourd’hui, les États-Unis  combattent les talibans mais en 1996, l’ancienne secrétaire d’État Madeleine Albright avait salué leur arrivée au pouvoir comme «un pas positif»… C’est dans ce contexte, concluent les rédacteurs, que les talibans ont émergé, soutenus par différents acteurs. La Première ministre pakistanaise Benazir Bhutto résumait l’opération ainsi : ‘’L’idée était anglaise, le financement saoudien, la supervision pakistanaise et l’armement américain. Tandis que les États-Unis pensaient installer un pipeline entre le Pakistan et l’Afghanistan (…) Les talibans ont donc refusé les plans préparés par d’autres’’.» (5)

La  phrase de Madeleine Albright nous rappelle l’ignoble phrase de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères français, pour qui l’organisation terroriste Al Nosra fait du bon boulot en Syrie. La même Madeleine Albright interpellée concernant la famine qui a causée la mort de 500.000  enfants irakiens  aurait dit : « C’est pas cher payé, si c’est le prix à payer pour faire partir Saddam Hussein

2 261 milliards de dollars : le coût de la démocratie aéroporté en Afghanistan

«Les Américains, écrit Philippe Robert,  n’ont pourtant pas lésiné sur les moyens pour entraîner et équiper les soldats afghans. Depuis 2001, plus de 88 milliards de dollars ont été alloués par les États-Unis au profit des forces de sécurité (armée et police) du pays. Une facture abyssale au vu de son efficacité… Selon des chercheurs de l’université Brown, les États-Unis ont déboursé 2261 milliards de dollars entre 2001 et 2021. (…) Une grande majorité des fonds a servi aux opérations militaires. Dans son dernier rapport, le Département de la Défense a indiqué que le coût direct de celles-ci s’était élevé à plus de 815 milliards entre 2002 et 2020. Mais 143 milliards ont été engagés pour reconstruire le pays, à travers des projets d’infrastructures ou de lutte contre le narcotrafic.(…) Cette vertigineuse facture de 2261 milliards de dollars va continuer à gonfler. Les chercheurs de l’université Brown ont relevé que les dépenses de soin par les Etats-Unis en faveur des vétérans de l’Afghanistan et de l’Irak pourraient s’élever entre 600 et 1 000 milliards dans les prochaines décennies.»(6)

« Quand les djihadistes étaient nos amis »

C’est par ces mots que Denis Souchon décrit l’ambivalence de l’Occident vis-à-vis des peuples faibles. Selon le scénario de l’empire que les vassaux mettent en application sans état d’âme, on peut les faire paraître comme des anges ou des démons. :

«Héroïques hier, barbares aujourd’hui. C’est par ces deux phrases que Denis Souchon énumère les récits à géométrie variable visant à magnifier le combat des moudjahidine (talibans) quand il fallait combattre l’empire du mal.» Quelques morceaux d’ontologie en commençant par BH Lévy dont l’imposture est notoire. Il déclare au journal télévisé du 29 décembre 1981 : «Il faut penser, il faut accepter de penser que, comme tous les résistants du monde entier, les Afghans ne peuvent vaincre que s’ils ont des armes, ils ne pourront vaincre des chars qu’avec des fusils-mitrailleurs, ils ne pourront vaincre les hélicoptères qu’avec des Sam-7, ils ne pourront vaincre l’armée soviétique que s’ils ont d’autres armes (…) En Espagne, il y avait un devoir d’intervention, un devoir d’ingérence. (…) Je crois qu’aujourd’hui les Afghans n’ont de chances de triompher que si nous acceptons de nous ingérer dans les affaires intérieures afghanes.»(7)

Mieux encore, Jean Daniel, qui fut à une époque plus lucide, va dans le même sens. Il glorifie le combat des moudjahidine  dans un article du Nouvel Observateur du 16 juin 1980 :

«Il y a l’opposition, indirecte et perfide, de ceux qui se demandent si les résistants valent mieux que les occupants : si leur islam n’est pas “primitif et barbare”. C’est à cette démission qu’on nous convie de toutes parts tandis que les Afghans se font tuer et appellent à l’aide. Devant leur SOS, il faut alors proclamer bien haut que la résistance des Afghans contre les occupants soviétiques est juste comme toutes les guerres de libération. (…) Outre que leur islam vaut bien le communisme à la soviétique, il est scandaleux de s’interroger sur leur civilisation au moment où ils la défendent avec le plus d’héroïsme.» Enfin, écrit Denise Souchon, le 15 janvier 1998, Le Nouvel Observateur demande à M. Brzezinski s’il «ne regrette pas d’avoir favorisé l’intégrisme islamiste, d’avoir donné des armes, des conseils à de futurs terroristes». Sa réponse : «Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ?»(7)

La leçon afghane : Pourquoi l’Occident entame son déclin

Il est connu que l’Occident  du fait d’un niveau de vie élevé  a besoin de matières premières, qu’il n’a pas en quantité suffisantes. Il en est ainsi du pétrole du gaz naturel  et des métaux précieux notamment le lithium, le cobalt. Pour ce faire, il met en oeuvre généralement un soft power qui ne dure pas. Car les pays à juste titre veulent leur indépendance pas seulement formelle mais aussi économique. Il en résulte des guerres à n’en plus finir ; L’Empire américain et ses vassaux anglais français italiens et autres  européens  ne perdent pas une occasion de mobiliser leur  » coalition internationale »

Pour l’histoire, après la débâcle vietnamienne et la mise en coupe réglée de l’Irak, ce fut le tour de l’Afghanistan et des talibans qui, dans une stratégie précédente, étaient les meilleurs alliés des États-Unis contre l’empire soviétique, au point qu’ils avaient des bureaux de recrutement aux États-Unis pour «l’Internationale islamiste». L’avènement de Bush a correspondu dans le sillage du 11 Septembre, avec la nécessité, en 2001, d’aller délivrer les Afghanes des talibans accusés d’héberger Ben Laden. Il y eut même un clip de l’armée américaine invitant les Afghanes à enlever leur burqa.(8)

Il est hors de doute que nous sommes véritablement à un tournant où, pour la première fois, l’Otan est en sourdine et que la «communauté internationale», dans le jargon de l’Occident, qu’il faut traduire l’empire et ses vassaux, paraît désemparée et tente de sauver les meubles en donnant l’impression qu’elle a les cartes en main. En fait, ce que nous vivons est la conséquence.  Le «Déclin de l’Occident» a été pour la première fois décrit dans un essai d’Oswald Spengler. Ouvrage traduit en français par son ami le philosophe algérien Mohand Tazerout en 1948 :  Comment la suprématie occidentale s’est-elle construite ? Tout est parti  magister, dixit des anciens ou de l’actuelle doxa occidentale réputée infaillible. Cela va même plus loin, la religion chrétienne est convoquée et mise au service de l’entreprise coloniale. Lisons ce morceau d’anthologie attribué au roi des Belges qui recommande aux missionnaires de l’inculquer aux Noirs du Congo : «Vous veillerez à désintéresser les sauvages de leur richesse dont regorgent leur sol et leur sous-sol. Votre connaissance de l’Évangile vous permettra de trouver facilement des textes recommandant aux fidèles d’aimer la pauvreté. Par exemple :

«Heureux les pauvres car le royaume des cieux est à eux» ; «Il est difficile aux riches d’entrer aux cieux». Vous ferez tout pour que les nègres aient peur de s’enrichir. Apprenez aux jeunes à croire et non à raisonner…»(9)

«Prenant la relève d’un Orient et d’une civilisation islamique sur le déclin, et au nom de la règle des trois C — christianisation, commerce, colonisation —, des peuples furent mis en esclavage. Pendant cinq siècles, au nom de ses ‘’droits de l’homme’’, l’Occident dicte la norme, série, punit, récompense, met au ban des peuples qui ne rentrent pas dans la norme. Par le fer et par le feu, les richesses du Sud épuisées furent spoliées par les pays du Nord.»(10)

«Bien plus tard et après l’implosion de l’empire soviétique, ce fut la fin de l’histoire, selon le mot de Fukuyama, avec une pax americana qui paraissait durer mille ans. Une étude du Pnac (Programme for New American Century) recommandait de chercher un motif pour relancer l’hégémonie américaine d’une façon définitive. L’arrivée du 11 Septembre fut du pain bénit. Le Satan de rechange tombait du ciel, l’Islam. Ainsi, furent organisées les expéditions punitives que l’on sait un peu partout semant le chaos, la destruction et la mort. Cependant, les signes d’un craquement de l’hégémonie occidentale commencèrent à poindre à l’horizon. Des voix inquiètes commençaient à douter de la pérennité du magistère occidental. Même la CIA a publié un rapport : Le monde en 2025. On constate une prise de conscience d’une nouvelle donne à la fois démographique, économique, financière et pour la première fois, les Américains reconnaissent qu’ils ne seront plus les maîtres du monde !»(9)

Pourtant et malgré cela, «l’Empire» ne se laisse pas faire. Les tenants de la «théorie de l’empire global» considèrent les événements politico-économiques internationaux survenus depuis 1989 comme témoins de la transition de l’humanité vers un «empire global», un ordre mondial polarisé autour d’une seule puissance : les États-Unis. À l’autre bout du curseur concernant l’avenir du monde, le besoin d’équilibre et la multiplicité des visions, nous trouvons l’analyse lumineuse de l’ambassadeur singapourien, Kishore Mahbubani, qui décrit le déclin occidental : recul démographique, récession économique et perte de ses propres valeurs. Ce que Mahbubani attaque, c’est l’anomalie absurde d’un pouvoir mondial occidental envahissant et persistant dans un monde sujet à des changements fondamentaux à la marche vers la modernité, devant le repli dans des forteresses et le triomphalisme occidental, Mahbubani reproche à l’Europe sa myopie, son autosatisfaction et son égocentrisme. Pour lui, «le moment est venu de restructurer l’ordre mondial», que «nous devrions le faire maintenant». L’Occident est dans l’incapacité à maintenir, à respecter et encore plus à renforcer les institutions qu’il a créées. Et la moralité avec laquelle il se comporte sape les structures et l’esprit de la gouvernance mondiale.(9) (10)

Il s’est trouvé cependant des intellectuels  français pour qui la vassalité  sans état d’âme à l’empire   est indigne  d’une certaine « idée de la France »   Naturellement  l’Empire traite cela par le mépris. Bunot Déniel-Laurent donne le point de vue de Régis Debray médiologue  qui parle des élites européennes fascinées par l’Amérique :

«(…) il est clair que nos décideurs ‘’européistes’’  ont depuis longtemps accepté leur sujétion, le monopole de l’idéologie occidentale sur la formation des élites internationales : (…) Cette DRH planétaire peut sortir à tout instant un Karzaï de sa poche. Un Palestinien de la Banque mondiale, un Italien de Goldman Sachs, un Libyen formé au moule ou un Saakachvili géorgien. Mais il suffit que l’Otan passe du soft power au hard power, et nos fiers-à-bras de l’Union européenne, toujours prompts à dénoncer chez eux les méchants souverainistes et autres bolcho-gaullistes, se feront tout petits face au grand frère yankee. En définitive, pour Régis Debray, l’Occident n’a plus le moral de sa morale, ni la vaillance de ses valeurs : tel est ainsi l’Occident en ses métamorphoses : à la fois amnésique et sentencieux, impérial et puéril, haï et singé, omniprésent et invisible. Nourri au lait hyperprotéiné, Goliath est désormais devenu douillet.»(11)

Que faut-il en conclure ?

«À en croire le prétendant de la CDU à la succession de Madame Merkel, c’est le chaos et la débâcle de l’Otan suite à l’entrée sans combat des Talibans à  Kaboul . Pour la première fois après le Vietnam, les pays occidentaux partent en catastrophe et laissent un pays en miettes avec des hommes et des femmes qu’ils ont ‘’utilisés’’ à la merci des nouveaux dirigeants.  Alastair Crook rapporte le point de vue du philosophe politique John Gray  quand il écrit : « Le déclin de l’Occident a commencé avec la chute du communisme en 1989. Nos élites triomphantes ont perdu le sens de la réalité et, dans une succession de tentatives pour refaire le monde à leur image [… elles ont abouti] au résultat que les États occidentaux sont plus faibles et plus menacés qu’ils ne l’étaient à aucun moment de la guerre froide.»

La décomposition de l’Occident, souligne Gray, n’est pas seulement géopolitique ; elle est aussi culturelle et intellectuelle. Les pays occidentaux abritent désormais de puissants groupes d’opinion qui considèrent leur propre civilisation comme une force pernicieuse unique.

Dans cette vision hyper-libérale, fortement représentée dans l’enseignement supérieur, les valeurs occidentales de liberté et de tolérance ne sont plus qu’un code pour la domination raciale blanche.(12)
 Pour ne pas avoir joué la prudence et le respect des autres  l’hyperpuissance américaine pour reprendre le mot de Hubert Védrine ancien ministre français des  Affaires Etrangères,  ivre  du martelage des idéologues comme Francis Fukuyama sur «  la Fin de l’histoire »,   c’est de fait potentiellement le début de l’effondrement de l’hégémonie occidentale  . Dans tous les cas de figure, c’est loin d’être un phénomène ponctuel. On a l’impression de vivre en accéléré l’émergence d’un monde multipolaire qui aura accouché dans la douleur. Cela nous conforte plus que jamais dans la suspicion que nous devons avoir à l’endroit des donneurs de leçons en Occident, sûrs de leur bon droit de dicter la norme du bien et du mal. La presse et les intellectuels auto-proclamés en Occident à l’unisson vibrent à la fréquence des oukases de l’empire, cela veut dire qu’il n’y a pas de morale, en l’occurrence pour eux, tout doit être fait pour créer le chaos chez les faibles en fonction des intérêts des puissants.

Le barycentre du monde penchera, inexorablement du côté de l’Asie. Les analyses du diplomate singapourien Kishore Mahbubbani dans son fameux ouvrage The New Asian Hemisphere : The Irresistible Shift of Global Power to the East sont  plus que jamais d’une brillante actualité. Il écrivait notamment :

«Pendant plusieurs siècles, les Asiatiques, qu’ils soient chinois, indiens, musulmans ou autres,  ont été ignorés dans l’histoire du monde. Maintenant,  ils sont prêts à jouer un rôle dans la conduite des affaires du monde. Les Asiatiques ont finalement compris, absorbé  et implémenté les bonnes pratiques de l’Ouest dans plusieurs domaines comme l’économie de marché, les sciences et la technologie, la méritocratie et le respect de la loi. Ils sont aussi devenus inventifs par leur propre génie créant ainsi de nouvelles voies de coopération inconnues dans le monde occidental. La bonne nouvelle est que l’Asie ne veut pas dominer mais coopérer avec l’Ouest. L’histoire nous apprend que les tensions et les conflits sont plus visibles quand de nouveaux pouvoirs émergent.»(13)

Assurément, le monde va mal. L’attentat qui a fait près de deux cents morts et blessés à  l' »aéroport de Kaboul est le signe annonciateur d’un chaos toujours recommencé. L’expédition d’Afghanistan ne fera qu’élargir le fossé entre un monde musulman qui tarde à faire son aggiornamento pour séparer le bon grain de l’ivraie et un Occident plus dominateur que jamais, qui dicte encore et toujours la norme. L’Occident qui ne lâche rien  sera de plus en plus cruel avec un comportement imprévisible au fur à mesure que les matières premières et surtout l’énergie viendraient à lui manquer, notamment avec ce nouvel adversaire, le changement climatique. Il est à espérer les prémices d’une nouvelle recomposition du monde dans le sens d’un basculement vers un multilatéralisme, le continent asiatique pouvant jouer le rôle d’une puissance tranquille au service du bien commun dans ce XXIe siècle de tous les dangers.  Les peuples faibles ont plus que jamais la difficile mission de gérer le court terme mais  aussi de tenter de se  projeter sur le temps long pour préparer l’avenir des générations futures.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

Notes
1. Yves Bourdillon 15 août 2021 https ://www .lesechos .fr/monde/asie-pacifique/lafghanistan-presque-entierement-aux-mains-des-talibans-1338806
2. Corentin Pennarguear 17/08/21 https ://www .lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/de bush -a-biden-l-afghanistan-cauchemar-des-quatre-derniers-presidents americains_2156685.html
3. Véronique Le Billon 16 août 2021 https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/afghanistan-une-crise-a-haut-risque-pour-joe-biden-1338785
4. http://www.opex360.com/2021/08/16/afghanistan-la-victoire-des-talibans-va-t-elle-dans-le-sens-des-interets-de-la-chine-de-la-russie-et-de-liran/
5. Grégoire Lalieu Michel Collon/Mohamed Hassan https://www.investigaction.net/fr/de-la-grande-bretagne-aux-etats-unis-en-passant-par-lunion-sovietique-lafghanistan-le-cimetiere-des-empires/ 17 Août 2021
6. https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique /2261-milliards-de-dollars-le-cout-vertigineux-de-l-intervention-americaine-en-afghanistan_2156682.html
7. Denis Souchonhttps://www.monde-diplomatique .fr/2016/02/SOUCHON/54701
8. Chems Eddine Chitour https://www.lexpression. dz/chroniques/l-analyse-du-professeur-chitour/y-a-t-il-un-plan-b-75217 01 03 2010
9. C.EChitour http://www.mondialisation.ca/ index.php?context=va&aid=18575
10. K.Mahbubani: The Irresistible Shift of Global Power to the East, septembre 2008
11. Bruno Deniel-Laurent 14 Février 2013 http: //www.marianne.net/L-Occident-se-meurt-il%C2% A0_a226256.html
12. AlastairCrooke https:// lesaker francophone .fr/cette-ere-touche-t-elle-a-sa-fin 9 Août 2021.
13. Chems Eddine Chitour https://www.l expressiondz .com/index.php/chroniques/l-analyse-du-professeur-chitour/etat-des-lieux-dune-planete-en-plein-chaos-199338

Article de référence: https://www.lesoirdalgerie.com/contribution/lafghanistan-le-declin-des-empires-et-le-necessaire-multilateralisme-66556

 



Articles Par : Chems Eddine Chitour

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