L’anarchie arménienne est seulement bonne pour les USA

Des milliers de personnes ont manifesté dans les rues d’Erevan, quelques-uns d’entre elles violemment, pour s’opposer à la nomination de l’ancien président Serzh Sargsyan au poste de premier ministre, à la suite de l’entrée en vigueur de la réforme de 2015 de la constitution, qui fait du premier ministre la personne la plus puissante du pays. Quelques personnes considèrent que c’était une tentative de la part de ce politicien vétéran de rester au pouvoir sous de nouvelles auspices, et sans avoir à en passer par le processus démocratique, étant donné que le parlement appointe le premier ministre alors que le président est élu au suffrage universel. C’est en partie à cause de cette forte pression qu’il a démissionné.

Nikol Pashinyan, le politicien expérimenté qui mène ce qu’il a décrit comme une « révolution de velours » et a été l’un des principaux instigateurs de la tentative de révolution de couleur dénommée « Erevan électrique » en 2015, a été le visage public de cette campagne, même si l’ancien premier ministre a clairement expliqué qu’un homme dont le parti n’a fait que 7% des voix aux dernières élections n’a pas le droit de parler au nom de la nation. Il faut dire toutefois en « faveur » de Pashinyan qu’il a été très clair sur ses intentions de changement de régime et que son mouvement a su attirer des hordes de jeunes naïfs dans ses foules en expansion progressive.

De façon compréhensible, ces jeunes sont furieux de la stagnation économique de cet État du Caucase du Sud, mais leur participation aux troubles a été exploitée pour les faire servir de boucliers humains en protection des leaders du mouvement plus âgés, tout comme en 2015. De plus, il faut dire que l’Arménie – tout comme l’Ukraine il y a presque cinq ans – est divisée en Est et Ouest, et que cette division est soulignée par le numéro d’équilibriste de l’ancien gouvernement Sargsyan, qui tentait de préserver à la fois son adhésion à l’Union économique eurasienne menée par la Russie et sa nouvelle relation avec l’UE à travers le CEPA (accord de partenariat global et renforcé entre l’Arménie et l’Union européenne).

Cette schizophrénie géostratégique, pour ainsi la nommer, a eu pour effet imprévu de déstabiliser la situation politique intérieure en Arménie en envoyant des messages confus à ses citoyens et en provoquant des discordes dans tous les secteurs de la société, comme presque toujours dans les cas de leaders politiques indécis qui essaient de faire plaisir à tout le monde et qui, en fin de compte, ne satisfont personne. Cet situation s’est avérée un terreau fertile pour des hyper-nationalistes comme Pashinyan, qui allègue démagogiquement que le gouvernement précédent n’en avait pas fait assez pour protéger les intérêts de l’Arménie et aurait dû répondre d’une façon ou d’une autre à la « diplomatie militaire » des Russes, qui ont maintenuun « équilibre » stratégique entre l’Arménie et son ennemi voisin, l’Azerbaïdjan.(1)

Les implications de la prise de pouvoir par Pashinyan et d’autres hyper-nationalistes pro-occidentaux en Arménie après la démission de Sargsyan ne doit pas être sous-estimée, parce qu’il est très possible qu’ils provoquent une « guerre de continuation » dans le Haut-Karabagh [territoire grand comme un département français indépendant depuis la chute de l’URSS, et qui est resté un théâtre de conflits entre Arméniens et Azéris, NdT], dans une tentative d’attirer la Russie dans une conflagration où elle pourrait s’enliser dans un bourbier régional dans le Caucase. Les accords de défense mutuelle avec Erevan ne s’étendent pas au-delà de la frontière arménienne jusqu’à la région disputée, qui se situe à l’intérieur des frontières internationalement reconnues de l’Azerbaïdjan [Voir la carte ci-dessous, NdT], mais quoi qu’il en soit, la dynamique de chaos des conflits est telle que la base militaire russe de Gyumri, au nord-ouest de l’Arménie, pourrait bien finir par jouer un rôle.

Cela dit, les événements en Arménie évoluent rapidement et deviennent moins prévisibles à mesure des jours.

La déstabilisation de cet État n’est pas du tout à l’avantage de la Russie, ni de l’ordre mondial multipolaire émergent en général, mais il correspond à ceux des USA et de leurs alliés en créant des problèmes juste au centre de l’entente tripartite Russie-Turquie-Iran, de plus à une époque particulièrement sensible au plan géopolitique.

Andrew Korybko

Article original en anglais :
Oriental Review 30 avril 2018

Traduction Entelekheia

 

Note

1 [en vendant des armes similaires aux deux parties de façon à les dissuader d’entrer en conflit, NdT]



Articles Par : Andrew Korybko

A propos :

Andrew Korybko est le commentateur politique étasunien qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides: l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime(2015).

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