L’appel aux armes du président allemand

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Samedi, le président allemand Joachim Gauck a réitéré son appel à une politique étrangère plus belliqueuse et à davantage d’interventions militaires.

A l’issue d’une visite de trois jours en Norvège, Gauck a dit au micro de la radio allemande Deutschlandfunk avoir le « sentiment que peut-être notre pays devrait abandonner la retenue qui a prévalu des décennies durant en faveur d’une prise de responsabilité plus importante. »

Jadis, a-t-il dit, il y avait eu « une réticence justifiée de la part des Allemands… à s’engager internationalement en fonction de la taille et de l’importance économique de l’Allemagne. » Ce n’est plus le cas parce que « l’Allemagne est une démocratie solide et fiable et un Etat régit par le droit. »

Gauck a insisté à plusieurs reprises sur un recours plus fréquent à l’armée. Dans « la lutte pour les droits de l’homme ou la survie d’innocentes gens, il est parfois nécessaire de recourir aux armes, » a-t-il dit. Ceci signifie qu’il est nécessaire « de ne pas exclure dès le départ l’emploi de moyens militaires. »

Gauck avait exprimé des positions identiques en octobre dernier à l’occasion de l’anniversaire de la réunification allemande, puis de nouveau en janvier lors de la Conférence de Munich sur la sécurité (Voir : Conférence de Munich sur la sécurité : L’Allemagne et les États-Unis poussent à des politiques agressives ). Il répète maintenant son appel en faveur d’un rôle militaire plus actif de l’Allemagne dans des conditions où des conflits armés de plus en plus incontrôlables prennent de l’ampleur en Ukraine et en Irak.

Gauck était d’ailleurs très clair en signalant que son inquiétude concernait les intérêts impérialistes de l’Allemagne plutôt que les droits humains. « Si le gouvernement fédéral est actuellement activement impliqué dans le conflit ukrainien cela va parfaitement dans le sens que j’avais suggéré, » a-t- il précisé.

En Ukraine, le gouvernement allemand a soutenu un coup d’Etat contre le président élu Viktor Ianoukovitch en collaborant étroitement avec les fascistes du parti Svoboda et de Secteur Droit. Actuellement il soutient le nouveau président Petro Porochenko, un oligarque multimilliardaire qui a lancé l’armée contre l’opposition en Ukraine orientale, intensifiant le conflit avec la Russie et risquant de ce fait un conflit nucléaire.

Le contexte de l’interview de Gauck ne laisse aucun doute quant à ses objectifs politiques. Il n’a pas tari d’éloges à l’égard du gouvernement norvégien, une coalition entre le parti conservateur de la première ministre Erna Solberg et le Parti du progrès, d’extrême droite. Ce dernier préconise la démolition des acquis sociaux, la privatisation des entreprises publiques, la réduction des impôts pour les riches et un étroit partenariat avec les Etats-Unis et Israël ainsi qu’une politique d’immigration extrêmement restrictive et xénophobe.

A la question de savoir si sa visite d’Etat de trois jours auprès de ce gouvernement droitier a été agréable, Gauck a répondu, « Agréable, serait trop peu dire. C’était une visite formidable, une amitié étroite, pas de conflit, une convergence d’intérêts variée et le tout basé sur des valeurs communes. »

Gauck préconise un changement fondamental de la politique étrangère et intérieure allemande qui lie la défense militaire des intérêts impérialistes (dans le ‘novlangue’ de Gauck : « prise de responsabilité ») à la démolition des acquis sociaux (« liberté »). Cet agenda jouit du soutien de l’ensemble de la classe dirigeante. Les discours qu’il a prononcés le Jour de l’unité allemande et lors de la Conférence de Munich sur la sécurité avaient été minutieusement préparés et très bien accueillis de toutes parts (Voir : Comment la résurgence du militarisme allemand a-t-elle été préparée? ).

Cette fois-ci cependant, Gauck a suscité quelques critiques mitigées. L’expert en politique étrangère du parti social-démocrate (SPD), Rolf Mützenich, a dit àSpiegel Online que le monde était « ébranlé par une multitude de conflits. » L’Allemagne traitait ces conflits avec prudence. « A mon sens, réclamer davantage d’engagement militaire à ce moment précis est incompréhensible. »

La spécialiste en politique de sécurité du parti des Verts, Agnieszka Brugger, a décrit les propos de Gauck comme étant « troublants ». « En politique étrangère, les opérations militaires ne doivent pas entrer dans le domaine de la normalité, » a-elle dit.

Et le porte-parole en matière de politique étrangère de la Gauche (Die Linke – homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon), Jan van Aken, a comparé Gauck à un « général et un gendarme du monde. » « Les droits de l’Homme ne peuvent pas être obtenus à coups de bombardement, le président en est tout à fait conscient, » a-t-il déclaré.

Gauck a cependant recueilli l’appui d’un autre dirigeant du parti des Verts, Anton Hofreiter. « L’Allemagne n’est pas une île dans le monde, » a dit Hofreiter au journal Passauer Neue Presse. En principe, l’appel du président était correct.

Les différentes critiques à l’égard de Gauck ne visaient pas son appel en faveur d’un rôle militaire accru de l’Allemagne. Depuis que le social-démocrate Frank-Walter Steinmeier se trouve à la tête du ministère des Affaires étrangères, il a systématiquement insisté pour que l’Allemagne joue un plus grand rôle dans le monde et a même créé dans ce but son propre site internet, Review 2014. Quant aux Verts, depuis 1998 ils acceptent tous les déploiements à l’étranger de la Bundeswehr et ne cessent de réclamer davantage d’opérations militaires « humanitaires ». Le député du parti Die Linke, Stefan Liebich, a participé à l’élaboration du document de stratégie qui forme la base de la propagande belliqueuse de Gauck.

Si Gauck rencontre actuellement quelques critiques réservées, c’est parce que sa propagande de guerre musclée est en train de renforcer au lieu d’affaiblir la vaste opposition à l’encontre du militarisme. Une autre raison c’est le timing de ses remarques. Alors qu’il existe un consensus général au sein de l’establishment politique pour que les forces armées allemandes jouent un rôle plus important dans la défense des intérêts économiques et géopolitiques allemands, l’on est peu enclin à être entraîné dans une débâcle en Irak pour laquelle les Etats-Unis sont considérés être les premiers responsables.

Peter Schwarz

Article original, WSWS, paru le 17 juin 2014

 



Articles Par : Peter Schwarz

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