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Anthropologie de guerre : L’armée des États-Unis enverra une équipe d’experts du programme Human Terrain System au Mexique
Par Simón Vargas Aguilar
Mondialisation.ca, 22 octobre 2013
La Jornada
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https://www.mondialisation.ca/larmee-des-etats-unis-enverra-une-equipe-dexperts-du-programme-human-terrain-system-au-mexique/5355023

Recruter des diplômés et les intégrer à des unités combattantes pour améliorer leurs relations avec les populations locales: Lancé en 2006, le programme HTS (Human Terrain System) a d’abord consisté à associer des anthropologues à certaines unités de l’armée américaine en Afghanistan. Il intégrait également des spécialistes de différentes sciences sociales en Afghanistan et en Irak.  Les anthropologues étasuniens ont ainsi obtenu le double rôle de pacificateur et de représentant d’une armée d’occupation, d’où la controverse dans les milieux scientifiques et les médias.


Début mai 2013, deux conseillers du programme nommé Human Terrain System (Système de Terrain Humain, HTS, par ses initiales en anglais) se sont rendus dans la caserne du Northcom (Commandement militaire US autoproclamé pour l’Amérique du Nord), dans le Colorado, pour analyser un éventuel degré d’ignorance culturelle qui pourrait justifier l’envoi d’anthropologues dans notre pays [Mexique, sauf que les différentes ethnies vont au-delà des frontières comme les Mayas, Miskitos, etc.], dans le contexte du « Programme d’analyse culturelle du Mexique du Northcom ». Cependant, le porte-parole John Cornelio a indiqué que dit le programme se trouve en phase de gestation « donc il serait inadéquat de faire des commentaires à propos d’un sujet qui n’est pas totalement défini ».

Cependant, le 30 avril dernier, un porte-parole non identifié du United States Northern Command a fait savoir qu’en septembre prochain [2013] l’armée des États-Unis enverra une équipe d’experts qui collaboreront avec le gouvernement sur des travaux sociaux relatifs au trafic de stupéfiants. Les experts font partie du HTS et disposent d’une grande expérience dans les conflits d’Afghanistan et d’Irak, où des spécialistes en sciences sociales de 25 disciplines ont été déployés.

Selon l’information disponible sur les site web du HTS, la mission du programme consiste en « recruter, former, mettre en action, et appuyer un « intégré » ayant une approche socio-culturelle pour réaliser les investigations et analyses pertinentes afin de développer et maintenir une base de connaissance socioculturelle, avec la finalité de servir de base à la prise de décisions, améliorer la capacité opérative ainsi que de préserver et partager la connaissance institutionnelle socioculturelle ».

Le HTS cherche, depuis 2007, à ce que les anthropologues et scientifiques sociaux collaborent à l’amélioration des capacités des militaires étasuniens à travers le renseignement ethnographique – alliance entre le renseignement militaire et l’ethnographie de terrain – et la collecte de données de première main, pour apporter une compréhension de la culture et de l’organisation sociale des populations, de manière à pouvoir planifier et accomplir les missions avec chaque fois moins d’usage de la force.

Chaque équipe de « terrain humain » est composée par un responsable militaire, un anthropologue, un coordonnateur d’investigation et un analyste. Les anthropologues, qui reçoivent un entraînement militaire, portent un uniforme et sont armés, doivent aider les militaires à gagner la confiance de la population pour ainsi, attirer certains groupes sociaux vers la « cause » et éviter qu’ils s’allient aux groupes radicaux ou à l’insurrection.

Pendant les quatre premières années, le HTS a connu un succès relatif, compte tenu que la présence des anthropologues a permis ainsi de réduire les opérations cinétiques à 60 %, et de rassembler les éléments relevés en matière de sécurité, de santé et d’éducation des locaux.

Cependant, des opinions trouvées au sujet de ce programme existent. L’anthropologue Montgomery McFate, a remarqué que l’HTS a contribué à l’anthropologisation des militaires, ce qui a permis d’éviter des dommages collatéraux dans des conflits armés centrés sur le culturel, puisque « le savoir socioculturel réduit la violence et produit de la stabilité », après avoir commissionné les anthropologues pour faire une « guerre plus humaine » à travers d’un « travail social militarisé ».

Pendant ce temps, pour Marcus Griffin, un anthropologue détaché en Irak entre 2007 et 2008, le HTS constitue « une occasion pour l’anthropologie de promouvoir la liberté dans des temps de crise grâce à sa compréhension des cultures  ». Dans ce sens, l’universitaire Julien Bonhomme conclut que les arguments positifs sont basés, principalement, sur une double opération de « culturalisation » et de dépolitisation de la guerre.

En contrepartie, les détracteurs du HTS remarquent que celui-ci transforme l’anthropologie en une arme de guerre, tandis que pour l’Association Anthropologique Américaine (AAA), le programme « place les anthropologues dans une position encline à violer le code déontologique de l’association, et que l’emploi des anthropologues met en danger d’autres anthropologues et les personnes qu’ ils étudient  », en plus de souligner que « l’envoi de spécialistes en sciences sociales, pour étudier des populations locales en compagnie de troupes armées dans un contexte hostile actif ne produira pas d’information scientifiquement fiable ».

L’utilisation des sciences sociales, particulièrement l’anthropologie, a des précédents au XIXe et XXe siècle dans les empires français et britanniques, ainsi que lors des Guerres mondiales, de la Guerre Froide, et des Guerres de la Corée et du Viêt-Nam. Cependant, devant l’avancée de la technologie et du caractère multifactoriel des conflits guerriers, nous devons être attentifs aux implications possibles de programmes comme le HTS dans le nouveau contexte géopolitique.

Simón Vargas Aguilar pour La Jornada

Article original en espagnol : Sistema de Terreno Humano: inteligencia etnográfica, La Jornada. Le Mexique, le 29 septembre 2013.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par Anne Wolff et Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo. Paris, 20 octubre 2013.

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Simón Vargas Aguilar est analyste dans des sujets de sécurité et de justice
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