Le 11 novembre, 1918, il y a 100 ans…

[Automne 1918, après la faillite de la grande offensive allemande :]

La grande majorité des soldats allemands sur le front occidental se rendait compte que la guerre était perdue, ils en avaient plus qu’assez et voulaient rentrer chez eux. Et ils ne cachaient pas leur mépris pour les politiciens et les généraux qui avaient déclenché le conflit et leur avaient ainsi infligé toute cette misère. La coupe était pleine et ils estimaient absurde de perdre la vie pour une cause perdue.

L’armée allemande commença à se démembrer, il n’y avait quasiment plus de discipline et le nombre de désertions et de redditions de masse monta en flèche. Certains historiens allemands ont décrit cette situation comme une « grève militaire » (Kampfstreik), un « refus de se battre » , un « refus de continuer à faire la guerre ». Entre la mi-juillet 1918 et l’armistice de novembre, 340 000 Allemands allaient se rendre ou passer à l’ennemi. En septembre 1918, un Tommy (soldat anglais) fut témoin de la façon dont les prisonniers de guerre allemands éclataient de rire et applaudissaient chaque fois qu’un nouveau contingent de prisonniers était amené. Même les soldats d’élite capitulaient en grand nombre. De toutes les pertes allemandes, les prisonniers représentaient à cette époque le taux sans précédent de 70 %. Les soldats allemands recouraient désormais à toute sorte de faux-fuyants pour ne plus devoir aller au front, pratique qui leur valut l’étiquette de « tire-au-cul » (Drückebergerei). Les troupes ramenées du front oriental vers l’ouest désertaient et passaient la frontière des Pays-Bas pour s’y faire interner. Pas moins de 750 000 soldats allemands auraient déserté, à cette époque ; en tout cas, il y en eut autant qui furent mentionnés « absents » dans leurs unités. Dans la capitale, Berlin, la police faisait état de leur présence par dizaines de milliers. L’épidémie de désertions, de redditions de masse et de Drückebergerei prit de telles proportions en août et septembre 1918 que l’on a décrit cette situation comme une sorte de « grève militaire inexprimée ». C’est ainsi que les hommes percevaient la chose aussi. Les soldats allemands qui se retiraient traitaient souvent ceux qui montaient au front de briseurs de grève et de « rallongeurs de la guerre » (Kriegsverlängerer) ! L’influence de la Révolution russe dans tout cela devint on ne peut plus évidente quand, en octobre, à Kiel, les marins se mutinèrent. Ils refusèrent d’obéir aux ordres et instaurèrent des conseils de soldats et de travailleurs, des soviets, donc, à la manière des Russes. Par la suite, des conseils similaires apparurent bien vite dans toute l’Allemagne.

L’arrivée des Canadiens a Mons, le 11 November, 1918 (tableau par Inglis Sheldon-Williams, “Le retour à Mons”, Musée de guere à Ottawa CWM 19710261-0813, c/o Wikimedia Commons)

Dans de telles circonstances, c’est un miracle que les Allemands fussent parvenus à encore opposer une résistance systématique lors de l’offensive finale des Alliés à la fin de l’été et à l’automne 1918. Ils ne pouvaient faire autrement que de se replier, mais ils ne le faisaient pas en débandade, mais lentement et en bon ordre. Jusqu’aux tout derniers instants, la Grande Guerre est ainsi demeurée la grande entreprise meurtrière qu’elle avait été dès le tout premier jour. Au cours des cinq dernières semaines de la guerre, on compta encore un demi-million de morts et de blessés. Même le tout dernier jour, il y eut encore des milliers de morts et de blessés. Un certain nombre de soldats sont même « tombés » quelques minutes à peine avant l’entrée en vigueur de l’armistice du 11 novembre 1918, à 11 heures du matin. Le 10 novembre, des troupes britanniques et canadiennes étaient arrivées à proximité de Mons où, en août 1914, l’armée britannique avait livré sa première bataille contre les Allemands. Au cœur de la nuit une information était parvenue aux commandants locaux. Au village de Rethondes, dans un bois près de Compiègne, où le général Foch, commandant en chef des armées alliées avait installé son quartier général, un accord avait été conclu avec les négociateurs allemands pour déposer les armes ce matin même, à 11 heures. La poétesse britannique May Wedderburn Cannan a salué comme suit cette communication tant attendue, dans un poème intitulé The Armistice:

The news came through over the telephone :

All the terms had been signed : the war was won

And all the fighting and the agony,

And all the labour of the years were done.

 

La nouvelle nous est arrivée par le téléphone :

Toutes les conditions ont été acceptées : la guerre était gagnée

Et de tout ce long combat et de cette agonie

Et de toute cette peine de tant d’années, c’en était terminé.

Mais, à Mons, le long combat, l’agonie et la peine n’étaient pas encore tout à fait terminés. On aurait pu déjeuner tranquillement et attendre 11 heures avant de pouvoir entrer en ville. Le commandant canadien, le général Arthur Currie, donna toutefois l’ordre de s’emparer de Mons très tôt le matin, tout en sachant pertinemment bien que les Allemands résisteraient et que le sang coulerait donc. « C’était une question de fierté », expliqua-t-il plus tard,

« que nous pussions terminer la guerre là où nous l’avions commencée et que nous, jeunes lionceaux [canadiens] du vieux lion [britannique] pussions reconquérir ce qui avait été perdu en 1914. »

George Ellison et George Price, respectivement le dernier Tommy et le dernier Canadien à avoir perdu la vie dans la Grande Guerre, furent tués alors qu’il ne restait plus que quelques minutes avant qu’on ne déposât les armes. Ils reposent au cimetière militaire britannico-allemand de Saint-Symphorien, à quelques kilomètres de Mons, en compagnie de John Parr, le tout premier Britannique à avoir perdu la vie dans la Grande Guerre, de même que des centaines d’autres soldats britanniques et allemands qui avaient perdu la vie dans les environs de Mons au début et à la fin de cette guerre. Le dernier jour de la Grande Guerre, le 11 novembre 1918, l’ensemble des armées sur le front occidental déplora encore 10 944 pertes, y compris 2 738 morts. C’était environ le double de la moyenne quotidienne des morts et des blessées pour 1914-1918. Ce fut aussi quelque 10 % de plus que le nombre de pertes du Jour-J, le premier jour du débarquement de Normandie, en juin 1944.

À propos des toutes dernières minutes de la guerre, la pittoresque anecdote qui suit mérite également d’être mentionnée, même s’il n’est pas certain qu’elle soit authentique. Quelques instants avant 11 heures, quelque part sur le front occidental, un Allemand déchargea complètement sa mitrailleuse sans même marquer un temps d’arrêt. À 11 heures précises, il s’arrêta, se redressa, ôta son casque, s’inclina et s’en retourna tranquillement vers l’arrière.

Des soldats épuisés après une bataille (photo aux  Imperial War Museums c/o Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=73989)

Jacques R. Pauwels



Articles Par : Dr. Jacques R. Pauwels

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