Le 11 septembre nous a grillé la cervelle

Ces jours ci la planète, pensive, se demande de quelle manière le 11 septembre a changé à jamais le monde et notre vie. Du la rétrécissement de notre intimité à l’insécurité, tout un tas de conséquences ont été fouillées de fond en comble. Un changement cependant n’est jamais mentionné. C’est que le 11 septembre nous a tous rendus plus stupides : les avions qui se sont fracassés sur  le World Trade Center ont non seulement dissous l’acier des Twin Towers mais ils nous ont aussi grillé la cervelle. Le dommage collatéral le plus dévastateur est celui qui a broyé  notre capacité de raisonner. On ne s’expliquerait pas autrement  comment en cinq années aucun homme politique, aucun philosophe, éditorialiste, linguiste n’ait jamais tenté sérieusement  d’analyser  la notion qui, depuis ce fatidique matin de septembre, tyrannise le champ sémantique de notre débat politique, à savoir le concept de « guerre au terrorisme ». Analyser signifie évaluer si cette expression doit être prise à la lettre, ou au sens métaphorique, ou bien connotatif,  ou si au contraire ce n’est qu’un pseudo concept.

A coup sûr, elle ne peut pas être prise à la lettre : le terrorisme  constitue une sous technique spécifique de l’art de la guerre, comme la guérilla ou le parachutisme. Dans cette acception, déclarer la « guerre au terrorisme » a autant de sens que déclarer la « guerre au parachutisme ». Ou, pour rester dans le sujet, qu’une « guerre à la guérilla ». Mais si ce n’est pas à la lettre, comment ?

Peut-être comme métaphore ?  De la même manière que le président Lyndon Johnson déclarait en 1964 la  « guerre à la pauvreté » ? Certainement pas, étant donné que la guerre au terrorisme n’a rien de métaphorique et le sang qu’elle verse est plus que réel. Alors peut-être dans un autre sens, rhétorique, qui remplace le substantif abstrait singulier par la multiplicité  concrète des agents : ici, « guerre au terrorisme »  remplacerait « guerre aux terroristes », comme « guerre à la drogue » vaut pour « guerre aux narcotrafiquants » (dans le meilleur des cas) ou « aux drogués » (dans le pire). S’il en était ainsi, la comparaison serait décourageante : en 30 ans, la « guerre à la drogue » n’a conduit nulle part.

Mais même « guerre aux terroristes » est un terme glissant parce qu’il amalgame des sujets différents, avec des objectifs différents, des idéologies différentes, uniquement du fait qu’ils pratiquent une forme de lutte commune : ainsi déclarer la « guerre aux guérilleros » mettrait ensemble les vietcongs et les contras sandinistes, Che Guevara et Savimbi. En outre : « terroriste » est déjà en soi une définition hétéronome : personne ne se traitera tout seul de terroriste, ce seront toujours ses ennemis qui le définiront comme tel. Pour les nazis, étaient terroristen les maquisards français ; pour la puissance coloniale anglaise, le terroriste était le juif Menahem Begin ; pour les français, les terroristes étaient les militants du Front de Libération National algérien ; pour les Soviétiques, le terroriste était l’afghan Ahmad Shah Massoud ; pour les Israéliens, les terroristes sont les Hezbollah. Mais maintenant, pour les français, les Terroristen de 1940-45 sont des héros résistants ; pour l’Algérie post-coloniale les moudjahidin  sont des martyrs de l’indépendance ; pour les Israéliens, Begin est un père de la patrie (tandis que la communauté internationale l’a honoré d’un prix Nobel de la paix) ; Massoud  est célébré  dans d’innombrables sagas et films hollywoodiens comme « le lion du Panchir ». On en déduit que « terroriste » est le terme par lequel on désigne l’ennemi pendant le conflit, et l’ennemi battu après le conflit (aux Usa, personne n’ose appeler « terroristes » les vietcongs, uniquement parce que la guerre, c’est eux qui l’ont gagnée). La valeur heuristique du terme est ainsi nulle. Terroriste est tout ennemi qu’il nous plaît de définir comme tel.

Dans la « guerre au terrorisme » il y a ensuite une dernière aporie : le terrorisme est la forme de combat adoptée par celui qui n’est pas en mesure de mener une véritable guerre. On déclare donc la guerre à celui qui se soustrait à la guerre. On objectera  que la spécificité du « terrorisme »  se trouve justement  dans le fait de terroriser des civils sans armes : mais il n’en va pas ainsi, et on le voit chez les nombreux états qui, pour faire plier l’ennemi, inspirent le maximum de terreur chez les civils ennemis, depuis les bombardements de Dresde dans lesquels périrent des centaines de milliers d’allemands, jusqu’aux bombardements plus récents au Liban, où sont morts des centaines de femmes et d’enfants : et pourtant l’expression « terrorisme d’état » n’a pas la faveur des politologues et des mass medias. Non, on se réfère toujours et seulement au « terrorisme ‘NG’ », pas à celui d’état (en anglais, « NG » ne veut pas dire « Non gouvernemental » mais bien « Non Etatique »). Déjà l’aporie de déclarer la guerre à une forme de lutte adoptée par ceux qui ne sont pas en mesure de mener une guerre nous indique l’impasse, non seulement logique, mais politique, matérielle, dans laquelle la « guerre au terrorisme » nous dirige. Plus les grandes puissances déploient leur supériorité technologique, plus ceux qui s’y opposent  sont réduits à se tourner vers ce que Chalmers Johnson appelle « les attaques asymétriques ». Dans un livre à paraître, Mike Davis définit les attentats suicides comme « l’aviation des pauvres ». Le résultat est que la « guerre au terrorisme » génère des terroristes, les multiplie, les alimente. Et on en vient à se demander comment ce résultat  n’a pas été pris en considération par ceux qui ont forgé le terme.

Il reste une dernière hypothèse : que ce soit un pur slogan, efficace, modulable selon tous les besoins mais qui, comme dans les spots où on utilise une femme en déshabillé pour vendre une voiture puissante, dise autre chose. C’est-à-dire qu’il indique simplement  « guerre à l’Islam ». Le paralogisme logique de Samuel Huntington selon lequel « la guerre au terrorisme » est en réalité un « choc des civilisations» se dévoilerait alors, par le simple fait  que la première serait le nom du second. Mais le tragique réside justement dans ce fait que nous subissons de façon soumise ces expressions, que nous acceptons qu’elles dirigent notre vie, qu’elles déterminent des guerres, des invasions, des tueries, au nom, au mieux d’un slogan, au pire d’une supercherie.

PS : La raison continue cependant obstinément à montrer son nez de temps en temps. Ainsi la critique au concept de « guerre au terrorisme » ne vient pas seulement d’un journal  extrémiste et considéré comme anti-israélien, comme Il manifesto : cela fait plaisir qu’un milliardaire célèbre et philanthrope comme le hongrois d’origine juive Georges Soros, dans Le Monde de vendredi dernier, attaque ce concept comme fourvoyant et contreproductif.

Edition de mercredi 13 septembre 2006

Il manifesto

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio



Articles Par : Marco d’Eramo

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