Le big bazar transsibérien

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Image : En 1992, un Américain, un Russe, Lulu le Bangladeshi et le Pré-Œil itinérant, à leur arrivée à Moscou, devant un wagon du Transsibérien, encore marqué CCCP, alias URSS (crédit photo : collection personnelle de Pepe Escobar).

Un spectre hante les élites de l’Empire du Chaos : le nouveau partenariat entre la Russie et la Chine, qui se manifeste de mille et une façons : contrats d’énergie, ententes d’investissement, alliance politique plus étroite à l’intérieur du G-20, BRICS et Organisation de coopération de Shanghai, effort concerté pour abandonner progressivement le pétrodollar. J’ai déjà qualifié ce cheminement d’essentiel à la naissance du siècle eurasiatique [1].

Dans la perspective de Washington et de Wall Street, elle est bien loin la période unipolaire marquant la fin de l’histoire, où tout était tellement plus facile. La Chine goûtait à peine à l’eau du fleuve de l’accumulation de capital et la Russie était à genoux, hors d’état de nuire.

Permettez-moi de remonter dans le temps, jusqu’au début des années 1990. Des mois durant, j’ai parcouru l’Asie dans tous les sens, de l’Asie du Sud-Est à l’Inde, puis au Népal, dans l’Himalaya et sur la côte orientale de la Chine. J’ai fini par aboutir à Pékin, où je devais prendre le Transsibérien pour Moscou, en cet hiver rigoureux du début de 1992. J’étais à peine conscient de l’écroulement de l’Union soviétique, qui ne faisait pas vraiment les manchettes dans l’Himalaya. J’ai eu également la chance de me trouver dans le sud de la Chine quelques jours après la célèbre tournée de Deng Xiaoping [2], dont la principale conséquence a été de propulser le dragon vers des sommets vertigineux en matière de développement. Un rappel de ces moments exaltants a le mérite d’illuminer notre présent.

Tout le monde à bord du train de nuit

Il est 20 h 32 à la gare de Pékin et le train no 19 de la ligne Trans-Mandchourie à destination de Moscou s’apprête à partir. Il fait 9 degrés Celsius sous zéro. Un groupe de Roumains dingues tentent de faire entrer au moins 20 énormes paquets vaguement verts remplis de trucs Made in China dans un des wagons. Le contrôleur russe lance un « nyet » bien senti. Des nanas roumaines sont plongées dans une hystérie transylvaine. Puis une liasse de George Washingtons change de mains au dernier coup de sifflet, un dénouement heureux sous le regard impassible des soldats de l’Armée de libération du peuple et des balayeuses portant l’omniprésent brassard rouge avec les mots Servir le peuple.

Une cacophonie de Russes, de Polonais, de Roumains, de Tchèques et de Mongols a complètement bloqué les couloirs du train de dizaines de sacs et paquets : 300 kilos de souliers, 500 kilos de blousons, 200 kilos de tee-shirts. Des milliers de pots de crème de beauté vont faire fureur de Bucarest à Cracovie. Les creux formés dans les paquets font office de lits. Ce sera l’histoire de ces six jours pris pour parcourir plus de 9 000 kilomètres enneigés dans l’ancienne URSS, aujourd’hui la Russie, d’est en ouest.

Dans l’habitacle du contrôleur, d’autres sacs, dont le contenu sera vendu dans les rues de Moscou. Avec tous ces George Washingtons qui circulent, le succès de ce bazar est garanti. C’est qu’il y a beaucoup d’arrêts en cours de route, avec un marché libre non réglementé sur chaque plateforme. L’Europe de l’Est au complet regorge de trucs et se meurt d’envie de se faire rapidement du fric.

Dans la partie chinoise du trajet, il ne se passe rien, contrairement aux années 1930, lorsque le Japon occupait la Mandchourie, où il avait installé sa marionnette Puyi sur le trône et s’apprêtait à envahir l’Asie. Il va y avoir de l’action digne du Terminator à partir de Zabaïkalsk, à la frontière russo-chinoise, une fois passé l’immense Arc de triomphe en ciment, avec ses devises léninistes et sa faucille et son marteau encore intacts. Les douanes, de part et d’autre de la frontière, sont totalement désertes.

Le train change de configuration pour s’adapter aux nouveaux rails. Tous les yeux sont rivés sur la nouvelle voiture-restaurant. Allez, ouste le wagon chinois, qui n’offrait que du porc misérable avec de la sauce soja. Arrive le wagon russe, regorgeant de goulasch, soupe, salami, poisson congelé, caviar noir, champagne de Crimée, café, œufs et même fromage, le tout vendu au noir et payé en dollars US.

Une fois la frontière passée, le Big Bazar commence. Tout le monde se déchaîne, car nous passons directement de l’heure de Pékin à l’heure de Moscou. Le soleil se lève à une heure du matin. Un dollar US vaut 110 roubles au marché noir et la monnaie locale est en chute libre pendant que nous traversons le sublime désert enneigé de la toundra sibérienne qui s’étend à l’infini, où chaque lever de soleil spectaculaire sous une mince couche de brume arctique est une révélation qui se fête avec un peu plus de champagne de Crimée.

Nous apercevons à l’occasion des rennes et même des huskies. La taïga, que convoitent le Japon, la Corée et les USA, est recouverte de neige. Au-delà veillent les fantômes des 20 millions de morts dans les goulags de Staline, les chasseurs du tigre de l’Amour (il n’en reste même pas 200) et le sinistre complexe industriel de Norilsk crachant chaque année dans l’atmosphère deux millions de tonnes d’acide sulfurique et d’autres métaux lourds, ce qui explique la brume arctique.

Les arrêts de train varient de 15 à 20 minutes, le paroxysme étant atteint à Novossibirsk et à Perm, où se trouvait naguère un goulag notoire. À chaque arrêt, des hordes de Russes se prenant pour Gengis Khan prennent d’assaut le train, armés de petits sacs en plastique. Les articles qui se vendent le mieux dans le Transsibérien sont les anoraks et les vestons de cuir. Jao, qui vit à Pékin, en écoule 50 en trois jours à 50 $ l’unité. Elle les avait achetés 20 $ chacun dans les hutongs de Pékin. Les Russes achètent tout ce qu’ils voient et vendent leurs roubles (dont le taux de change a maintenant plongé à 160 roubles par dollar) ainsi que de la vodka, de la bière, du salami, du champagne et du Pepsi à 1 $ la bouteille.

L’Europe de l’Est au complet a investi le train no 19. Les Roumains de l’ère post Ceausescu sont les plus exubérants. On y compte dans leurs rangs d’anciens boxeurs, des putes et même un gangster miteux en survêtement qui se targue de ses deux heures passées avec une poupée russe pour la modique somme de 10 $ (le tarif normal est de 20 $). Il y a un contingent albanais, de jeunes étudiants polonais, des nomades mongols torse nu qui calculent leur profit frénétiquement, des babouchkas qui s’ennuient et même un dandy chinois loquace.

Les wagons russes, autrefois élégants, sont dans un état lamentable : l’air est vicié, ça sent la fumée de cigarette à plein nez, tous sont trempés de sueur, les cabines de toilette sont bourrées de sacs et Kapitan, l’unique serveur, essaie de se faire rapidement du fric en vendant des bidules soviétiques. L’endroit parfait pour dévorer une brique de presque 1 000 pages sur l’histoire de la CIA, Harlot et son fantôme, de Norman Mailer.

C’est la faute à la glasnost

Le train no 19 est non seulement un bazar, mais aussi une agora multinationale. De jeunes Russes expliquent comment la perversité quasiment géniale du système soviétique les a amenés à gonfler à leur limite tous les problèmes des sociétés industrielles modernes, sans bénéficier du moindre avantage. Des Européens de l’Est affirment que ce n’est pas la guerre froide qui a tué le vrai socialisme, mais l’invasion de l’économie capitaliste, de pair avec l’inefficacité et la stupidité (droits d’auteur à un étudiant polonais de premier cycle) de l’économie socialiste.

Les Russes disent que la glasnost a tué l’autorité et que la perestroïka a tué l’économie, sans la moindre solution de rechange. Résultat : des diplômés en physique qui vendent du caviar en conserve dans un train en marche pour survivre. Tous font l’éloge de Gorbatchev, mais le condamnent à croupir dans une note en bas de page de l’histoire. Dans le train, j’ai été témoin de discussions qui seront reprises des années plus tard dans d’innombrables thèses universitaires aux États-Unis.

Toute la faune du Transsibérien fait montre d’une solidarité sans égale aux Nations-Unies. On échange des devises, on s’échange nos adresses, on prête de l’argent et les indispensables calculettes, on aide à charger et à décharger le butin, on accepte des paquets dans son compartiment, on libère notre siège pendant 30 minutes pour en faire profiter ceux qui dorment dans le couloir et on fait des blagues sur les minuscules yuans de la Banque de Chine. Nous sommes tous des ardents défenseurs d’une forme de démocratie directe inédite propre à la fin de la guerre froide.

Au milieu de ce casino se cache le personnage le plus invraisemblable : Lulu, un tout petit Bangladeshi, constamment rivé à sa Samsonite, mêlé dans Allah sait quoi de mystérieux, dont le passeport est rempli de visas louches, Arabie saoudite y compris. Les Chinois et les Russes le traitent comme un chien pékinois allergique. La bouffe du train est évidemment insupportable pour ce musulman strict, qui nous réveille tous à 5 heures du matin avec ses prières. Rachid Muhammad sera littéralement au pain sec et à l’eau pendant six jours.

Skolka ? [3] C’est la devise du bazar transsibérien, un aperçu de ce qui nous attend à Moscou. L’ère Brejnev était à son sommet lorsque Pink Floyd a lancé son légendaire album Dark Side of the Moon. La face cachée de la lune, elle doit ressembler à ces banlieues de Moscou fantomatiques, héritage lunatique de Staline, égayées seulement par un kiosque solitaire vendant des fleurs, des fruits ou du brandy doux de la Géorgie.

Nous avons l’air de zombies en arrivant, avec quelques heures de retard seulement, à Yaroslavlsky Vakzal, une des neuf gares de Moscou, où une meute de Volga taxis rivalisent pour transporter la précieuse cargaison chinoise. Ceux qui poursuivent vers l’Europe de l’Est sans réservation sont cuits : il n’y a pas de place disponible pour Varsovie et Berlin avant 40 jours.

À Shenzhen, Guangzhou, Shanghai et Pékin, j’ai été témoin du succès spectaculaire du socialisme de marchépost-Tiananmen, l’économie tenant lieu de locomotive et la politique étant reléguée à l’arrière du train. Tout un contraste avec Moscou, où la politique servait de locomotive.

Je loge chez Dmitri, un étudiant en odontologie, qui habite à trois stations de métro du Kremlin, ce qui me coûte 6 $ par jour, une petite fortune. Lui et sa petite amie ont subdivisé de manière précaire l’appartement comptant deux chambres à coucher et une salle de bain, qu’ils partagent avec une famille entière, chien inclus, en plus des visiteurs occidentaux de passage, qui dorment dans la chambre à coucher principale. Ce genre d’arrangement est considéré comme un mode de vie de la classe moyenne supérieure.

En arrivant à l’une des magnifiques stations de métro de la ville, c’est de nouveau le bazar transsibérien. On y trouve des samizdats politiques ou pornos, des vêtements d’occasion, des bouteilles de tout ce qui se boit. Ce n’est qu’en arrivant à la place Rouge que je vois la lumière. Dans l’Himalaya et en Chine, mon fuseau horaire était encore à l’ère Gorbatchev. Ce qui flotte maintenant au-dessus du Kremlin, c’est le drapeau russe, tout comme au centre de la place Dzerjinsky, juste devant le KGB. En parfait idiot, je cherche la statue de Felix Dzerjinsky, l’ancien chef de la police secrète soviétique, pour me faire dire par un étudiant qu’on l’a déboulonnée quelques semaines plus tôt. Gorbatchev est devenu une marque de vodka et je ne peux entrer dans l’immeuble du KGB.

La ville au complet est devenue un bazar turc géant. Depuis que Boris Eltsine a libéré les trottoirs, tout un chacun veut se lancer dans la privatizatsiya. Dire que jusqu’en 1990, personne ne savait ce qu’était un carnet de chèques ou une carte de crédit et un dollar équivalait à un rouble. Les marchés de rue sur Prospekt Marka et Gorki sont absolument hallucinants, chacun faisant silencieusement étalage de ses marchandises : une poupée cassée, une chaussure solitaire, des bouteilles de champagne poussiéreuses, du parfum, du café en poudre, des boîtes de sardines, une bouteille de bière vide.

Les rues débordent de tous ces trucs ramenés par la faune du Transsibérien, mais les supermarchés sont vides. On n’y trouve presque pas de lait ou de viande, mais beaucoup de poisson en conserve et des queues interminables, pour ne rien acheter. Certains consommateurs potentiels se sont résignés à jouer aux échecs.

La plus grosse attraction en ville est le nouveau McDonald’s de la place Pouchkine, où des caissières arborant un sourire à la Eva Herzigova vendent des repas complets à 50 cents. Devant le McDo, un Gorby en carton pose pour les touristes et une foule de gens vendent du caviar en conserve à 5 $ et du champagne à 3 $. Au grand magasin Goum, il n’y a pas grand-chose, sauf dans les salles de démonstration de Sony et Honda et derrière la nouvelle vitrine de chez Dior.

Le passé récent tient bon. Impossible d’appeler en Europe. Impossible d’envoyer une télécopie du bureau de poste. Impossible de faire une réservation de train. Impossible de réserver un vol, du moins à la succursale d’Aeroflot dans la Loubianka. Il faut se rendre au sombre hôtel Intourist.

Au rez-de-chaussée lugubre de l’hôtel Mockva, des personnages sourds et muets, tout droit sortis d’une pièce de Ionesco, hantent les couloirs, pendant que d’autres font de bonnes affaires en vendant de la bière au noir devant le bar de l’hôtel. Un verre de champagne se vend 50 cents. Au hall du légendaire et prestigieux hôtel Metropol, datant de 1899, et qu’affectionnait Trotski, un dry martini coûte 7,70 $, ce qui est énorme. Le Metropol est le nouveau Wall Street. Des Danois, des Italiens, des Américains discutent affaires de ce côté-ci du meilleur des mondes, en éclusant des Heineken à 5 $ la bouteille.

Le Jour des forces armées, qui tombe un dimanche, il y a une manifestation communiste réprimée avec tact, qui comprend un grand nombre de vieilles dames portant des fleurs et des drapeaux. De leur côté, les punks moscovites arborant des drapeaux anarchistes manifestent contre les forces armées. Une Volga datant de la préhistoire me conduit à Cheremetievo et j’ai cette impression de m’enfuir d’un décor de film de série B sur la guerre froide, datant des années 1950. La Volga s’étouffe, s’arrête, se refroidit, repart, s’étouffe, s’arrête de nouveau, se refroidit : la métaphore parfaite de la nouvelle Russie. J’ai d’ailleurs presque raté le vol Aeroflot SU 576 en partance pour Paris.

Rien ne sera plus pareil (lire unipolaire)

C’était comme ça à l’époque. Ce McDonald’s, symbole du monde unipolaire, de la fin de l’histoire, a récemment dû fermer ses portes. L’Empire du Chaos a de plus en plus de difficulté à gouverner le monde tout seul, pendant que McDonald’s sert ses hamburgers. Pas loin de la place Pouchkine, le café à la mode du même nom propose le meilleur de la haute cuisine russe.

Malgré tout, la Russie et la Chine sont encore perçues comme des parias par l’élite impériale unipolaire, qui semble être restée figée au début des années 1990. La Russie et la Chine ont beau être devenues presque méconnaissables, les priorités de l’Empire du Chaos demeurent de tailler en pièces la Russie, en commençant par l’Ukraine, et de privilégier son pivot vers l’Asie, en créant un axe militaro-économique antichinois dans le Pacifique occidental.

Le Transsibérien sera bientôt relié aux nouvelles routes de la soie [4] établies par la Chine. Un beau jour, au début des années 2020, il fera partie d’un réseau de trains à grande vitesse reliant toute l’Eurasie en un rien de temps. Rien ne sera plus jamais pareil (lire unipolaire)… sauf pour le champagne de Crimée, redevenu russe.

Pepe Escobar

 

Article original en anglais :

Do the Trans-Siberian shuffle, Asia Times Online, 17-10-2014

Traduit par Daniel pour Vineyardsaker.fr

Notes

[1] Russie-Chine : La naissance d’un siècle eurasiatique, Mondialisation.ca, 06-06-2014

[2] Deng Xiaoping’s South China tour (Jan. 1992), China.org.cn, 19-04-2011

[3] Combien, en Russe (сколька)

[4] Alliance Beijing-Moscou-Berlin : la Chine et la Russie peuvent-elles extirper Washington de l’Eurasie ?, Le Saker francophone, 09-10-2014.

 

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), de Red Zone Blues: a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007) et de Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009).



Articles Par : Pepe Escobar

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