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Le bolsonarisme est-il arrivé en Suisse?
Par Franklin Frederick
Mondialisation.ca, 28 septembre 2020

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Aux premières heures du lundi 21 septembre, un grand nombre de jeunes du mouvement suisse de lutte contre le changement climatique a occupé la Place fédérale à Berne, en face du Palais Fédéral – d’où son nom – siège du gouvernement et du parlement suisses. Les jeunes ont monté diverses tentes et structures où des réunions et de petits événements pouvaient être organisés. Cette occupation était extrêmement bien organisée et respectueuse des conditions actuelles dans lesquelles nous nous trouvons – pratiquement TOUS les jeunes et les personnes impliquées dans l’occupation portaient des masques en raison de la pandémie COVID-19. L’objectif principal de cette action était d’attirer l’attention sur l’urgence de la crise climatique et d’exiger du gouvernement suisse des mesures concrètes contre le réchauffement de la planète. Tel qu’écrit dans le document présentant les revendications du mouvement (voir en anglais  le PDF en cliquant ICI :

« Depuis de nombreuses années, des millions de personnes se mobilisent contre la menace d’une catastrophe climatique. Cependant, l’urgence du problème ne se reflète pas dans les procédures politiques de la Suisse. Nous pensons que nous, qui sommes soucieux d’un avenir pour tous qui vaille la peine d’être vécu, sommes laissés pour compte. Des domaines tels que l’agriculture et le secteur financier sont complètement ignorés dans la politique climatique de la Suisse, bien qu’ils soient largement responsables de la dégradation de l’environnement et de la crise climatique. Dans le même temps, les dirigeants économiques s’accrochent toujours au conte de fées de la croissance éternelle. Ils ne s’intéressent pas à notre avenir et veulent seulement accroître leur richesse et leur influence.

Le système politique et économique actuel a complètement échoué à apporter une réponse à la crise climatique. Nous devons nous libérer des systèmes sociaux, économiques et politiques qui exploitent l’homme et la nature dans le seul but d’enrichir certains. Il est temps de redéfinir notre société afin qu’un avenir écologique et social soit possible ». (Traduction de l’auteur)

Ce court texte pose le problème avec la clarté nécessaire. En ce qui concerne la Suisse, une seule phrase de ce document, dans le chapitre sur la « Justice climatique », place l’exigence centrale avec la même précision :

« La Suisse doit reconnaître sa responsabilité historique et mondiale dans la crise climatique et agir en conséquence ».

Rien de plus juste. Comme prévu, l’action des jeunes militants du climat devant le siège du gouvernement suisse a attiré l’attention de la presse, des politiciens et de la société en général. Plusieurs télévisions suisses, dans les principales langues du pays – allemand, français et italien – ont envoyé des équipes sur le site. 

Dans le camp, il y avait partout un climat de joie et de paix, des vêtements et des affiches de différentes couleurs. A aucun moment, l’occupation n’a mis d’obstacles sur le chemin du gouvernement suisse, il n’y a pas eu de blocus à l’entrée du Palais Fédéral. Il n’y a pas eu non plus d’activité violente ou même de bruit susceptible d’entraver le fonctionnement du parlement qui était en session.

Cependant, une ancienne loi de la ville de Berne interdit les manifestations sur la place fédérale lorsque le Parlement est en session. Une autre loi interdite également le camping sur la place.

Les partis politiques de droite et de nombreux citoyens suisses, gênés par les manifestations de jeunes, ont commencé à faire preuve d’une agressivité comparable – sinon en nombre, car la Suisse a une population beaucoup plus faible que le Brésil, du moins en virulence – à ce que nous avons vu avec le bolsonarisme au Brésil. La majorité de la presse était hostile au mouvement – comme au Brésil à l’égard du Parti des Travailleurs (PT) – et plusieurs membres du Congrès, sous le prétexte des lois que j’ai mentionnées ci-dessus, ont exigé que l’administration de la ville de Berne, responsable de la sécurité du Palais fédéral et du Parlement, expulse immédiatement les manifestants. Le gouvernement de la ville a d’abord cherché à dialoguer avec les militants, leur proposant de se retirer. Mais les militants ont annoncé leur intention de maintenir l’occupation jusqu’à vendredi prochain, dans le but de rappeler au Parlement en session la nécessité de faire face à la réalité du changement climatique. 

Aux premières heures du mercredi, les forces de police ont envahi le camp et ont expulsé les manifestants qui ne résistaient que pour la non-violence, restant assis, en chantant, jusqu’à ce qu’ils soient retirés.

La question de l’illégalité de l’occupation était le thème principal pour une grande partie de la presse et des politiciens, pas le changement climatique ! Certains courageux parlementaires suisses, à la défense des militants, ont souligné cette contradiction, comme la députée du Parti social-démocrate Jacqueline Badran de Zurich qui a témoigné en direct à la télévision suisse, devant des journalistes qui ont insisté pour poser des questions seulement sur la question de la légalité de l’occupation, en ignorant délibérément la cause du mouvement.

Il faut dire qu’il y a beaucoup de choses qui sont absolument légales mais non éthiques. Le fait que la société suisse Nestlé s’accapare des sources d’eau dans le monde entier pour l’embouteillage d’eau, en produisant une énorme quantité de déchets plastiques pour lesquels la société n’est pas responsable, est absolument légal mais contraire à l’éthique. La production et la vente de poisons par Syngenta – qui contamine le sol et l’eau dans plusieurs pays, provoquant l’empoisonnement et la mort d’innombrables agriculteurs et paysans – sont absolument légales. Et dans le cas de Syngenta, il est même légal pour l’entreprise de continuer à produire et à exporter vers les pays du Sud des types de pesticides déclarés illégaux par la Suisse et l’Union européenne !

La confrontation à Berne entre les militants et la police a été un conflit entre l’éthique et la légalité. Il y a certainement une éthique au-delà de la loi, et les droits de la nature et la survie de la planète doivent primer sur toute autre question, même légale.

Pour l’instant, dans cette bataille dans la capitale suisse, la petitesse et la médiocrité ont gagné de l’espoir, de la joie et de la rationalité. Il n’y aurait aucun problème à laisser les manifestants rester pacifiquement sur la Place fédérale et à utiliser cette manifestation comme une occasion d’engager un dialogue plus large avec la jeunesse sur l’urgence du problème du changement climatique. Ce serait une démonstration de responsabilité, de préoccupation réelle pour le sort de la planète et de souci pour les générations futures.

Mais l’hystérie capitaliste alimentée par une partie de la presse et par la droite suisse, en criant dans tous les médias exigeant le respect de la LOI et de l’ORDRE était plus forte. De nombreux parlementaires suisses qui ont défendu le mouvement de jeunesse ont subi des critiques et des agressions incroyables sur les réseaux sociaux, tout comme le comportement des plus exaltés des bolsonaristes au Brésil. Car à la base du bolsonarisme, il y a la même hystérie capitaliste présente dans tous les mouvements d’extrême droite du monde, la panique et l’indignation face à toute remise en cause de la priorité du capital, la colère non contenue et viscérale pour quiconque ose défendre d’autres priorités – que ce soit l’environnement, la dignité du travail, les droits de l’homme ou la planète elle-même. Car le capital veut et doit être au-dessus de tout, au-dessus de la vie elle-même. C’est à la nature de se soumettre aux diktats du capital et, avec la majorité des êtres humains, de s’incliner devant l’exploitation capitaliste et le domaine du profit par-dessus tout. Les jeunes de Berne ont défendu d’autres priorités et, avec leur joie, leur intelligence et leur détermination, ils ont indiqué d’autres voies, si bien qu’ils ont dû être expulsés. Mais ce n’était qu’une bataille, la lutte continue. D’une manière ou d’une autre, un fossé s’est ouvert dans la société suisse aussi, le débat va se poursuivre.

Et du Brésil est venu un message de solidarité inattendu et fondamental pour le mouvement suisse : une lettre de soutien adressée au gouvernement suisse lui-même, envoyée à l’ambassadeur de la Suisse à Brasilia, signée par les dirigeants des principaux mouvements sociaux brésiliens, comme le MST, et par 54 parlementaires brésiliens. Cette lettre est déjà entre les mains de militants et de nombreux parlementaires et personnalités suisses (pour la lettre, voir l’article : https://www.brasildefato.com.br/2020/09/22/politicos-e-ativistas-brasileiros-cobram-suica-por-danos-ambientais-de-suas-empresas )

Et c’est ainsi que nous nous sommes unis dans la lutte contre le bolsonarisme, contre le capitalisme hystérique et dérangé, tant au Brésil qu’en Suisse. Pour l’avenir de la planète, avec générosité, tendresse, courage et détermination.

Franklin Frederick

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