Le Canada accroîtra considérablement son implication dans la guerre au Moyen-Orient

Cet article a été rédigé avant le vote du parlement canadien le 7 octobre 2014. Le Canada entre ainsi dans la guerre contre le groupe Etat islamique. Voir l’article d’actualité de RFI : Canada: le Parlement vote en faveur de frappes contre le groupe EI.

Voir également : Motion adoptée, le Canada entre en guerre contre l’«État islamique» (VIDÉO)


Le premier ministre canadien Stephen Harper a annoncé une intensification majeure de l’implication canadienne dans la nouvelle guerre menée par les États-Unis au Moyen-Orient.

S’adressant au parlement vendredi, Harper a affirmé que six avions de combat CF-18 seront déployés afin de mener des raids aériens en Irak et possiblement en Syrie dans le cadre d’une mission «contre le terrorisme» de six mois par les Forces armées canadiennes.

Selon Harper, le but de cette mission est de significativement «réduire les capacités» de l’État islamique (EI ou ISIS), qui porte aussi le nom d’État islamique en Irak et au Levant.

Harper est au mieux hypocrite. Lui, le gouvernement conservateur et l’armée canadienne savent très bien que le soutien du régime proaméricain à Bagdad et de ses alliés au gouvernement régional kurde contre l’EI n’est qu’un objectif initial et partiel de la «coalition des volontaires» assemblée par les États-Unis et à laquelle ils ont ajouté le Canada pratiquement dès le départ.

La cible réelle de la coalition de guerre – qui inclut maintenant la Grande-Bretagne et la France, les anciens seigneurs coloniaux de l’Irak et de la Syrie, ainsi que la Turquie, l’Arabie saoudite et d’autres royaumes monarchiques sunnites des États du Golfe – est le régime syrien de Bashar al-Assad.

Les États-Unis sont déterminés à évincer Assad, qui est un proche allié de l’Iran et de la Russie, dans le cadre de sa stratégie militaire de longue date visant à assurer sa domination sans entrave du Moyen-Orient, la plus importante région exportatrice de pétrole au monde

Au cours des trois dernières années et demie, tous les membres de la coalition, et en particulier les États-Unis, la France, la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar, ont soutenu une guerre pour un «changement de régime» en Syrie, finançant et armant des forces islamiques – y compris l’EI – comme armées par procuration contre Assad.

Bien que le gouvernement canadien et celui d’autres puissances occidentales soulignent le mandat anti-EI de la coalition – utilisant les atrocités sectaires de cette dernière pour créer une base populaire à une autre intervention militaire au Moyen-Orient – les membres de la coalition en Turquie, en Arabie saoudite et ailleurs dans la région ne cachent pas le fait que l’objectif réel de la guerre est le renversement d’Assad.

Les États-Unis mènent déjà des missions de bombardement en Syrie. À ce point-ci, elles ciblent l’EI et des groupes alliés, mais Washington a indiqué à maintes reprises que si le gouvernement syrien tentait d’affirmer sa souveraineté nationale selon la loi internationale et interdisait les avions de guerre américains, il traiterait ce geste comme un acte de guerre, c’est-à-dire un prétexte pour une attaque tous azimuts contre la Syrie.

Dans son discours de vendredi, Harper a annoncé que le Canada contribuera aussi à la coalition de guerre en fournissant un avion de ravitaillement en vol et deux avions de surveillance Aurora. Bien que le gouvernement n’ait pas fourni de chiffres, il est estimé que 350 militaires des FAC devront être envoyés au Moyen-Orient pour piloter ses avions et en faire l’entretien.

Le gouvernement a aussi mentionné que le déploiement des forces spéciales des FAC au nord de l’Irak sera prolongé pour un autre six mois. Plus tôt cette semaine, le ministre de la Défense, Rob Nicholson, a affirmé que 26 soldats des forces spéciales se trouvaient en Irak afin de conseiller et d’entraîner la milice peshmerga kurde. Ce déploiement, qui devait durer 30 jours lorsqu’il a d’abord été annoncé à la fin du mois d’août, pourrait être constitué de 69 soldats d’élite.

Le gouvernement a soutenu que ce rôle de «conseil et d’entraînement» ne contredit en rien la promesse que la mission des FAC n’impliquera aucun «soldat sur le terrain» ou dans des combats.

En annonçant le rôle élargi du Canada dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient, Harper a recouru à la rhétorique manichéenne «antiterroriste» habituelle. Il a décrié les crimes de l’EI contre des civils et a dépeint l’intervention canadienne comme étant entièrement motivée par des préoccupations humanitaires et par les supposées menaces de l’EI envers les Canadiens.

Il va sans dire qu’Harper a évité de mentionner comment l’EI lui-même est le produit des crimes monstrueux de l’impérialisme américain – des crimes qui ont été facilités et encouragés par le Canada. Ceux-ci incluent: l’invasion illégale de l’Irak en 2003 qui a détruit la société irakienne; la manipulation subséquente des divisions communales sectaires par les États-Unis en Irak dans le cadre de sa stratégie du «diviser pour mieux régner»; puis l’utilisation de forces islamistes comme fer-de-lance de la guerre «réussie» de l’OTAN en 2011 pour un «changement de régime» en Libye et la guerre par procuration en Syrie, fomentée par les États-Unis et ses alliés.

Même Postmedia, une des principales chaînes médiatiques au Canada, a noté dans un article publié cette semaine que si le Canada déployait des CF-18 en Irak, les pilotes des FAC finiraient par bombarder des militants islamistes à qui ils ont fourni une couverture aérienne au cours de la campagne de l’OTAN pour renverser le régime libyen de Mouammar Kadhafi. Avec l’appui de la CIA, des milliers de militants islamistes ont quitté la Libye pour se rendre en Syrie suite au renversement de Kadhafi, une grande partie d’entre eux, et même la plupart, ayant finalement rejoint l’EI.

Dans son discours au parlement, Harper a clairement indiqué que son gouvernement voit la participation canadienne dans la guerre en Irak et en Syrie comme essentielle pour assurer que l’élite dirigeante canadienne ait une part du butin dans la réorganisation et la nouvelle division du Moyen-Orient. «Être un profiteur, a déclaré Harper, n’est pas la bonne façon de se faire prendre au sérieux».

Il y a tout juste deux mois, dans un discours sur le centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, Harper a célébré cette orgie de destruction comme l’événement ayant marqué l’émergence du Canada en tant que «grande puissance». «Lorsque les grandes nations du monde se sont rassemblées, a dit Harper, il ne faut jamais oublier que notre place à table…a été gagnée sur les champs de bataille d’Ypres…à Vimy… dans le long massacre sur les rives boueuses de la Somme; dans les terres inhospitalières à Passchendaele.»

La mention des «profiteurs» était une flèche en partie dirigée contre les partis de l’opposition. Le NPD, les libéraux et les Verts ont tous montré clairement qu’ils partagent les principaux objectifs de guerre de Harper et Washington, incluant le renversement du régime d’Assad. Cependant, étant très conscients qu’il n’y a pas d’enthousiasme dans la population canadienne pour que les FAC jouent un rôle de premier plan dans une autre guerre impérialiste, ils ont, pour le moment, refusé de donner leur appui à la participation du Canada dans la campagne de bombardement en Irak.

Lors des dernières semaines, les libéraux ont régulièrement dit qu’ils seraient prêts à appuyer le déploiement des avions de combat canadiens. Mais, après le discours de vendredi de Harper, le chef libéral, Justin Trudeau, a dit que son parti croit que le Canada «peut faire une contribution plus utile à l’effort international» contre l’EI en aidant à construire les institutions irakiennes, incluant son appareil d’État répressif, et en fournissant de l’«aide humanitaire».

Le chef du NPD, Thomas Mulcair, avait dit que l’opposition officielle ne pouvait donner son appui au déploiement militaire anticipé par le gouvernement parce que «le premier ministre n’a pas présenté un plan stratégique d’ensemble pour la mission». Mulcair s’est montré inquiet devant la possibilité que l’intervention puisse s’embourber, pendant que le porte-parole de l’opposition officielle en matière d’affaires étrangères, Paul Dewar, a dit que le NPD craignait que les missions canadiennes de bombardement contre l’EI en Syrie puissent renforcer le régime d’Assad.

Mulcair et Trudeau ont fait référence à l’invasion américaine de 2003 contre l’Irak. Cependant, ils l’ont fait du point de vue que les intérêts occidentaux ont été mal servis – et non que cette invasion faisait partie d’une poussée impérialiste des États-Unis, appuyée par le Canada, afin de renforcer la domination stratégique et militaire de Washington sur le Moyen-Orient et que la nouvelle guerre au Moyen-Orient est la suite et l’intensification de cette campagne.

Les partis de l’opposition ont appuyé la participation sans réserve du Canada dans une guerre menée par les États-Unis après l’autre, de la guerre en 1999 de l’OTAN contre la Yougoslavie, jusqu’à la guerre pour un changement de régime en Libye en passant par la guerre en Afghanistan. Ils ont aussi travaillé main dans la main avec le gouvernement Harper dans sa promotion provocatrice de la tentative germano-américaine pour détacher l’Ukraine de la sphère d’influence de la Russie.

L’opposition des libéraux et du NPD aux «guerres du Moyen-Orient de Harper» est une manœuvre cynique motivée par l’approche des élections fédérales en 2015 et par une inquiétude quant à la possibilité qu’une intervention prolongée du Canada dans une autre guerre impérialiste sanglante au Moyen-Orient puisse entraîner une montée de l’opposition sociale en dehors de la politique officielle.

Cette semaine, il y aura un vote au Parlement sur le nouveau déploiement de six mois des FAC, mais, comme les conservateurs détiennent une majorité, les résultats sont connus d’avance.

Keith Jones

Article paru d’abord en anglais le 4 octobre 2014, WSWS



Articles Par : Keith Jones

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