Le Chili sacrifiera-t-il sa Patagonie contre l’indépendance énergétique?


Cinq barrages et la plus longue ligne à haute tension du monde: le projet HidroAysén électrise autant les investisseurs internationaux que les amoureux de la nature.

La Patagonie chilienne se couvrira-t-elle de barrages et de pylônes? En tout cas, les grandes manoeuvres sont lancées pour faire aboutir le plan HidroAysén de la transnationale hispano-italienne Endesa et de son allié chilien Colbún. Devisé à 3,2 milliards de dollars pour une puissance totale de 2750 MW, ce gigantesque ouvrage prévoit de noyer quelque 6000 hectares sur cinq sites situés tout au sud du Chili, dans la XIe région, afin d’alimenter usines, mines et villes du centre et du nord. Plus de 2000 kilomètres de lignes à haute tension devraient être tirées à travers l’un des paysages les plus sauvages et préservés du continent, s’inquiète la coalition «Patagonie sans barrages» qui se mobilise samedi avec pas moins de quatorze cortèges disséminés dans tout le Chili. En principe, le projet HidroAysén aurait dû être soumis demain pour la seconde fois aux autorités environnementales chiliennes. Au dernier moment, le consortium hispano-chilien a préféré reculer l’échéance de deux mois. Le temps de travailler une opinion sceptique et des politiciens prudents en cette année électorale.

Privilège de l’ancienneté

Le projet n’est pourtant pas nouveau. Si elle est relancée en 2006 par la création d’HidroAysén, l’idée d’utiliser les réserves d’eau patagonienne pour produire de l’énergie germe durant la dictature d’Augusto Pinochet. Alors entreprise publique chilienne, Endesa reçoit la propriété de plusieurs rivières patagoniennes, avant d’être privatisée en 1989. Sans que rien ne bouge pendant des décennies, tant la distance séparant barrages et clients potentiels rend le projet difficile à rentabiliser.

Il faudra attendre 2005 pour qu’Endesa, devenue multinationale ibérique, reprenne la prospection sous la pression des prix internationaux de l’énergie et des métaux. Mais, selon la Chilienne de Genève Beatriz Morice, active opposante à HidroAysén, une autre raison a motivé la réactivation d’un vieux projet naguère jugé utopique: 2005, c’est aussi l’année où «le parlement chilien abolit le droit des propriétaires fonciers à disposer sans restriction des ressources hydriques de leurs terres… à moins qu’ils n’aient acquis ce bien avant 2004!» Et à condition d’employer ce «droit à l’eau» avant 2014…
Un privilège de l’ancienneté qu’entend mettre aussi à profit la société suisse Xstrata. En rachetant en 2006 la canadienne Falconbridge (ex-Noranda), le géant minier s’est ainsi assuré le contrôle d’Energia Austral, un projet de triple barrage dans cette même XIe région (lire ci-contre).

Vers les mines

L’engagement d’un géant minier dans des activités hydroélectriques ne surprend pas Mme Morice. Aussi bien Energia Austral que HidroAysén ont avant tout été pensés pour alimenter la puissante industrie minière basée au nord de Santiago. Dans un pays extrêmement dépendant du gaz argentin, l’argument de l’indépendance énergétique a son poids que les opposants tentent de contrer en promouvant les énergies alternatives (géothermie, éolienne, microhydraulique). Une étude commentée sur le site www.patagoniasinrepresas.cl  estime «avec un minimum d’effort» leur potentiel à 60% des besoins nationaux en 2025. Soit trois fois plus qu’HidroAisén.

Surtout, avertissent les opposants, l’aboutissement du projet laisserait un quasi-monopole de l’électricité consommée au Chili dans les mains d’une transnationale étrangère. Pas de quoi parler d’indépendance…

«De toute façon, s’énerve Beatriz Morice, rien ne justifie la destruction d’une réserve mondiale de faune et de flore unique au monde.» Selon elle, de nombreuses espèces rares – connues ou non encore répertoriées – seraient condamnées à la disparition. Dont le huemul, cerf emblématique du Chili, que l’on estime à quelque centaines de survivants.

«Un monde à part»

De retour d’un long séjour au Chili, la militante ne tarit pas de superlatifs sur ce «monde à part», coincé entre océan et cordillère, «terres vierges, inexplorées, inconnues même de la plupart des Chiliens». «Et on voudrait les couvrir de lignes à haute tension, déstabiliser les cours d’eau, noyer des écosystèmes uniques», s’indigne-t-elle. Et d’imager: «On va couper le pays en deux, lui laissant une terrible cicatrice de câbles sur des milliers de kilomètres, saccageant au passage douze zones naturelles protégées!»

Car pour transporter les 18 GWh annuels annoncés, une ligne à haute tension (LHT) devra parcourir le pays jusqu’à la capitale Santiago, 2200 kilomètres plus au nord. Soit la LHT la plus longue de la planète, portée par 5000 pylônes d’une hauteur de cinquante mètres!

Riche en ressources naturelles – «c’est la deuxième réserve mondiale d’eau douce» – la Patagonie chilienne héberge aussi une population peu nombreuse mais attachante à la «culture originale», dixit Mme Morice, mélange de racines tehuelches (indigènes) et d’esprit pionnier. Pour eux, «l’impact social serait catastrophique», assure la militante, qui cite les déplacements de population, les maladies liées aux LHT, mais aussi les risques économiques d’un paysage souillé. «Le tourisme – après l’élevage – constitue leur principale source de revenus», note Mme Morice.

Des craintes largement partagées par les habitants de la XIe région qui refusent en masse le projet, mais aussi désormais par les autres citoyens chiliens. En avril dernier, un sondage indépendant donnait 57,6% d’opposants aux barrages contre 31,9% de défenseurs d’HidroAysén. Une proportion quasiment inversée par rapport à avril 2008.

Entre les deux dates, le projet a, il est vrai, subi un méchant coup d’arrêt. Déposé une première fois à la fin 2008 au Système d’étude d’impact environnemental (SEIA), HidroAysen a reçu 2643 «observations» provenant de «32 services publics», soit les neuf dixièmes des organismes consultés!
Promises pour le 26 août, les «réponses» ou mises en conformité attendront encore au moins deux mois. Le temps d’approfondir la nouvelle stratégie communicationnelle d’Endesa. Le 12 août, le quotidien de centre-gauche La Tercera révélait que la transnationale avait expédié son propre chef de la communication auprès de sa filiale chilienne. Et Alfonso López n’est pas venu les mains vides: plus de 1 million de dollars seront investis en publicité et opérations diverses. «Nous ne devons plus nous contenter d’informer les groupes concernés (les décideurs et les affectés, ndlr) mais nous concentrer sur une audience plus large», admet Bernardo Larraín Matte, gérant de la Colbún. D’autant qu’en cette année électorale, les décideurs se montrent d’une prudence de Sioux.

Démission surprise

Le report à octobre du dépôt du projet n’est donc pas pour rassurer les opposants. D’une part, parce que le résultat de l’évaluation ne pourra plus être dévoilé avant le scrutin de décembre. Mais surtout car les grandes manoeuvres semblent avoir également débuté au sein de l’administration. Il y a quelques jours, le petit Diario de Aysen annonçait le départ surprise et inexpliqué du directeur local de la Conama, la Commission nationale de l’environnement, en charge de l’étude d’impact… I

Pour l’environnement et ses habitants  

En Suisse, l’opposition aux projets de barrages en Patagonie est menée par le réseau Climat et Justice sociale. Une contradiction, l’hydroélectrique n’étant justement pas exempte de production de CO2? «Pas du tout», réplique Beatriz Morice, qui rappelle que «la construction d’un tel barrage n’est pas neutre du point vue du cycle du CO2.»

Sans compter la production de méthane induite, un gaz à effet de serre bien plus puissant que le gaz carbonique.

Plus largement, la coalition regroupant des dizaines de partis et d’ONG entend montrer au grand public «comment ce type de méga-projets et la privatisation des ressources qui en découlent attentent d’une même façon aux populations et à l’environnement», selon les mots de Gilles Godinat.
Destinée à monter en puissance d’ici à la Conférence de l’ONU sur le climat, à Copenhague en décembre prochain, la campagne prévoit d’ores et déjà une mobilisation pour le 12 octobre prochain – Journée internationale de la résistance indigène – afin de dénoncer le rôle joué par les transnationales dans la destruction des territoires amérindiens.

Musique d’avenir. Car avant cela, les militants tenteront de sensibiliser la population et les décideurs, dès ce week-end à Genève, en prélude à la 3e Conférence de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) sur le climat – agendée la semaine prochaine à Genève. Au programme, samedi, une tribune libre et une verrée, le matin (10 h) sur la place de la Navigation, aux Pâquis, puis dès 14 h 30, à Onex, sur la place du 150e. Dimanche, ce sera au tour d’un scientifique et d’une négociatrice de s’exprimer au cours d’une prestigieuse table ronde. Le professeur Jean Pascal van Ypersele, vice-président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), et l’ambassadrice de Bolivie auprès de l’ONU Angelica Navarro s’exprimeront dès 20 h 30, à la Salle communale de Plainpalais (52, rue de Carouge). BPZ

Xstrata dans la course

A côté des 2750 MW d’HidroAysén, le projet Energía Austral paraît presque modeste! Il faudra toutefois 733 millions de dollars, trois barrages et une nouvelle ligne à haute tension – parallèle à celle d’HidroAysén! – pour permettre à la filiale chilienne de Xstrata de produire et transporter les 1000 MW prévus.

Pour l’heure, un seul des trois barrages projetés – le plus important sur le río Cuervo, près de Puerto Aysén – est à bout touchant. L’étude d’impact a débuté le 7 août et devrait aboutir en septembre. 5863 hectares sont menacés d’inondation. BPZ



Articles Par : Benito Perez

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