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Le confort et l’indifférence
Par Claude Jacqueline Herdhuin
Mondialisation.ca, 16 mai 2011
16 mai 2011
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Les États-Unis risquent à leur tour d’être décotés, le gouvernement a organisé l’assassinat de Ben Laden. Le Moyen-Orient s’enflamme et l’Occident applaudit. On parle de crise alimentaire et de crise du pétrole. Au Canada, les élections du 2 mai dernier ont été une gifle monumentale pour le Québec.

Après deux semaines de déprime profonde, une vague de colère m’a sortie de ma torpeur. J’ai essayé de mettre un peu d’ordre dans mes pensées et la déprime est revenue au galop. Dans quel monde vivons-nous? La guerre est devenue un outil au service de la paix… Du moins si l’on en croit nos dirigeants. L’OTAN s’acharne contre la Libye au nom de la justice. Kadhafi, ce dictateur, tient tête. L’OTAN continue à bombarder pour le bien de la population. Tiens… J’ai une impression de déjà vu. Les guerres contre l’Irak servaient le même but : mettre à genoux un dictateur et porter la bonne parole au peuple irakien. Nous autres Occidentaux venons vous libérer d’un tyran. Curieux comme l’histoire se répète. Saddam Hussein est devenu l’ennemi à abattre après avoir été reçu à bras ouvert par le gouvernement de Chirac, entre autres. (Des années plus tard, Khadafi, lui aussi a été reçu à l’Élysée, par Nicolas Sarkozy…) Avant 1990, la France vendait ses armes à Saddam Hussein qui était reçu à l’Élysée. L’invasion du Koweït par l’Irak le 2 août 1990 a été l’élément déclencheur, le prétexte utilisé par les États-Unis pour intervenir. Mais on se garde de parler de ce qui s’était passé avant. L’Irak, après huit ans de guerre contre l’Iran, était fortement endetté. Sa seule source de richesse était le pétrole. Le Koweït avait pénétré dans le nord de l’Irak et s’était accaparé d’un territoire de 1 500 kilomètres carrés. Cette intrusion permettait au Koweït d’accéder au gisement de pétrole de Rumaila. Mais cela, on n’en parle pas. On oublie aussi de mentionner que le Sheikh du Koweït avait acheté une compagnie pétrolière en Californie et que, avec le soutien des États-Unis, il augmentait sa production de pétrole afin de faire baisser le prix du pétrole brut.

Mais que de choses n’oublie-t-on pas quand on veut écrire l’histoire du point de vue des dominants! Pour les Espagnols, il était légitime de piller les trésors des Incas. Pour l’Occident, il est légitime de pilonner des populations civiles en Libye (cela ressemble curieusement aux bombardements en Serbie de 1999…) Écrire l’histoire, cela incombe aux nations les plus riches et les plus puissantes. Elles seules ont ce droit, enfin s’arroge ce droit, et elles le font avec la complicité des médias. J’ai vu l’autre soir un documentaire sur CNN In the Footsteps of Bin Laden avec la célèbre reporter Christiane Amanpour. On y marche dans les traces de Ben Laden comme le dit le titre anglais. Un jeune enfant d’une famille richissime aimant jouer au soccer, un roi du désert, un ascète et un guerrier… Au bout de deux heures, le spectateur est sensé tout savoir de ce monstre et adhérer à l’idée qu’il incarnait à lui seul l’ennemi de tout l’Occident. Justice est faite comme titraient stupidement les journaux, reprenant les paroles d’Obama. J’ai essayé d’expliquer à ma fille de seize ans que Ben Laden n’était pas pire que les soldats américains au Vietnam, que les soldats français en Algérie, etc. Elle m’a regardée avec de grands yeux et m’a répliqué sur un ton qui ne laissait place à aucune discussion : « Ben Laden est un monstre et je ne comprends pas comment tu peux le défendre. » Mais, je ne le défends pas : j’essaie de comprendre et d’adopter une position la plus neutre possible. Je refuse de céder à l’hystérie ambiante.

L’être humain est un animal doué d’intelligence, mais tout est fait pour qu’il l’oublie. Dans notre société prospère, dès sa naissance le petit d’homme est pris en main par un système qui va le formater. Gavé, pourri matériellement, il oubliera peu à peu qu’il est intelligent. Ses besoins de bases seront satisfaits et cela lui suffira. Une lobotomie généralisée de nos enfants. Seuls son estomac, ses vêtements de marque et ses multiples bébelles guideront ses choix. Plus vieux, il aura deux voitures, un VTT, une moto et des kilos en trop. La société du deux pour un aura fait son œuvre. Pendant ce temps, il y a une crise alimentaire mondiale et des millions d’enfants sont sous-alimentés.

Hier, j’ai dû aller chez Renaud Bray acheter un livre obligatoire pour le cours de français de ma fille en secondaire quatre : La nuit du renard de Mary Higgins Clark. J’ai regardé les rayons de littérature québécoise. Il me semble qu’il y avait là de quoi faire lire à des élèves de secondaire quatre… Mais de quel Québec est-ce que je parle? Avec les résultats des élections du 2 mai dernier, le Québec est devenu canadien-anglais. Le Bloc québécois a quatre représentants. Dans la circonscription de Verchères (un bastion péquiste) le représentant du Bloc, Luc Malo, a été battu par la candidate NPD que personne ne connaît ni n’a vue, même pas une pancarte à Verchères. Les Québécois ont voté contre le Bloc, contre Gilles Duceppe et pour le NPD et Jack Layton. Ils ont voté par réaction émotive et ont oublié la raison qui aurait voulu qu’ils veillent à ce que le Québec soit représenté comme il se doit. J’ai voté pour le Bloc québécois par dépit. Mais en tant que Québécoise (depuis 23 ans), je ne pouvais pas voter autrement. À ce rythme-là, le jour n’est pas si loin où nos jeunes liront la Nuit du renard dans sa version originale anglaise. Pourquoi parler français?

Le Québec a-t-il encore un projet de société? J’en doute. L’augmentation des frais de scolarité a soulevé un peu d’encre, mobilisé les étudiants une ou deux journées et c’est tout. En tant qu’étudiante au doctorat à l’UQAM, je suis concernée, j’en ai parlé à d’autres étudiantes. Et j’ai été consternée par l’indifférence à laquelle j’ai fait face. Une indifférence qui signifiait « Laisse-moi donc tranquille. Tant que moi je peux payer mes frais de scolarité, je me fiche de ces excités qui font voler leurs factures du haut de la mezzanine du pavillon Judith Jasmin ». Chacun pour soi…

Claude Jacqueline Herdhuin

Auteure, réalisatrice, scénariste, doctorante en études et pratique des arts à l’UQAM

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