Le Congrès américain ratifie la capitulation des démocrates sur le financement de la guerre en Irak

La Chambre des représentants et le Sénat des Etats-Unis ont voté jeudi pour approuver des crédits de guerre supplémentaires de 100 milliards de dollars pour les guerres en Irak et en Afghanistan. Les démocrates ont offert amplement de votes dans les deux chambres pour que le président Bush ait tout l’argent qu’il a demandé et les mains libres pour intensifier encore plus la violence militaire en Irak.

Cette loi est le résultat de négociations entre la présidente de la Chambre des représentants, la démocrate Nancy Pelosi, et le chef de la majorité démocrate au Sénat, Harry Reid, les dirigeants républicains au Congrès et la Maison-Blanche. Les dirigeants démocrates ont abandonné toutes leurs demandes précédentes visant à fixer un calendrier de retrait des troupes et à imposer des critères vérifiables ou toute autre limitation sur ce que peut faire Bush en Irak.

A la conférence de presse de jeudi matin, qui a eu lieu avant la tenue des votes au Sénat et à la Chambre des représentants, Bush a endossé la loi finançant la guerre. On s’attend à ce que Bush la signe dès vendredi [NdT : ce qui est effectivement arrivé].

Le grand soutien dont a bénéficié la loi dans les deux chambres met à nu le caractère abject de la capitulation des démocrates devant l’administration. La mesure a passé avec 280 voix pour et 142 contre à la Chambre des représentants. 86 démocrates ont voté en faveur de la loi, parmi ceux-ci, le chef de la majorité démocrate de la Chambre des représentants, Steny Hoyer, et le président du caucus démocrate de la Chambre des représentants, Rahm Emanuel.

La loi a reçu le soutien imposant de 80 voix contre 14 au Sénat, où plus de deux démocrates ont soutenu la loi pour chaque démocrate s’y opposant. Le plus important démocrate au Sénat, Reid, a voté en faveur de la loi, ainsi que Richard Durbin, le whip de la majorité démocrate, Joseph Biden, le président de la Commission sénatoriale sur les relations étrangères et prétendant à la candidature présidentielle démocrate pour 2008 et Carl Levin, le président de la Commission sénatoriale sur l’armée. Parmi les démocrates prétendument progressistes ayant appuyé la loi, on trouve le sénateur de l’état du Michigan, Debbie Stabenow.

Les prétendants à la candidature présidentielle des démocrates, Hillary Clinton, Barack Obama et Christopher Dodd ont tous les trois voté non. Mais, ils ont permis à la loi d’être voté, refusant de lutter pour une obstruction systématique ou d’autres mesures procédurales qui auraient empêché la tenue du vote.

Avec cette capitulation à la politique va-t-en guerre, qui survient après de mois de posture anti-guerre, les démocrates ont réalisé leur promesse de voter les crédits de guerre à temps pour que Bush donne son approbation avant l’interruption du Jour du Souvenir.

Le Congrès a agi en opposition aux sentiments du peuple américain qui a trouvé expression lors des élections au Congrès de novembre dernier. Quelques heures avant que le vote n’ait eu lieu, un nouveau sondage parrainé par le New York Times et CBS News a montré une opposition record à la guerre, 61 pour cent des personnes sondées croyant que les Etats-Unis n’auraient jamais dû intervenir en Irak, 76 pour cent, y compris une majorité de républicains, disant que la guerre allait « mal », et 47 pour cent disant qu’elle allait « très mal ».

Seulement 30 pour cent ont donné une appréciation favorable du président Bush et 63 pour cent lui étaient opposés. Seulement 23 pour cent approuvaient la façon dont Bush menait la guerre. Plus de trois personnes sur quatre, 76 pour cent, y compris une majorité de républicains, ont dit que le plan Bush d’une augmentation du nombre des soldats en Irak n’avait soit rien changé soit empiré la situation.

Une statistique résume bien l’énorme gouffre qui existe entre l’opinion des masses et les sentiments de l’establishment politique américain : 63 pour cent de ceux interrogés ont déclaré que les Etats-Unis devraient établir une date en 2008 pour le retrait des troupes de l’Irak.

Les démocrates tentent de manoeuvrer entre cette énorme opposition populaire à la guerre et la détermination de l’administration Bush et de toute l’élite dirigeante américaine de contrôler les ressources pétrolières de l’Irak et de dominer le Golfe persique. Les dirigeants démocrates au Congrès, Reid et Pelosi, ont tenté de se débarrasser de l’opinion publique par des formules anti-guerre, tout en fournissant à l’administration Bush tout le financement exigé pour poursuivre le massacre en Irak.

Cependant, la lâche capitulation des démocrates va contrarier et dégoûter des millions de personnes qui s’opposent profondément à l’agression américaine en Irak et qui avaient voté six mois plus tôt pour sortir les républicains du Congrès afin de mettre rapidement fin à la guerre.

Dans le but d’offrir aux démocrates de la Chambre des représentants — beaucoup d’entre eux ayant été élus sur la base d’une lame de fond électorale anti-guerre en novembre dernier — une certaine couverture politique, Pelosi a employé un cynique stratagème parlementaire. Au lieu d’un simple vote sur le financement de guerre, il y en a eu deux : le premier approuvant le financement de mesures au pays, comme de l’aide aux victimes de l’ouragan Katrina et une augmentation du salaire minimum. Cette partie du projet de loi fut acceptée à 348 voix contre 73. Le second vote portait sur la partie militaire du projet de financement d’urgence.

Cette manoeuvre a fait en sorte que les républicains ont approuvé en bloc le financement militaire, avec un soutien important des démocrates, alors que les démocrates ont approuvé en bloc le financement au pays face à une opposition majoritairement républicaine. Pelosi elle-même a annoncé qu’elle voterait contre le financement militaire, même en ayant participé aux négociations de l’entente avec la Maison-Blanche et les congressistes  républicains qui ont mené au projet de loi, et elle a ensuite approuvé la procédure parlementaire qui a assuré son passage.

Durant la période de 12 ans où les républicains contrôlaient la Chambre des représentants, les présidents républicains de la Chambre comme Dennis Hastert avaient établi qu’aucun projet de loi ne serait voté sans avoir l’appui du caucus républicain, indépendamment d’un appui majoritaire dans l’ensemble de la Chambre. Ce principe de « majorité de la majorité » a été invoqué à maintes reprises pour empêcher qu’une loi ne soit votée par une coalition de démocrates et de républicains dissidents.

Devant le premier vote majeur sur une des questions les plus importantes, le financement de la guerre, Pelosi a adopté la position inverse, afin de s’assurer que la loi de financement de la guerre recueille l’appui d’un nombre suffisant de votes républicains.

Cette décision démontre en soi une importante différence entre les démocrates et les républicains. Les républicains sont plus impitoyables et déterminés, car ils représentent ouvertement les intérêts de la classe dirigeante patronale. Les démocrates sont tout aussi voués à la défense de cette riche élite. Mais afin de maintenir le monopole politique du système bipartite, ils doivent prétendre représenter les intérêts des travailleurs. D’où le caractère vacillant, hésitant, et intrinsèquement hypocrite de ce parti.

Jeudi, le débat à la Chambre a vu un très grand nombre de démocrates témoigner leur anxiété sur la possibilité d’approuver le financement de la guerre, mais conclure ensuite qu’ils devaient voter pour plus de morts en Irak — au nom du « soutien aux troupes » — ou voter, de pure forme, contre le financement, tout en soutenant un leadership qui avait tout fait pour que l’argent soit débloqué.

Le président de la commission des Finances de la Chambre des représentants, David Obey a illustré parfaitement la duplicité et l’hypocrisie des démocrates, déclarant : « Je déteste cet accord. Je vais voter contre, même si j’ai participé à sa négociation. »

La réponse de l’administration Bush à la capitulation des démocrates a été de pousser plus loin sa politique d’escalade de la violence en Irak.  Bush a fait une apparition en conférence de presse au Rose Garden pour proclamer sa détermination à obtenir la « victoire » en Irak. Invoquant à répétition le 11-Septembre, il a utilisé sa tactique habituelle de faire peur, disant à deux différents journalistes que leurs enfants pourraient mourir à cause des terroristes si les États-Unis se retiraient de l’Irak.

Bush a déclaré catégoriquement que durant les mois à venir il y aurait une augmentation de la violence et du nombre de morts parmi les soldats américains en Irak. Août pourrait être le mois le plus « sanglant », a-t-il déclaré.

C’est cela que les démocrates ont cautionné en accordant à Bush les fonds de guerre demandés et en lui donnant carte blanche pour intensifier encore plus la guerre. 

Dans un article à la une du Washington Post, il est rapporté que les commandants en chef américains et les diplomates en Irak ont rédigé un plan détaillé d’intensification de la guerre au cours des 18 prochains mois, élaborant tant les opérations militaires que l’intervention politique, telle que la purge du gouvernement irakien et des forces de sécurité de ses éléments soupçonnés de miner le régime d’occupation militaire américain. 

Selon le journal, « Le plan prévoit maintenir à un niveau élevé les troupes américaines pour l’an prochain », signifiant que la barre des 160.000 soldats de « l’offensive » serait maintenue indéfiniment, et en conséquence, le niveau des morts parmi les troupes américaines et les civils irakiens. 

Mai pourrait bien devenir le mois le plus sanglant de l’année, et peut être le plus sanglant de la guerre en terme de décès américain. Neuf autres soldats et marines ont été tués le mardi 22 mai, pour un total de 81 ce mois. Mercredi a été la pire journée de l’année en terme de décès irakiens : plus de cent personnes ont été tuées et 130 blessées dans une série d’attentats à la bombe, fusillades et autres incidents.

MoveOn.org, le groupe de lobbyistes libéral fondé par des anciens officiels du Parti démocrate et de l’administration Clinton, a envoyé une alerte par courriel mercredi déclarant que « chaque démocrate doit s’opposer à cette loi. » Eli Pariser, le directeur exécutif du groupe, a dit à la presse, « Cela va être un vote très important. Cela va permettre d’identifier ceux qui sont déterminés à mettre fin à la guerre, et ceux qui ne font que le prétendre. »

En fait, comme MoveOn.org le sait bien, en appeler à l’action des démocrates au Congrès pour défaire la loi autorisant les fonds pour la guerre est un exercice futile. Il n’y a pas un seul membre du Congrès ou sénateur démocrate qui soit véritablement engagé à mettre fin à la guerre. Ils le prétendent tous d’une manière ou d’une autre,  mais tous ont voté pour Pelosi comme représentante et Reid comme dirigeant de la majorité, et tous voteraient encore pour eux aujourd’hui.  

Pariser ajoutait : « Ce qui me rend perplexe, c’est que le vent politique souffle franchement dans le dos des démocrates et le pays veut qu’ils mènent la lutte. »

De telles apologies – qui sont d’usage courant pour MoveOn.org et autres groupes libéraux similaires – ne font que dissimuler la question politique centrale : le Parti démocrate est un parti de l’impérialisme américain, et, en tant que tel, ne représente pas la volonté du peuple, mais les exigences de l’élite financière américaine. La guerre a été lancée sur la base de mensonges pour défendre les intérêts économiques et géopolitiques de l’élite dirigeante au Moyen-Orient et à l’échelle internationale.

Dans tous les cas, l’opposition populaire de masse à la guerre n’a fait que mettre plus de pression sur les démocrates pour qu’ils retirent leur objection tactique à la conduite de la guerre de Bush pour lui donner ce qu’il exigeait. Le Parti démocrate est devenu l’activateur et facilitateur critique de la guerre néo-coloniale dans laquelle l’élite dirigeante américaine demeure pleinement engagée. 

Article original en anglais paru le 25 mai 2007.



Articles Par : Patrick Martin et Barry Grey

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